CHAPITRE PREMIER
Dans une des campagnes d'Italie sous l'empire, le 19" de chasseurs, un très beau régiment, lout bouillant et tout fier des gloires récentes auxquelles il avait vaillamment contribué, fut envoyé pour
prendre ses quartiers d'hiver à L. ., petite ville
lombardo-vénilienne , sur les bords de l'Adriatique. Cette jolie bourgade, inconnue, sans renom , et dont tout le charme est dans le beau soleil qui l'éclairé et les flots bleus où ses murs se reflètent, avait dû, jusqu'alors, à son éloignemenl des routes principales, une tranquillité que n'avait point troublée la vue du vainqueur. Seule elle était restée paisible au milieu de la guerre. Quel ne fut donc pas l'effi-oi de ses habitants quand arriva ce formidable régiment de chasseurs! quand un matin, les portes ouvertes, on le vit défiler, le panache au vent, la mine fîére et haute, le maintien résolu; et qu'on apprit qu'il fallait loger et recevoir chez soi tous ces gens de guerre, ofticiers et soldats, qu'on neregardaitqu'en tremblant! La frayeur fut extrême. Pourtant, que bien que mal, il fallut tout loger, hébergeret choyer; et, le soir, hôtes et commensaux étaient fort étonnés de se trouver ensemble dans des relations tout amicales : c'est que, le premier moment passé, le Français, même en pays conquis, revient k son caiHotric hou enfant ; il se fait (ont à tous.
et cherche à se faire aimer de chacan. Il devient le compagnon du niaii, lami de la femme, de l'aïeule et des petits enfants; il n'y a pas jusqu'au . chien du logis qu'il ne sache se rendre favorable ; et cela sans autre intérêt , sans autre besoin que celui de sentir la bonne humeur et la joie régner autour de lui. La mauvaise humeur le contriste et l'afflige.
Pourtant, dans la répartition qu'avait faite le podestà des soldats et des officiers dans la ville , un des plus jeunes capitaines, M. d'Annebault, avait été logé chez madame Adriani , belle et bonne Allemande aux mœurs simples, restée veuve depuis peu de temps d'un riche négociant italien , et mère de deux très jeunes filles qu'elle élevait dans la retraite.
Madame Adriani se montra fort désolée ds recevoir dans son intérieur calme et bien ordonné un officier français logé chez elle de par la loi. Rien en effet n'était plus effrayant, pour une femme qui se cachait, ainsi que ses enfants, à tous les regards profanes. Mais il n'y avait
point de réclamations à faire, il fallut se résigner. Elle l'élablit le plus loin possible de la partie de la maison qu'elle habitait avec sa famille, et se promit d éviter soigneusement toute espèce de relation avec cet étranger.
Pendant plusieurs semaines, en eft'et, madame Adriani s'en tint avec son hôte aux plus froides et aux plus strictes bienséances. Elle envoyait le matin ses gens prendre les ordres du capitaine, et les faisait exécuter ponctuellement quand il en donnait, ce qui était fort rare; mais s'il demandait la permission de venir la remercier de ses soins, elle faisait répondre que ses habitudes étaient très solitaires , et toujours elle évitait de le recevoir.
Bientôt, pourtant, la douceur et l'extrême politesse du capitaine, dont tous les gens de la ma"ison faisaient l'éloge , et plus encore rexlrême régularité de sa conduite diminuèrent les préjugés défavorables que son habit avait fait naitre. Ou se promenait tous les soirs dans le jardin. L'oflicier le traversait pour se rendre au pavillon qui
lui avait été assigné pour demeure. On se rencontra ; ce fut d'abord avec crainte ; mais il était si discret , si poli; peu à peu la crainte disparut , les rencontres devinrent plus fréquentes, les causeries s'établirent, elles furent bientôt intimes, et le premier mois n'était pas écoulé que déjà il était admis à faire, pour ainsi dire, partie de la famille.
Mais, on doit le dire, il eût fallu vraiment qu'elle fût plus que difficile , madame Adriani , si son jeune hôte ne l'avait pas charmée. Les officiers du 19™'' disaient que c'était la perle du régiment, lequel régiment était assurément la perle des régiments de France; or, la France étant la perle des nations , le capitaine était donc, suivant eux, la perle du monde; raisonnement aussi bien enchaîné que tant d'autres. Le jeune capitaine était aimé de ses compagnons d'armes, ils le lui témoignaient en toutes rencontres; pourtant, ses mœurs et sa conduite différaient si entièrement des leurs, qu'elles auraient pu leur paraître un blâme ou une désapprobation tacite; mais
6 — l'unifoimité grave el douce de ses actions, leur parfait accord entr'ellcs avait fini par obtenir la considération des uns et l'oubli des autres, et ils le laissaient se livrer en paix à ses goûts, qui étaient sédentaires et retirés.
