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CHAPITRE IV

Un beau graod lit de damas bleu à fleurs et à crépines d'or était au fond de cette cbambre ornée d'une tenture aussi bleue à dessins d'or comme le lit. Un grand ciel empanaché était soutenu par (piatre colonnes auxquelles se ral(achai(>nl des

rideaux à plis bouffants, maintenus par des torsades et des glands aussi en or. C'était le lit nuptial du grand-père de M. Adriani, riche banquier viennois; chaque nouvelle épousée l'occupai t à son tour dans la famille; mais madame Adriani n'ayant point eu de frère, ce fief était tombé en quenouille et menaçait d'y demeurer long-temps, puisqu'elle n'avait elle-même aussi que des filles.

Angélique demanda pour quelle fête on avait fait ce magnifique reposoir,et le regarda longtemps avec une grande admiration.

— Ma chère petite femme , dit l'officier , ceci est votre chambre , et c'est là votre lit.

— Seigneur Dieu ! c'es^ là un lit? mais c'est donc pour coucher quelque grande reine ?

— Non, vous dis-je , ma chère Angélique, c'est pour coucher ma belle petite femme; et comme vous devez être fort lasse après une journée comme celle-ci , je vous conseille de vous mettre promptcmei:t au lit. Je serai , si vous le voulez bien votre femme de chambre pour ce soir; vous verrez

— C)0 — que je ne suis pas très maladroit. Et le jeune homi'ne se mit en devoir de détacher quelques épingles, mais la modeste jeune fille lui dit qu'elle avait l'habitude de shabiller et de se déshabiller ellemême, et refusa ses offres.

— Eh bien! essayez; voici un manteau de lit , un bonnet, tout ce qu'il vous faut; je reviendrai bientôt voir comment vous vous serez débarrassée de ce costume plus compliqué que celui de novice. Et prenant un des flambeaux posés sur la toilette, roflicier quitta la jeune fdle et passa dans un cabinet attenant à la chambre où il la laissait.

Une demi-heure après environ, il revint et trouva sa jeune femme enveloppée dans un peignoir de mousseline blanche, la tête serrée dans un joli bonnet de dentelle d'où s'échappaient quelques-unes de ses belles boucles blondes, les pieds nus dans des panlouffles en satin brodé ; elle était à genoux, ses deux mains jointes appuyées sur le bras d'un grand fauteuil de damas bleu à fleurs d'or semblable au lit, et f;iisait ses prières du soir, les veux levés au ciel dans une altitude de recueillement très (ou-

chante. Son inai:i la contempla long-temps sans vouloir Tinterrompre : à la fin, il fit un peu de bruit, et Angélique se retourna ; elle jeta un petit cri d'effroi, ne le reconnaissant pas d'abord.

II avait quitté son uniforme et s'était revêtu d'une grande robe de chambre de brocarda fleurs; il avait sur la tète un petit béret de velours araaranthe , rejeté sur l'oreille droite par l'abondante chevelure noire qui s'en échappait à gauche : le col de sa chemise labattu laissait voir un cou brun élancé d'une belle forme arrondie, et sa tête dégagée de la cravate paraissait dans tout son avantage.

Angélique, en le reconnaissant, s'approcha de lui et lui dit après l'avoir regardé des pieds à la tête : y — Quelle jolie soutane vous avez là ! vous ressemblez à l'un des mages du tableau de la Nativité; mais vous êtes bien plus beau, car il a une grande barbe blanche que vous n'avez pas.

— Et vous, ma belle Angélique , vous ressemblez à la plus jolie madone que j'aie jamais vue : quelle douce et candide figure! Et regardant ses

jolis pieds^ ses jolios mains cl son profil si pni-, il lui dit :

— Angélique, il faudra me laisser faire un jour votre portrait ; n'est-ce pas?

— Mon cher mari , répondit la novice avec un empressement humble et doux, je suis toute à vous, puisque je suis votre femme; vous ferez de moi tout ce que vous voudrez.

Le jeune homme sourit de sa charmante douceur et reprit :

— Etes-vous encore bien lasse?

— Non , répondit-elle ; depuis que je ne vois plus danser devant moi des hommes , des femmes, des lumières, et la chambre elle-même qui me paraissait tourner avec tout le reste, je ne suis presque plus fatiguée.

