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CHAPITRE II

Le surlendemain, vers midi, les cloches de l'église de r Assomption étaient toutes en branle, et un grand nombre de curieux se dirigeaient à rextrémitë de la ville, vers le couvent où une jeune religieuse devait prononcer ses vœux. Madame Adriani, ses filles et le

capitaine d'Annebault étaient arrivés des premiers. Comme amis de la novice, des places leur avaient été réservées prés de la grille du chœur ; l'ofïicier revêtu de son bel uniforme avait donné le bras aux deux jeunes filles pendant le chemin, et se tiouvait placé entre ellesdeux; malgré lasaintelé du lieu où elles se trouvaient,on voyait sans cesse Agnèseet Margaretta se pencher à roreilledujeunehommeet lui parler bas ; madame Adriani mécontente leur faisaitsigne de tempsen temps degarder le silence; elles l'essayaient un moment, et puis recommençaient à faire entendre quelques mois vifs et animés; il répondait à toutes leurs attaques en homme qui se défend, mais avec un air de bonne humeur et rr.ême de gaieté qui les rendaient plus confiantes encore et plus persévérantes.

Cependant Iheureayantsonné, roflice commença; l'orgue ébranla l'église de ces sons pleins et vibrants qui répandent dans les cœurs unerelipieuse émotion, la foule fit silence. Tout se tait, même jusqu'à notre âme, quand l'orgue remplit un édifice de ses notes profondes qui viennent palpiter en

nous-mêmes; c'est à la fois une voix intime el visible qui parle en nous et autour de nous, et semble nous envelopper comme d'un nuage sonore. Qui n'a quelquefois senti le besoin de voir le son etd'enlendre la lumière! L'orguese voit, il est beau comme une légion d'esprits célestes, ou effrayant comme une appréhension de Penfer.

Des voix pures et calmes firent monter lentement le f^eni C/v'«/or jusqu'au haut de la voûte, et le voile qui cachait le chœur, fermé par une grille à lozangos de fer et d"or, s'ouvrit en face des spectateurs, laissant voir un essaim de religieuses soigneusement voilées , rangées autour d'un trône épiscopal placé à droite, où siégeait un évêque à figure calme et vénérable. Une large porte , à gauche , s'ouvrait de l'intérieur du chœur dans une chapelle latérale cachée par un rideau. C'était là que les religieuses entendaient ordinairement l'ofiice ; les seules occasions d'une prise d habit ou de la réception d'une supérieure les conduisaient dans le chœur de l'église, dont la grille alors restait fermée comme un rem-

part contre le monde, auquel elles avaient dit adieu. Quand le T-^eni Creator fui achevé , une jeune fille vêtue de blanc parut à la porte de la chapelle intérieure du couvent; elle s'avança chancelante, soutenue par deux religieuses ; sa figure était aussi décolorée que les roses blanches de sa couronne ; de longs cheveux retombaient en boucles et en tresses abondantes sur ses épaules : elle n'était parée que de cette belle cheveluie, qu'un mot allait faire tomber ; une simple robe blanche serrait sa taille, et laissait deviner des proportions parfaites; ses mains effilées et blanches , tombantes à ses côtés , étaient d'une forme très délicate , et quand les boucles qui couvraient presqu'entièrement son visage s'écartèrent un moment , on vit qu'elle était d'une beauté charmante. En traversant le chœur pour arriver jusqu'au fauteuil de l'évêque j elle leva les yeux vers la grille ; et , reconnaissant ses deux amies , elle tendit les mains vers elles avec une expression de tendresse infinie, et s'arrêta ; ses yeux se remplirent de larmes, il semblait que leur vue lui ôtait son courage, et

qu'elle n'avait plus la force d'avancer; mais ses deux acolytes, occupées seulement de la cérémonie , et croyant sans doute que la seule timidité retardait sa marche , l'entraînèrent jusqu'au pied du dais , oii le prélat l'attendait dans toute la majesté de son saint caractère, et la pompe de ses habits sacerdotaux.

Lajeune fille se laissaitconduire; mais ses regards étaiint restés fixés sur ses jeunes amies ; elle penchait sa tête derrière l'épaule de la religieuse placée à sa droite , et dont le voile et les amples vêtements lui cachaient la foule. Elle semblait ne pouvoir détacher ses yeux de ces enfants dont les beaux visages lui souriaient avec affection au milieu de toutes ces têtes pressées. Elle était comme une jeune âme prête à quitter la vie avant d'y avoir savouré des délices rêvées, et qui jette un dernier regard sur les joies qu'elle abandonne.