M. d'Annebault aimait l'étude et la peinture , et s'f adonnait avec une ardeur passionnée aussi" ôl que son service le lui permettait , il ue se mêlait jamais volontairement à la joyeuse et folle vie des officiers. Ses camarades l'avaient surnommé mademoiselle, à cause de ses mœurs sévères et de sa figure juvénile ; mais ils lui avaient donné ce nom sans moquerie, car mademoiselle n'entendait raillerie que tout juste assez pour être bon camarade , et savait fort bien , malgré sa jeunesse et sa taille encore fuselée, en imposer aux plus hardis par l'aplomb et la fermeté de son caractère ; d'ailleurs il était brave jusqu'à la témérité ; dans chaque affaire, il était le premier partout, paraissant même ignorer ce que la prudence exige du plus courageux, craignant toujours, peul-éire à cause de sa jeunesse, de n'en pas faire
encore assez : et rien ne fat mieux respecter que le courage. Mais, dans le commerce ordinaire de la vie, lejeuneofticierétait aimable, facile, et d'un esprit prompt et animé; il était beau, avait un air fier etmartial, peut-être même un peu tapageur; on sentait bien qu'il avait, comme on dit, la tête près du bonnet; cependant sesyeux se voilaientparmomens d'une sorte de tristesse . ses regards devenaient quelquefois, quand il n'y songeait pas, doux, passionnés ou rêveurs : on aurait dit qu'il étaitautre au fond qu'il ne voulait paraître, et qu'une nature plus fine se cachait sous celle qu'il montrait; enfin il avait un air à faire tourner beaucoup de jeunes têtes , mais il ne paraissait guère y songer ; point d'œillades, point de sérénades le soir; il était sage comme une image et ne s'occupait que des belles vierges du Corrège ou de Raphaël qu'il allait admirer partout où on lui en signalait quelqu'une; souvent on le trouvaiten extasedansl'une des églises de L.,devantunedesmadonesqu'elle contenait; puis, ilrentraitchezlui,essayai(dela peindrede souvenir, etlesoirihn parlait danslepetitcercledefanïilleavec
renthoiisiasmo chaleureux d'un véritable artiste.
Les jeunes filles de madame Adriani riaient de son exaltation , et l'appelaient l'amoureux des vierges peintes ; lui , les laissait dire et continuait ses travaux , voulant, disait-il , mettre à profit son séjour en Italie, pour perfectionner un talent qui, dans le fait, était déjà très remarquable.
C'était donc là l'hôte échu en partage à madame Adriani , et qui bientôt fut établi et choyé comme l'enfant de la maison. Il passait presque toutes les soirées entre la mère , un très petit nombre d'amis paisibles et les deux jeunes filles, nommées Tune Agnèse , l'autre Margaretta , toutes les deux belles et jolies et toutes deux déjà coquettes, agaçantes instinctivement, et se montrant envieuses de plaire à leur nouveau commensal par mille petits moyens que les jeunes filles savent inventer, mais avec toute l'innocence de leur âge encore voisin de l'enfance. Elles étaient jumelles, et paraissaient avoir tout au plus quatorze ans ; on aurait dit déjeunes oiseaux qui essayent leurs ailes ot leur chant. Quoiqu'elles eussent dii se rcssem-
hier plus que d'autres sœurs, rien néanmoins n'était plus dissemblable que ces enfants. Elles offraient les deux types les plus opposés de la beauté féminine : Tune blonde, l'autre brune; celle-ci fine et délicate, faite pour plaire à l'imagination, celle-là présentant déjà ces formes largement développées que les peintres recherchent et admirent. Chacune aurait voulu paraître la plus belle aux yeux du jeune homme, mais il les trouvait également charmantes et s'arrêtait souvent à les contempler tour à tour comme il contemplait ses belles madones, comparant et analysant leur beauté comme il comparait et analysait les chefs-d'œuvre des grands maîtres.
— Laissez-moi réunir ces deux délicieuses figures dans un môme tableau, dit-il un jour à madame Adriani; elles formeront un groupe ravissant.