— Eh bien ! venez un peu causer avec moi , pour que nous fassions connaissance; et l'attirant dans un de ces antiques fauteuils aussi grands qu'une causeuse actuelle, il la fit asseoira côté de lui, et tous deux restèrent un moment à se regarder , formant ensemble à leur insuie plus joli

groupe qu'on put voir , la belle tête brune et cbaude de ton du capitaine contrastant admirablement avec la tête blonde, naïve et suave de la jeune fille.

En uniforme, l'officier paraissait avoir tout au plus vingt ans à cause de ses formes svelteset de sa moyenne taille; dans les longs plis de sa robe de chambre, ses traits se dessinaient plus vigoureusement, il paraissait plus grand, plus brun, plus beau, et aussi plus âgé: on lui aurait donné vingtcinq ans à peu près.

— Angélique, dit-il après l'avoir long-temps considérée, avez-vous bien peur de moi ?

— Peur de vous? dit-elle en souriant , et deux belles roses parurent sur ses joues , non pas du tout ; vous avez été si bon pour moi pendant toute cette journée ; mais j'ai seulement peur de vous être désagréable et de vous déplaire.

— Et comment pourriez-vous me déplaire , chère enfant.^ dit l'oflicier surpris.

— Je suis si gauche, si ignorante! Ah! mon Dieii^ si celte femme que vous avez prise par pitié allait

jjlvous déplaire comme Lia déplut à Jacob, je serais

bien malheureuse.

j — Oh! lie craignez rien.

I — Etpuis peut-êlre vous avez bien mauvaise jj opinion d'une jeune fille quia mieux aimé épouser il un inconnu que de rester dans une maison con-

! sacrée à Dieu.

— Expliquez-moi cela, dit son jeune mari pour l'encourager à parler. Je n'ai pas bien compris ce qui vous a décidée.

— Hélas ! à peine si je le comprends moimême ; en vérité , je crois que j'étais devenue folle depuis un temps; je ne pensais plus qu'au monde, je n'étais occupée qu'à me représenter ses j joies, ses plaisirs^ ses enchantements. Âh ! mon Dieu, si on avait voulu me laisser aller voir ce qui se passait au-dehors du couvent, peut-être je me serais calmée; du moins, une bonne vieille religieuse me ledifait souvent, et quelquefois je le croyais .. à présent je ne le crois pas trop, reprit-elle en souriant. Mais d'ailleurs on ne le voulut jamais , et les pompes , les splendeurs du monde se pré-

sentaient à mon esj)ril et plaçaient comme un ï< seau doré entre moi et Dieu; mon esprit était tr o blé par mille fantômes, et je me mis dans la pei < sée que si je me faisais religieuse avec un cœur rempli des choses de la terre , je serais damn< assurément.

— Pauvre enfant!

— Cependant , depuis quelques jours je m'( tais décidée à prononcer mes vœux, j'avais réflt chi à mon isolement sur la terre, et j'avais pri Dieu de recevoir mon sacrifice. Je croyais qu' lavait accepté, ajouta la jeune fille d'une voi triste, avec une larme dans les yeux; mais la vu d'Agnése et de sa sœur, auprès de la grille, m troubla de nouveau; je revis tout ce que mes songt m'avaient montré, puis les paroles sévères de moi seigneur portèrent l'effroi dans mon âme , et j dis Non, par un mouvement irrésistible.

— Mais comment revintes-vous ensuite ?

— Les deux bonnes sœurs qui m'accompagnaient cherchèrent à m'encourager, à me conso 1er: elles sont comme deux saintes, et voulu ren

, faire comprendre la beauté de leur vie ; elles rent y avoir réussi et me reconduisirent aux is de monseigneur. Mais monàme n'était point isëe, et vous avez vu ma révolte. Pourtant , indj'en visles conséquences, quandje vis qu'on

it me marier, si je n'avais pas eu peur de Toe que j'avais amassé sur ma tête par ma désojssance, je crois que j'aurais encore préféré proicer mes vœux et m'unir à Dieu, que de me lier n inconnu, dit-elle presque bas en baissant les IX. Mais comment affronter la colère de majnel'abbesse après le scandale que j'avais donné? [irais peut-être été renfermée au pain et à l'eau i^este de mes jours : ou si j'étais demeurée libre |is le couvent, j'y aurais été en butte au mépris [lotreméreetde toutes nos sœurs. Ah ! que Dieu