Arrivée au dais , on fit agenouiller la novice , et sa compagne ramena sa tête toujours détournée, en lui disant très bas de regarder le saint prélat ; l'évêque se leva quand il la vit à ses pieds, lui

donna sa bénédiction , lui fit baiser son anneau pastoral et lui adressa quelques paroles graves, mais douces et touchantes , sur l'état saint qu'elle allait embrasser; il parla du bonheur d'une âme appelée à sacrifier le monde et ce qui est dans le monde pour se dévouer au service de Dieu ; il fit un tableau sublime de celte vie pure, ignorée et sainte, consacrée à prier pour tous ceux qui oublient le Seigneur, et dont les mérites ignorés apaisent la justice d'un Dieu que les crimes des hommes rendraient plus sévère; mais après avoir attendri tous les cœurs par la douce peinture d'une vocation sincère, il peignit tout le malheur d'une vocation illusoire, le trouble, l'angoisse, le désespoir d'une âme trop faible ou trop attachée à la terre pour ne pas regretter incessamment son sacrifice. La foule , émue de la beauté du premier tableau, fut effrayée de la terrible énergie de celui qui lui succéda. Pour la novice , elle paraissait pétrifiée ; la terreur agitait ses membres, ces paroles terribles semblaient les seules qu'elle eût comprises. Lévêque cependant acheva son discours par

des paroles de joie et de consolation ; mais la malheureuse jeune fille restait toujours anéantie.

Pourtant, la cérémonie commença; l'évêque descendit de son siège, s'approcha de la novice, son hàton pastoral à la main, et lui dit :

— Rose-Marie-Angélique de l'Assomption , fille prédestinée, qui vous proposez de devenir l'épouse de Dieu, dites ici devant cette assemblée si c'est volontairement et sans contrainte aue

vous allez prononcer vos vœux ?

Mais Angélique ne répondit pas ; elle restait tremblante et sans voix; l'évêque, la voyant ainsi troublée , voulut lui rendre le courage , et lui renouvela sa question d'une voix toute paternelle.

— Est-ce volontairement , ma fille , que vous allez prononcer vos vœux ? parlez sans crainte.

— Non , dit la pauvre enfant d'une voix gémissante.

Peut-être l'évêque ne l'entendit-il pas, peutêtre la crut-il trop troublée: il continua ses ques^ tions d'un ton plein de bonté.

— Rose-Marie- Angélique de l'Assompiion , en-

fant délaissée , à qui Dieu seul ouvre des bras paternels, dites, ma fille, faites-vous vœu devant lui de pauvreté, de chasteté et d'obéissance? A ce ton si rempli de douceur et de mansuétude, la novice combattue, incertaine, effrayée d'un engagement dont l'éloquence de l'évêque venait de lui révéler les terribles conséquences, s'écria :

— Non!

Et sa voix qu'elle avait tâché de rendre distincte s'éteignit dans les larmes.

A ce non, qui retentit au milieu du silence avec lequel on écoutait , l'évêque regarda l'abbesse comme pour lui demander la cause de ce refus. Les religieuses se pressèrent autour de la novice et l'emmenérenl dans le couvent par la porte latérale , en bourdonnant et se pressant comme un essaim d'abeilles. Les unes disaient :

— Le trouble lui aura fait perdre l'esprit.

Une autre disait :

— Elle a jeûné depuis deux jours, sans doute elle est malade.

n'atiiics ir..ti\;ii('iil iiiille autres explicalions ,

mais aucune ne songeait seulement qu'une novice pût renoncer à prononcer ses vœux.

L'abbesse, interdite et désolée, s'approcha de l'évéque ; celui-ci paraissait sévère ; elle lui parla long-temps très bas : les mots de i< caprices déjeunes filles qui ne savent pas bien ce qu'elles veulent» parvinrent seulement aux oreilles avides des nombreux spectateurs.