La mère prudente hésita un peu ; les séances seraient longues , les causeries plus intimes , les regards du peintre toujours attachés sur ses jolis
modèles.... Cependant elle avait tant d'envie de posséder le portrait de ses chères filles si jolies dans leur air printannier, qu'elle consentit enfin, mais en l'avertissant qu'elle serait présente à toutes les séances.
— Oh vraiment ! j'en serai charmé, dit l'ofTieier en souriant à cette sollicitude maternelle qui lui parut très simple.
Le jour fut pris ; on commença.
Il les peignit en Marthe et Marie.
La brune Margaretta représentait l'active et vigilante Marthe, et les traits suaves et angéliques d'Agnèse rendirent avec un charme infini la dou- % ceur extatique de Marie aux pieds du Sauveur.
Pendant les longues matinées où les yeux du peintre s'attachaientsur ces deux ravissantes créatures avec une admiration toute artistique, il n'y avait sorte de folàtreries que les jeunes filles n'inventassent pour plaire à leur premiei- admirateur. C'étaient des poses et des costumes pleins de grâce, des regards où brillaient les premiers reflets d'une àme qui commence à se révéler. Puis quelquefois
Margaretta baissait tout d'un coup ses longs yeux noirs, prenait un air moitié sage, moitié mutin et disait en riant :
— Ahî j'oubliais que maman m'a défendu de vous regarder.
L'officier souriait, la mère qui travaillait dans un coin de la chambre les suivait de ce regard maternel où l'indulgence et l'inquiétude se mêlent et se tempèrent.
— Elles sont si jeunes, disait-elle, comme pour les excuser î
— Elles sont si naïves, reprenait le jeune homme en les re^^^ardant avec un? douce bienveillance.
Pourtant, continuait-il, il est peut-être heureux que ce soit moi qui vive ainsi prés d'elles , plutôt qu'aucun de mes camarades.
— Pourquoi! reprit la mère.
L'officier parut nn peu embarrassé de cette question, cependant il répondit : — Ah! c'est que moi je ne me trompe point sur elles; je comprends toute l'innocence de leur cœur sous leur enfantine coquetterie, et je respecte leur candeur char-
mante ; mais^ prenez-y garde, madame , d'autres pourraient chercher à en abuser, et porteraient le trouble dans ces âmes trop pures pour être défiantes : veillez toujours comme vous le faites sur ces aimables créatures , et surtout cachez-les bien aux regards de nos jeunes officiers ; ce sont des diables.
Il avait dit tout cela fort bas à madame Adriani, qui s'était approchée pour voir son ouvrage; il ajouta plus haut :
— Un officier partant pour la parade et caracolant sur un beau cheval, sabre au côté, plumet en tête, élégant, serré dans un bel uniforme , c'est bien joli, les jeunes filles on raffolent; pauvres enfants, si elles savaient pourquoi il piaffe ainsi devant elles et cherche à s'en faire regarder; si elles le voyaient à table avec ses compagnons , et qu'elles puissent soupçonner les infâmes propos qui sortent de ses lèvres; si elles l'entendaient parler des femmes et de toutes les choses saintes de la terre, elles s'enfuiraient en pleurant et se cacberaient pour toujours à leurs regards j)rofanateurs.
— Ah! vous me faites peur, dit Agnèse en fixant sur lui ses grands yeux doux ; et vous, seriez-vous donc aussi mauvais qu'eux ? Si je le croyais, cela me ferait bien de la peine; mais non, vous n'êtes pas méchant vous, j'en suis bien siire. N'est-ce pas? ajouta-t-elie; et ses regards cherchaient à lire dans ceux de l'oflicier.
— Oh! moi... dit-il avec un air de tiistesse assez marqué, je suis à part... Si je leur ressemblais, apparemment je ne les désapprouverais pas, et ne vous en parlerais point.
— C'est vrai ; mais alors, comment restez-vous parmi eux?
M. d'Annebault hésita quelque peu à répondre, puis il dit :
— La guerre est la guerre , elle rassemble bien des gens qui sans elle ne se seraient jamais rencontrés... Mais ne me confondez pas avec eux; nos goùls, nos habitudes, nos principes différent... Au reste, ce sont de bien bons enfants, continua-t-ilen affcclant un air plus léger... braves comme des lions , serviables, prêts à don-
14 — ner leur bourse ou leur sang au premier qui en aurait besoin,amis ou ennemis, n importe; et vivant ensemble comme des frères : ce n'est que pour les femmes qu'ils sont à redouter... à redouter pour celles qui ne savent pas combien ils sont exécrables envers elles, ajouta-t-il tout bas.