s bénisse mille et mille fois pour m'avoir prévée des châtiments qui m'attendaient! il fallait jej'eusse perdu l'esprit pour m'y exposer. I — Mais je croyais que la supérieure vous avait Ivée, et qu'elle vous aimait comme sa fille ? j — Oui, celle qui était supérieure avant celle-ci;

mais on Va déposée à cause de la tendresse aveugle qu'elle avait eue, disait-on, pour moi celle qui l'a remplacée s'est montrée inexoral mon égard. C'est sa dureté qui m'a réduite à cepter la protection que vous m'avez offerte. ]\] dit la jeune fille en levant ses beaux yeux, ceux de son mari, ne vous repentirez-vous bientôt d'avoir pris une femme si peu agréabl une femme qui ne sait rien , pas même danse; qui peut-être ne pourra jamais l'apprendre ?

— La chose étant faite, ma chère Angélit dit l'ofTicier aussi sérieusement qu'il le put, il tacher de vivre le mieux et le plus afPectueuseï possible dans notre nouvel état.

— Mais croyez-vous pouvoir aimer votre pa petite femme , dit la jeune fille d'un ton tris caressant. Si vous ne m'aimiez pas, il faudrai le dire, et j'espère que je mourrais de cha assez vite pour ne pas vous importuner l temps.

— Je crois qu'il ne doit pas être diflicile de aimer, répondit M. d'Annebault.

D'abord, moi je vous aiiue déjà de loui mon ur.

Aimable enfant , vous ne me connaissez pas îore; pourquoi m'aimez-vous?

— Mais d'abord par la plus tendre et la plus te reconnaissance; et puis n'ai-je pas juré à

jeu dans les mains de monseigneur de vous per uniquement? Ah ! oui, oui, je vous aimerai îen ; et rinnocente enfant se jeta tout naïvement nsles bras de son jeune mari ; celui ci tout ému serra contre sa poitrine , et la baisa au front en pétant :

— Aimable enfant, je sens que je t'aimerai beau- >up aussi.

La petite novice , toute joyeuse de cette assumée, se mit à lui conter son enfance dans les urs du cloître , et ses plaisirs simples comme le; c'étaitd abord la possession de quelque oiseau vori ou de quelques fleurs nouvelles; plus tard ! fut le bonheur si pur quelle éprouvait quand le obtenait du [lère confesseui- la permission approcher des sacrements à 1 épocjue des grandes

l'êtes de l'année, et les rêves séraphiques dont événements étaient précédés et suivis : c'était i vie tout à part, une vie semblable à celle dt fleur du désert dont les parfums et la beauté sont connus que de l'œil qui voit toutes choses, aussi pour qui toutes choses sont faites.

— Mais comment une si douce existence s'e elle empoisonnée, dit l'officier en regardant jeune novice avec un grand intérêt.

— Hélas ! à peine si je le sais; quand Agni et Margaretla vinrent au couvent, j étais dans état de langueur fort pénible, je souffrais d'un n vague et que je ne pouvais définir.

— Quel âge aviez-vous alors?

— Quatorze ans, et nos mères disaient quej tais peut-être menacée de consomption.

L'arrivée de deux jeunes filles un peu moi Agées, mais bien plus instruites que moi da mille choses dont je brûlais d'entendre {jarler, n causa tout une révolution, et ma santé se rétabli mais h la place de celte langueur physique doi

vais été long-temps aUeinte , je sentis bientôt 16 langueur d'àme pleine d'inquiétude; le bein d'une vie nouvelle s'éveilla chez moi avec une rce étonnante : je le combattis sans pouvoir le incre ; si j'en triomphais le jour ^ il se manifesit dans mes songes. Une nuit, je révais qu'un n des murs du couvent s'écroulait, et que je 'enfuyais au milieu des champs , ou bien qu'il e poussait des ailes, et que j'en profilais pour 'envoler dans la voûte bleue du ciel. Une autre ''is je révais les pompes d'un mariage, une autre is encore je me vis, comme la Vierge dansBethîm, allaitant un petit enfant. Après ces songes , me relevais tout en pleurs , j'allais prier aux eds de la madone, la suppliant ou de me calmer, 1 de m'ouvrir les inflexibles murs du couvent, ifin, que vous dirais je ! de combats en comts , de désespoirs en désespoirs je suis arrivée

squ'aujourd hui et vous avez vu ce que

Providence a fait pour moi ; qu'elle soit bénie ! — Oui sans doute, qu'elle soit bénie ! car il faut bénir des biciiij ( t lîièmc des maux (pi'elle nous

envoie...... Mais qui sait si vous serez heureus

dans voire nouvel étal ?