Une grande émotion régnait dans l'église; la foule s'agitait et laissait entendre une .«-ourde rum'eur , que l'orgue s'efforçait en vain de couvrir par une orageuse symphonie. On parlait plus haut que ne le comportait la sainteté du lieu; on s'interrogeait de la voix et du regard : c'était une confusion sans pareille.

Agnèse et Margaretta sanglottaient et se tordaient les mains en regardantlejeune officier d'un air à la fois plein de reproche et de prière.

— Non, dit la pétulante Margaretta, laissant percer la colère à travers son chagrin, monsieur nela trouve pas assez belle, apparemment !

— 0 capitaine! disaitdoucement Agnèse en levant

sur lui SCS beaux yeux tous noyés de laiines, laisserez-vous sacrifier ce bel ange? Vous voyez bien que, malgré toutes ses résolutions, elle ne peut pas se décider à se faire religieuse. Oh! vous qui êtes si bon, si humain, prenez-en pitié : un mot de vous sauverait sa cliére âme ; car, voyez-vous^ elle sera damnée la pauvre petite, si elle se fait religieuse contre son gré : c'est certain cela, les mauvaises religieuses se damnent, monseigneur vient de le dire, et si elle résiste, mon Dieu ! mon Dieu ! que lui arrivera-t il î

Madame Adriani paraissait consternée : Malheureuse enfant, que va-t-on donc en faire ? disaitelle; n'y aurait-il pas moyen de la recueillir, de lui offrir un asile? Si j'allais le proposer à la nouvelle abbesse? ajouta-t-elle basa Margaretla.

— Non, disait Margaretta, elle ne peut sortir du couvent que pour se marier; ma lante me l'a dit plusieurs fois.

— Oh! quel malheur pour une si jeune personne de n'avoir pas de mère, continua madame Adriani en picur.int ; elle se jeta à genoux et se mit à prier

avec une ferveur nouvelle, peut-être pour la novice, peut-être aussi pour qu'Agnès et Margaretta ne devinssent pas orphelines comme elle, car une mère aime toutes les jeunes filles dans ses filles, et aussi ses filles dans toutes les autres jeunes filles.

Celles de madame Adriani étaient au désespoir. Margaretta reprit en parlant au capitaine avec dépit :

— Mais, épousez-la, épousez-la donc; qu'est-ce que cela peut vous faire de dire oui, pour tirer une pauvre jeune fille d'un si grand danger?

— En véiité, mesdemoiselles, il semble à vous entendre qu'il s'agit de donner le bras à votre amie pour faire un tour do promenade : ne savezvous pas que le mariage n'est pas une plaisanterie?

C'est long, voyez-vous, jusqu'à la mort H faut

se connaître, se plaire, s'aimer Et que savez-

vous, reprit-il , en souriant à demi , si je n'ai pas le cœur engagé?

— Belle raison! vraiment; je voudrais bien voir (|ui vous pourriez aimer de plus charmant que

cette chère Angélique. Mon petit capitaine , mon cher capitaine , dirent les deux jeunes filles en lui prenant chacune un bras, nous vous aimerons tant I faites cela pour nous , nous ne vous demanderons plus rien, et nous compterons sur votre affection pour toujours; oh! n'est-ce pas, vous allez le faire? Tenez, Dieu vous en récompensera , et vous serez parfaitement heureux.

Chut! silence! s'écria-t-on de toutes parts. Les religieuses ramenaient la novice !

Ses paupières rougies indiquaient qu'elle avait beaucoup pleuré. En passant auprès de la grille, elle ne leva pas les yeux sur ses compagnes^ mais s'achemina lentement et avec un air de résignation désespérée jusqu'à la première marche du trône de l'évêque ; elle s'agenouilla et laissa tomber sa tête dans ses mains, afin sans doute de ne plus rien voir autour d'elle : lèvêque avait un air grave et compatissani, il lui demanda si, cette fois^ c'était bien librement et bien volontairement qu'elle venait prononcer ses vœux.

— Oui, répondit-elle, mais ce mot rtait presqu'inarticulé.

— Répétez encore ce oui, ma fille, pour que chacun de ceux que vous venez de scandaliser tout à l'heure puisse vous hien entendre, et pour que moi-même je sois certain de ne consacrer au Seigneur qu'une épouse fidèle.