— Ce qu'il dit là est bien fâcheux , dit Agnése à l'oreille de Margaretta.
— Qu'est-ce que cela fait , répondit Margaretta , il dit lui-même qu'il n'est point comme les autres, c'est-là tout ce qu'il nous faut.
— Je ne sais pas, murmura la petite Agnése en balançant sa tête blonde d'un air un peu capable; cela ne laisse plus d'espoir qu'en lui, et s'il allait ne pas vouloir.
— C'est vrai , dit Margaretta tristement ; mais il ne nous refusera certainement pas.
A partir de ce moment, les deux sœurs parurent redoubler d'agaceries et d'attentions pour le capitaine ; on eût dit qu'elles avaient formé le plan régulier d'une entière séduction. Elles n'épargnaient ni soins, ni peines, ni doux propos, ni
sourires pleins de tendresse. iNîadame Adriani toute inquiète voulait leur faire de grandes remontrances et cherchait à les arrêter par ses regards sévères, mais le jeune officier lui dit en riant ;
— Laissez-les faire , leur imprudent manège est encore sans inconvénient réel à cause de leur grande jeunesse ; profitez de cette première occasion de les voir à l'œuvre pour les bien diriger à l'avenir : il est si important et si rare de connaître ceux qu'on doit conduire...
Et les badineries continuèrent et se multiplièrent sous les yeux de la bonne madame Adriani.
Pourtant, les jeunes filles devinrent inquiètes et rêveuses ; au milieu des douces causeries qu'avait amenées 1 intimité, elles tombaient subitement dans de longs silences pendant lesquels une grande préocupation se montrait sur leurs traits mobiles.
— Ah fiî vous n êtes point du toutjolie aujourd'hui, disait alors le peintre à son modèle un peu boudeur.
— On n'est jantais jolie qu'aux yeux de ceux
— \G — qui nous aiment, dit souvent maman, répondit l'espiègle Margaretta.
— Et croyez-vous donc que je ne vous aime pas, mademoiselle ?
— J'ai bien peur que vous ne m'aimiez pas assez, reprit-elle avec un gros soupir... Au reste, nous le verrons bientôt.
Les jours s'écoulèrent : les portraits devenaient charmants; ils étaient presque achevés, encore une ou deux séances, et les longues matinées passées ensemble ne se retrouveraient plus ; l'inquiétude des deux sœurs augmentait singulièrement,
— Il faut absolument que je vous parle, dit Margaretta un jour très bas en passant prés de l'ofiicier comme pour regarder sa peinture.
— Comment faire, répondit-il d'un air très étonné; que pouvez-vous avoir à me dire? Mais elle ne put répondre, parce que sa mère se rapprocha. N'importe, elle croyait en avoir assez dit pour qu'il cherchât quelque moyen d'entrer en communication avec elle; mais, à son grand regrel , il n'en fit rien, et toute la journée du lendemain
s'écoula sans qu'elle pût échanger un seul mot avec lui. Enfin, la dernière séance allait commencer, et l'inquiétude des jeunes filles était à son comble.
Ce qui paraissait bizarre à M. dAnnebault, c'est qu'elles montraient toutes deux le même besoin de l'entretenir, et semblaient s'entendre pour réussir dans leur dessein; si bien que c'était Margaretta qui avait manifesté le désir de lui parler, et que ce fut elle qui trouva moyen d'emmener sa n;ère pour laisser Agnése seule avec lui : la brune Margaretta éiait la plus hardie et la plus dévouée au succès de l'entreprise; elle sortit, revint un moment après chercher sa mère sous un prétexte plausible; et, en partant, la petite rusée fit signe à sa sœur de se hâter.
Agnèse alors se leva promptement du fauteuil sur lequel elle posait, vint auprès du jeune officier caché derrière sa toile et lui dit :
— Ah! qu'il y a long-temps que je désirr vous parler! j'ai cru que je ne le pourrais jamais.... Ne
perdons pas de temps, ma mère va rentrer
Mais, mon Dion, reprit-elle en se fr.ippant le front,
comment vous dire tout ce qu'il faut que je vous dise en si peu de temps : maman peut revenir, dépêchons-nous.
— Je vous écoute, dit le peintre en posant sa palette et la regardant avec autant de curiosité que de surprise. En quoi puis-je vous être utile? Parlez, mademoiselle.