— Oh ! oui je le serai Pourvu que mon sei

gneur soit content de moi, je serai toujours con tente aussi.

— Douce enfant, dit M. d'Annebault avec u soupir , Dieu veuille vous garder toujours ceti joie et cette sainte confiance que le monde altèi souvent trop vite, — Et le jeune homme demeui recueilli en lui-même pendant un moment, pu il reprit :

— Il est bien tard , savez-vous ; il faut dormii d'autant que la parade m'obligera demain à n lever de très bonne heure. Allons , bonsoir, Ai gélique ; tachez de vous bien reposer des fatigui de cette grande journée; pour une tranquil nonne, c'est un jour très rempli.

— Oui , répondit-elle ; jusqu'ici toute ma v entière n'aurait pu composer une journée comn celle-ci.

— Bonsoir, chère enfant, répéta t-il ; et la ba sant encore au front , il îepril son flambL-au,

disposant à la quitter après avoir soufflé toutes les bougies moins une qu'il laissa brûler dans l'appartement : mais comme il se dirigeait vers la porte du cabinet où il s'était déjà retiré une fois , Angélique le rappela d'une voix craintive.

— Mon mari ! dit-elle.

— Que voulez -vous, ma chère amie? dit M. d'Annebault étonné; il est fort tard, et le jour n'est pas loin.

— Mon mari, dit-elle en se rapprochant de lui toute tremblante, vous allez bien vous moquer de moi.... mais vous ne vous fâcherez point, n'est-ce pas L.. Ah ! promettez-moi de ne pas vous fâcher.

— Non î non, je ne me fâcherai pas, répondit le jeune homme avec un peu d'impatience et cependant de curiosité j mais dites promptement, je vous prie.

— Eh bien!... cette grande chambre me fait peur.... et je n'ose pas y rester seule la nuit.

Vraiment, étes-vous si peureuse? Eh bieni

comment faire?

— Mon Dieu ! je ne sais pas ; raais si vous me quittez, voyez-vous, je mourrai de frayeur.

L'officier la regarda pendant un moment avec une expression un peu attentive ; puis il parcourut la chambre des yeux , et , ayant aperçu au pied du lit une grande chaise longue , il lui dit :

— Couchez-vous toujours , et je reviendrai dans un moment dormir sur ce lit de repos.

— Bien vrai ! dit la jeune fille joyeuse.

— Oui , bien vrai.

— Oh ! merci.. . Alors , je vais me coucher très vite , car je meurs de fatigue et de sommeil , et je n'osais pas le dire, de peur de rester seule ici dans cette chambre si vaste.

- Bonsoir donc, Angélique, reprit le capitaine; et son air était redevenu riant ^ il paraissait se dire ; Pauvre enfant ! rien n'est assurément plus candide que toi !

Un quart d'heure après , le capitaine revint enveloppé jusqu'aux yeux dans un manteau à double collet , car les nuits sont fraîches dans cette j);î)tn' (\v 1 Italie; il s'approcha doucement du lit

— oo —

pour voir si sa femaie était encore éveillée. Elle dormait comme uu enfant dans une attitude pleine d'innocence, ses deux mains saintement croisées sur sa poitrine ; un chapelet de corail était tourné autour de l'un de ses poignets, et ses doigts s'étaient arrêtés sur le premier y^U'e.

— Pauvre ange! murmura TofTicier en délour- , nant la bougie dont il venait d'éclairer ses traits ; quel bonheur sera digne de toi sur la terre, et comment pouriai-je l'assurer? J'ai fait ce que j'ai cru devoir faire ; mais il y a de singulières situations dans la vie.

Il se jeta tout vêtu sur le lit de repos près du lit de la jeune nonne , et finit par s'endormir, après avoir repassé dans son esprit les bizarres événements de cette journée.

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