— Oui, répéta la jeune fille en levant la tête ; mais dans ce moment elle aperçut la foule bril- 'ante et animée ; un rayon de soleil versé par une des ogives supérieures la faisait resplendir d'un éclat féerique éblouissant; elle revit ses deux jeunes compagnes vêtues avec élégance, et parées de ces gros bouquets dont les femmes sont toujours ornées dans ce pays gracieux et poétique ; elles lui envoyaient des baisers de leurs lèvres caressantes , tandis que leurs yeux humides lui exprimaient la plus tendre compassion. Tout brillait, tout paraissait splendide,ou charmant, ou aimable à ses yeux inexpérimentés en dehors de la grille. Là, se dit-elle, on vit, on respire, on aime , et ses veux revinrent s arrêter avec effroi sur (.es vê-

— 'lO — [ements sombres qui cachaient des visages plus sombres encore, où les macérations étaient peintes : les cloîtres silencieux revinrent à sa mémoire, Taustérité des religieuses, leurs regards m.ornes, cette vie morte en*\n pour tous ceux qui n'en ont pas encore compris la sublimité lui apparut tout entière , et le dtésespoir s'empara d'elle , sa résignation l'abandonna, et quand révêque, après un moment de silence, lui dit: — Faites-vous volontairement vœu de pauvreté, chasteté, obéissance? elle avait puisé dans son désespoir des forces pour s'écrier :

— Non, non, nonllî.. Je ne puis être religieuse.

A cette protestation si véhémente, tout s'émut de l'un et de laulre côté de la grille. — Pourquoi la forcer? disait l'un. — Laissez-la libre, disait l'autre! — C'est une tyrannie.-— C'est une injustice.

La jeune fille étonnée et confuse de son audace s'était levée pour fuir, et elle était revenue s'abattre sur un prie-dieu que la grille seulement séparait de ses jeunes amies, et parce mouvement

elle semblait invoquer leur protection. Elle tremblait à faire pitié, sous les longs cheveux épars qui cachaient du moins sa confusion.

Les religieuses s'étaient éloignées d'elle avec un mouvement d'effroi ; elles murmuraient confusément des paroles qui augmentaient le trouble et le tremblement affreux de la novice , car elles semb'aient croire que l'esprit de labîme s'était emparé de la malheureuse enfant.

— Hélas ! qu'a-t-elle fait, dit madame Adriani ; elle ne sait guère ce qui l'attend !

— Mon Dieu , s'écria la jeune Agnése , en regardant sa mère avec effroi, que va-t-on lui faire? va-t-on la chasser du couvent ?

— Ce n'est pas là le malheur que je redoute pour elle : si on la renvoyait, je la recueillerais, et nous lui ferions une douce vie ; mais, continual-elle en branlant tristement la tète, on trouvera pour elle une bien plus dure punition.

— Oh mon Dieu ! que faire, reprit Margaretla en se tordant les mains ; capitaine, mon cher capitaine, n'aurez-vous pas pitié de nous ?

Mais le capitaine ne i'écoutait pas : il regardait cette scène avec une émotion visible; son teint s'était enflammé tout à coup , et ses yeux jetaient des éclairs.

L evêque avait fait approcher Tabbesse , et lui parlait d'un ton de réprimande, à laquelle on l'entendait répondre d'une voix altérée et pleine de courroux.

Les seules paroles de l'évêque qui parvinssent à la foule furent celles-ci :

— Une autre fois, ma sœur, assurez-vous mieux des dispositions de vos novices, et surtout ne forcez jamais leur vocation ; les péchés d'une âme violentée retomberaient tous sur vous.

— Mon père, répondit Tabbesse d'une voix véhémente, elle avait juré d'obéir; mais l'ennemi du genre humain s'est emparé de son âme. Qu'on l'emmène, dit-elle en faisant signe à ses religieuses de reconduire Angéhque dans le couvent.

Deux femii.es s'approchèrent pour exécuter ses ordres.

Mais, en les voynnt s'avancer, l'effroi saisit la

48 lalheureuse enfant, qui, comprenant peut-être lors toutes les conséquences de sa désobéissance, oulut tenter d'y échapper, et, passantl'un de ses iras dans les barreaux de la grille , elle s'y atta- I ha de toutes ses forces en criant : r — Grâce! pitié! Agnèse, Margaretta, secourez- ^ noi, secourez-moi !