— Oh! quel air froid vous prenez ! comment vous dire cela maintenant?..,. 11 aurait mieux vainque ce fût Margaretta qui vous parlât , car, pour moi, je croyais avoir tout préparé dans ma tête; et voilà que je ne sais plus par où commencer.
— Mais, par le commencement, sans doute.
— Ah! le commencement, c'est qu'alors ce sera bien long.. .Enfin, n'importe, cela vaudra peut-être mieux. La jeune fille s'appuya contre le chevalet qu'elle ébranla tant elle était tremblante, et reprit :
— Eh bien ! vous saurez donc que l'année dernière nous avons été mises toutes deux au couvent pendant un voyage que ma mère fut obligée d'entreprendre pour une affaire importante
— Oui, j'ai entendu parler décela, dit le capi-
taine tout en redonnant quelques coups de pinceau à la tête d'Agnése qu'il n'avait jamais vue si charmante.
— Nous y restâmes six mois, et pendant ce temps nous fîmes connaissance avec une jeune novice nommée Angélique... Mais, avant d'aller plus loin,
dites-moi d'abord si vous pourriez Non , je
crois qu'il vaudra mieux vous le demander après. — Eh bien! votre novice, dit le capitaine voyant que la jeune fille perdait le fil de son discours.
— l\Ia petite novice, ah 1 qu'elle est aimable, si vous saviez ; mais elle n'a jamais eu de goût pour la vie religieuse, quoiqu'elle ait toujours habité le couvent et qu'elle ne connaisse rien... mais rien du tout de ce qui se passe au dehors Croiiiez-vous bien par exemple qu'elle n'a jamais vu dauti e homme que le vieux confesseur du couvent, et qu'elle croit qu'ils ont tous la barbe blanche comme lui.
— Il n'y a pas grand mal à cela, après.
— Comme il n'y pas de pensionnaires dans ce couvent, et que nous y avions été admises par grâce pour être confiées quelque temps à notre tante qui
— -jo — en était alors abbesse, la pauvre Angélique n'avait jamais pu parler avec personne de ce qui se passe dans le monde, et quand nous lui avons dit tout ce que nous savions....
— Elle a été bien savante, interrompit l'ofTicier en souriant.
— Non, mais il lui a pris un dégoût invincible pour la vie du cloître.
— Pourquoi se ferait-elle religieuse, en ce cas?
— La pauvre enfant est une orpheline qui fut un jour descendue par dessus les murs du couvent dans un joli berceau, enveloppée dans des langes tout brodés; une lettre adressée à l'abbesse fut dit-on trouvée auprès d'elle , mais personne ne sut ce qu'elle contenait. Les uns disent que c'est la fille d'un roi, d'autres disent que c'est celle d'un proscrit, d'autres disent autre chose encore ; personne n'en sait rien. Les religieuses l'élevérent comme elles auraient élevé un oiseau tombé de son nid devant elles, et elles se sont proposées d'en faire une épouse de Jésus-Christ.
— Si elle est tellement abandonnée, sans doute ce sera le meilleur soit pour elle.
— Angélique se serait peut-être resignée sans oser trop se plaindre, avant notre arrivée au couvent; mais nous lui avons dit de si belles choses du monde, et surtout du mariage I ...
Comment du mariage! interrompit l'oiricier; et, je vous prie, qu'avez-vous pu lui dire du mariage?
— Ah vraiment I nous avons une cousine qui se maria il va maintenant deux ans: ce fut une musique, des baU, des fêtes, des collations dont nous avions encore la tête toute remplie; et la couronne de la mariée, et son voile, et sa robe d'argent, et ses perles et ses pendants d'oreille, allez, allez, nous n'avons rien oublié, et la pauvre novice nous disait en ouvrant de grands yeux : — « Mais je croyais que la reine de Saba pouvait seule étaler une si grande magnificence. »
— Eh bien ! vous lui aurez donné l'envie de se marier et de voir le monde.
— Justement.
— Vous avez fait à vous deux un beau chefd'œuvre, en vérité.