À ce cri de détresse , l'abbesse , sans écouter 1 'évêque, qui lui enjoignait de traiter cette enant avec douceur, voulut faire enlever Angéique afin de terminer cette scène sans exemple; mais quand ses deux religieuses s'approchèrent d'Angélique, et voulurent détacher ses mains qui tenaient toujours les barreaux de fer, le peuple nitier s'émut, et le jeune d'Annebault , s'élançant î la grille, s'écria en portant la main à son sabre, mais sans le tirer pourtant en présence de ce troupeau de femmes :

— Que personne n'ose la toucher : je la prends sous ma protection.

— Ah ! quel bonheur ! s'écrièrent Agnèse et Margaretta au comble de la joie; et elles frappaient

leurs mains , et se regardaient les yeux pleins d( larraes.

— Le bon jeune homme! dit madame Adrien en croisant les mains et faisant une prière en sî faveur. Que la Madone le bénisse î

Et dans toute la foule de Téglise on entendai un bruissement singulier : les uns étaient joyeu.\ de la protection que trouvait cette petite oppri , mée, les autres trouvaient qu'un Français n'avait, pas le droit d'intervenir dans cette affaire, ei voulaient soutenir les religieuses; !e bruit, d'abord souid, s'augmentait par degrés; peut-être um orage allait éclater, quand l'évèque, après avoi, échangé quelques mots avec l'abbesse , s'avança près de la grille, et dit au capitaine:

— Comment l'entendez-vous, seigneur étranger, et quelle protection prétendez-vous offrir à cette jeune fille?

— Celle des lois, qui s'opposent dans tous les pays à de pareilles violences.

Un murmure sourd accueillit ces paroles.

— L'évèque reprit: nous connaissons nos lois

lieux qu'un étranger, et elles nous donnent le roit de disposer d'une orpheline léguée par ses uents à ce saint asile. Cette jeune fille doit passer i vie dans ce couvent, qu'elles y prononce ou non is vœux dont nous avons seuls la mission de jnnailre l'opportunité.

— ^ Monseigneur, dit M. d'Annebault, plein (' colère, et cependant assez bas , prenez garde ue j'appelle à mon aide. J'ai distingué dans la )ule deux chasseurs de mon escadron; je n'ai u'à crier : A moi, le 19" ! et nous verrons qui de ous l'emportera.

— Vous ne ferez pas une pareille chose, jeune omme,dit l'évêque avec un mélange de doucur et de fermeté : votre sang bouillant me paaitgénéreux; vous ne voudrez pas sans doute comromeltre le repos de toute une ville, et, qui sait .^ allumer peut-être la guerre prèle à s'éteindre en talie pour la querelle d'une jeune fdie irrésolue u peut-être inconstante, et qui n'a pas su se réigner à la vie qu'elle avait d'abord paru choisir ans répugnance.

— Eh bien ! par amour pour cette paix qm vous craignez de voir troubler , monseigneur., donnez la liberté à cette jeune fille : ses amis Iî' recueilleront.

L'abbesse écoutait avec une émotion visible.

— Lfe quoi se mêle un étranger? murmura-, t-elle brusquement.

— Oui, de quoi se mêle un étranger? reprirent quelques voix.

L'évêque, inquiet du courroux qui se peignait de plus en plus sur le visage du jeune homme,, et le voyant prêt à faire un signe à deux sous-' officiers de son régiment dont l'uniforme se distinguait à l'extrémité de l'église, dit à l'abbesse,

— Contenez-vous , ma sœur.

Et , se tournant vers l'officier, il reprit : La dernière abbesse de ce couvent, en se chargeant, peut-être un peu imprudemment de cettt enfant que les troubles politiques ont privée dt sesprotecteurs naturels a juré de ne la laisser sortir de cet asile que sous la protection d'un époux : ce

ei'ment est sacré, il faut quil soit accompli j OLis-méme, jeune homme, vous devez le compren Ire, ajouta- t-il d'un ton conciliant.

— Épousez-la! dit Margaretla.

— Épousez-la , épousez-la î dirent plusieurs roix. — Oui, oui, qu'il l'épouse! s'écria-t-on de outes parts autour de lui.

Madame Adriani avait imposé silence à sa fille, nais ses regards portés sur le jeune homme semblaient contenir la même prière.

M. d'Annehault indécis portait la main à son sabre; il paraissait prêt à le tirer en appelant à lUi, et cependant ne disait rien.

L'évéque reprit :

— Celle qui ne s'est pas trouvée digne d'être l'épouse de Jésus-Christ peut être cependant une épouse sage et fidèle pour celui qui la choisira.

L'abbesse, à ces paroles, ne put s'empêcher de manifester son impatience par un geste de mépris.

— A Dieu ne plaise! reprit l'évéque en jetant un coup d'œil indulgent sur la tremblante jeune fille, toujours immobile et cachée sous ses che-

— ',8 — veux épars, à Dieu ne plaise que je désespère de l'âme de cette enfant parce qu'elle n'a pas su choisir ici la meilleure part : le monde a de grands attraits pour ceux qui ne le connaissent pas encore; mais, jeune homme, elle peut faire le bonheur d'un époux, son âme est pure et pleine de candeur.

Chacun écoutait dans l'attente ; les deux jeunes i filles et leur mère regardaient l'officier d'un air j suppliant, et il était même facile de voir que sous leur voile les religieuses attendaient avec une vive i curiosité le résultat de ce singulier colloque. '

Pour le jeune homme , il paraissait combattu par des sentiments contraires : la pitié, l'impatience, se lisaient presque à la fois sur son visage; un moment ses yeux se portèrent de côté sur tous les visages tournés vers lui, et un sourire imperceptiblement moqueur effleura ses lèvres un peu dédaigneuses. Enfin il dit en essayant de comprimer un sourire :

— Il n'y a donc pas d'autre moyen d'arracher cette enfant à son esclavage, qu'en l'épousant?

— Non, dit l'évêque.

— Non, répéta l'abbesse.

— Épousez-la, épousez-la, répétait-on dans la foule.

— Eh bien ! reprit-il en abandonnant son sabre qui tomba bruyamment sur le pavéde rc,olise.

— Eh bien ! dit Margaretta osant à peine respirer.

— ■ Puisqu'il n'y a pas d'autre moyen de la soustraire à un sort qui lui semble déplorable, si elle y consent , je répouse. — Et cette brusque détermination amena sur son visage ce même sourire qu'il avait déjà réprimé. Mais il reprit d'un air sérieux et même hautain : Mon habit doit apprendre à ceux qui en douteraient que je lui offre un rang honorable dans le monde.

Margaretta s'était précipitée près d'Angélique et lui disait à travers la grille.

— Consens , consens , c'est un brave jeune

homme , nous le connaissons, il te rendra bien

heureuse, va.

— Angélique, dit l'abbesse d'une voix méprisante

et courroucée, acceptez vous cet inconnu , ce niveleur français pour époux? êtes-vous tombée assez bas pour ne point rougir de le préférer à l'époux céleste que nous avions voulu vous donner? Dites, il est peut-être temps encore de vous repentir et de mériter votre pardon.

Mais la voix contenue, tremblante et saccadée de l'abbesse acheva de porter la désolation dans l'âme de la novice insoumise, et elle s'écria d'un ton d'angoisse inexprimable :

— Ah ! puisqu'il a compassion de ma misère , je l'accepte.

L'abbesse se recula d'elle avec une sorte d'horreur.

Le même sourire indéfinissable traversa le visage du capitaine, appuyé nonchalamment à la balustrade , depuis qu'il avait laissé tomber son sabre. Une profonde compassion se peignit sur les traits vénérables du bon évêque; il fit approcher la jeune fille à sa droite, fit agenouiller le jeune homme sur la marche extérieure de la grille, et

joignant leurs mains, il prononça sur eux la bénédiction nuptiale ; puis il leur dit :

— Que la bénédiction de Dieu, soit sur vous comme la mienne. Ma fille, soyez soumise à celui que Dieu vous envoie pour vous tirer d'un étaf où votre âme aurait couru le danger de se perdre. Aimez-vous, mes enfants : la Providence vous donne Tun à l'autre d'une manière bien inattendue , bien nouvelle; mais elle a, je l'espère, sur tous deux des vues de miséricorde ; allez, et que la paix vous accompagne.

— Ouvrez la porte et qu'elle parte avec son imprudent époux, interrompit l'altière abbesse. Allez, couple insensé , mais souvenez-vous que la bénédiction du ciel n'accomp.Tgne point une épouse répudiée de Jésus-Christ.