— Que voulez-vous, si nous avons eu tort ,
c'est que nous étions alors bien jeunes et très irréfléchies. Bientôt il lui prit un désir excessif de quitter le cloître : elle en rêvait le jour et la nuit, surtout quand nous Teùmes quittée; lenvie d'être libre comme nous lui donna tant de chagrin qu'elle tomba malade et pensa mourir. L'abbesse qui dans cetempsétait,commejevousraidit,ma tante, etTailîait beaucoup, voulut savoir la cause de sa grande tristesse; Angélique lui dit en pleurant qu'elle voulait voir le monde, et que les murs du couvent lui étaient devenus odieux ; elle ajouta qu'elle ferait une trop mauvaise religieuse, et qu'elle était bien sûre, si elle prononçait ses vœux, d'être malheureuse dans ce monde et dans l'autre. Elle pleurait beaucoup en disant cela, et ma bonne tante en fut émue.
L'année du noviciat finissait , ma tante dit à Angélique : Ce que j'apprends me fait beaucoup de peine ; vous n'avez point de parents pour vous servir d'appui dans le monde, ceux qui vous ont confiée à mes soins mont enjoint de vous p,arder toujours dans cette retraite, à moins que je ne puisse vous
— '23 — remettre à la garde d'un ëpoux : mais vivant comme vous le faites au fond d'un monastère et ne possédant aucune fortune , n'ayant point d'autre protection que la mienne à espérer maintenant, qui pourrait venir vous découvrir dans cet asile, et vous offrir une position dans le monde que vous rêvez. Mon enfant, je ne vous connais pas un autre lieu de refuge que le cloître : cependant, écoutez, je vous donne encore un an pour prendre une résolution définitive; mais au boutde ce terme, si les choses sont au même état, vous prononcerez vos vœux, et la raison vous aura montré que c'est pour vous le seul parti sage.
— Qu'a-t-elle fait ?
Mon Dieu, mon Dieu, voilà maman.... je l'entends revenir.... non elle passe.
— Eh bien, achevez.
— Angélique doit prononcer ses vœux après-demain.
— Et que puis-je faire pour vous servir dans cette occurrence .^ Je ne le devine pas.
— Voiià justement la place de ma question. Ne
connaîtriez-vous pas, dit la jeune fille avec embarvas, un homme que.... un homme qni voulût bien... devenir son mari? Elle est belle comme un ange, bonne, douce et charmante^ vous n'avez jamais rencontré de femme comme elle.
— Non vraiment ; je ne connais personne qui voulût l'épouser.
— Est-ce bien sûr ?
— Mais oui certainement.
— Cherchez bien dans votre esprit.
— Je ne trouverai point, soyez-en sûre.
— Mais , ;^dit-elle tout-à-coup en rougissant beaucoup, car c'était -là le point où elle en voulait venir, pourquoi pas vous?
— Moi ! répondit le capitaine en partant d'un éclat de rire qui déconcerta Ja pauvre Agnèse.Ohla bonne idée!
— Pourquoi riez-vous d'une chose si sérieuse? Mon Dieu, moi qui vous croyais si bon, si généreux, si humain!
Le capitaine riait toujours d'un rire fianc et gai et répétait: La bonne idée vraiment de vouloir me
.--, 25 — marier ainsi ! Et la jolio Agnése le regardait très étonnée. La proposition lui paraissiit si simple ! Mais madame Adriani s'approchait, et Agnése alla se rasseoir en hàle sur son fauteuil, en disant d'un ton boudeur:
— Je croyais être aimée de vous, monsieur; vous me l'aviez dit, et voilà que vous me refusez la première preuve d'affection que je vous demande.
— Mais aussi quelle singulière preuve vous me demandez, dit M. d'Annebaultessayant de reprendre son sérieux! Me marier, là, (ont brusquement, et le tout pour tirer votre amie d'affaire. Au reste, pourquoi cachez-vous ces beaux projets à votre mère si bonne, si indulgente pour vous?
— C'est qu'elle dit qu'on ne se marie pas ainsi.
— Elle a raison.
— Je ne comprends pas pourquoi ; mais écoutez, reprit-elle, tout bas et très vite, je ne puis vous en dire davantage aujourdhui ; promettez-moi seulement d'aller à la cérémonie, où je sais que vous serez invité.
— Oh ! je le veux bierf.
— Là vous la verrez, et peut-être vous changerez d'avis ; elle est si charmante !
Dans ce moment, la mère rentra, ce qui interrompit les sollicitations d'Agnése, à la grande satisfaction de M. d'Annebault. Le jeune homme reprit ses pinceaux en étouffant encore un reste de gaieté dont la petite négociatrice était tout-àfait courroucée. Le jour baissait, la séance était terminée ainsi que les portraits, et l'on se sépara sans pouvoir se dire un mot de plus.