La grille alors fut ouverte en effet par une vieille religieuse qui fit signe à la novice de sortir; mais la pauvre jeune fille, qui avait appelé par des vœux si ardents le jour où elle la verrait s'ouvrir devant elle, n'osait plus la franchir.

— Allez , ma fille , lui dit l'évêque avec une

grande bonté; souvenez- vous qu'on doit servir le Seigneur dans le monde comme dans un couvent; conservez votre cœur pur, aimez Dieu et priez-le tous les jours avec confiance , apprenez vos devoirs, remplissez-les tous et vivez en paix.

Elle se leva, parut indécise, ses membres palpitaient et ses mouvements étaient incertains; au lieu de fuir, elle courut se jeter aux pieds de l'abbesse, et lui demanda de. la bénir et de lui donner le baiser d'adieu ; mais l'abbesse s'éloigna lentement sans lui répondre, et rentra dans le couvent, précédée et suivie de toutes ses religieuses et do l'évéque, qui se retira dans la sacristie par une porte cachée prés du dais.

La jeune fille , se voyant seule dans le chœur devenu désert , promena des yeux presque égarés autour d'elle comme si elle eût dit adieu à ces saints murs qu'elle n'avait jamais quittés, et vint tomber toute palpitante entre les bras de ses deux jeunes amies. Là, elle fondit en larmes.

La foule qui remplissait l'église en était sortie toute bourdonnante, mais elle s'était arrêtée sur

\npia:.zn, et, partagée en groupes nombreux, elle attendait la sortie des jeunes époux si étrangement unis.

— C'est un mariage un peu brusque, ils doivent être bien étonnés de se trouver mari et femme, disaient les uns. Comment t'appelles-tu, pourra-t-il demander à sa femme ce soir. Et toi, répondrat-el!e ?

— Bah ! ce sont quelquefois ceux-là qui réussissent le mieux , on n'a pas usé l'affection d'avance, disait un autre.

— Encore faudrait-il savoir si on a de quoi faire aller le ménage; épouser un Français qui n'a que la cape et l'épée, marmottait entre ses dents un vieux podestà réformé.

— On lèvera une contribution pour lui sur ceux qui murmurent, répondit un petit pariisan des Français, et le podestà se perdit dans le groupe voisin.

Toujours , il a un bien joli uniforme , dit une jeune fille aux yeux noirs appuyée sur le bras d'un jeune batelier ; ne crois-tu pas qu'elle le con

naissait un peu à l'avance? car enfin il ne se serait pas trouvé là si juste à point nommé.

— Oh ! que non, répondit son compagnon en la regardant avec tendresse; oh! Carina , crois-tu donc que si on m'appelait pour t'épouser je me ferais prier comme il a fait?

— En tout cas, reprit la jeune fille, il faut qu'elle ait bien prié la madone pour qu'elle lui ait envoyé un si joli mari tout à point pour l'empêcher d'aller gémir dans les in pace du couvent.

— Oh ! des in pace, il n'y en a plus depuis long-temps, répondit son compagnon.

Mais la foule se mit à bourdonner : Les voilà I Les voilà!

On voyait en effet s'ouvrir les portes de l'église.

Angélique s'était presque évanouie dans les bras de ses petites compagnes; il fallut quelque temps pour la remettre ; peu à peu cependant elle reprit courage, elle se ranima et consentit à sortir enfin de l'église. Le peuple qui l'attendait avec impatience poussa de grands cris quand il la vit paraître, appuyée sur le bras du jeune officier; de»

hourras les accueillirent, et chacun se trouvant à bon droit faire partie de cette noce improvisée, les escorta tout à travers la ville jusqu'à la maison de madame Adriani, en chantant des refrains joveux ; à la porte, le cortège salua le nouveau couple de mille bénédictions , et des bouquets jetés en l'air vinrent retomber en pluie odoriférante sur eux. L'officier leur rendit le salut avec une grâce toute militaire , et passant un bras autour de la taille souple et délicate de sa belle mariée , l'engagea tout bas à s'incliner aussi devant ceux qui les avaient accompagnés jusque chez eux , puis ils rentrèrent avec madame Adriani suivie de ses deux filles triomphantes, et les acclamations retentirent encore un moment derrière eux.

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