CHAPITRE V
Le lenJemain, la trompette sonnant a chaque coin des rues de L... pour appeler les officiers disséminés dans la ville, réveilla notre jeune capitaine de son profond sommeil. Il se leva en hâte, regardant autour de lui comme pour rappeler ses
souvenirs ; puis un sotirire effleura son visage, en apercevant le grand lit où reposait Angélique; il s'approcha pour la regarder; elle dormait, toujours dans la même position , seulement un de ses bras s'était élevé au-dessus de sa tète, et son joli visage s'était doucement incliné sur son autre épaule , un léger sourire entr'ouvrait sa bouche, comme il arrive souvent aux enfants, dont on croirait que le sommeil se passe à converser avec les anges.
Le capitaine , après l'avoir considérée peu d'instants, sortit sur la pointe du pied, ferma la porte à double tour, et mit la clef dans sa poche.
A la parade , il se vit bientôt entouré de tous ses camarades : ils avaient appris les événements de la veille , et chacun vint le féliciter ou le plaisanter selon son caractère et le degré d'intimité où il se croyait avec lui. Un seul , le capitaine d'Ablancour, le complimenta d'un air contraint ; une larme brilla même dans ses yeux , quand il s'approcha de lui comme les autres pour lui serrer la main. D'Annebault , la lui serrant avec cordialité, lui dit, assez bas pour ne pas être entendu des autres :
« Ne vous hâtez pas déjuger. » Mais il ne parut point l'avoir entendu , et garda pendant la parade un air profondément soucieux.
Le colonel vint à son tour, et lui dit d'un ton moitié sévère , moitié riant :
— D'Annebault, vous avez été bien prompt; ne saviez-vous pas qu'il vous fallait une permission du ministre de la guerre ?
— Ah î colonel , les choses ont été fort brusques; il paraît que les formalités ne sont pas longues dans ce pays-ci... Je n'ai pas même eu le temps de vous prier de me servir de témoin. ,; mais, ajouta-t-il gaiement, je comptais aller ce marin vous faire toutes mes excuses, et vous expliquer...
— Je sais , je sais comment la chose s'est passée, et du diable si je vous en veux ; l'aventure est trop plaisante : que Dieu vous tienne en joie dans votre mariage improvisé. Ceux qui ont cru le mieux choisir sont souvent les plus mal lottis , dit le colonel , en faisant une grimace dont les capitaines rirent m masso dans jour moiîsi.ichp ^il était
marié, lo colonel) ; il faudra seulement faire régulariser voire mariage en arrivant en France, où nous allons rentrer, continua-t-il... La paix est faite , Messieurs, et nous reverrons bientôt notre chère France : réjouissance et absolution générale; et, ma foi, Messieurs, si je rentre jamais dans mes foyers, je chanterai de bon cœur :
Voyage , voyage , désormais qui voudra....
Il s'éloigna en répétant ce refrain d'une voix de Stentor.
Un capitaine dit , en le suivant des yeux :
— Ah, ça! d'Annebault, prends de bons exemples, mon enfant afin qu'il ne soit pas dit que le corps illustre des capi(ainesdu 19^ dechasseurs est entaché d'un mari ridicule.
— Soyez tranquilles, mes amis; ce n'est pas moi qui déverserai, je vous l'assure, une telle disgrâce sur le sublime corps des capitaines.
Les jeunes gens, alors, félicitèrent joyeusement leur camarade sur son équipée, et surtout sur la manière dont il l'avait fait avaler au colonel.
— S'il l'avait mal prise, après tout, qu'en se-
rait-il arrivé? répondit M. d'AnnebauU; je savais par mes dernières lettres de France que la paix était faite, et j'aurais donné ma démission pour rentrer dans mes foyers.
— Quelle tête il a , ce petit d'AnnebauU î voyez donc ; il paraissait le Caton de la bande : toujours sage, toujours réglé dans sa conduite, il nous faisait honte à tous , et voilà qu'il finit plus follement que pas un de nous.
— Qu'est-ce que cela prouve ? répondit le capitaine gaiement, si ce n'est que je fais mes folies avec le cœur : vous , Messieurs , vous les faites avec la tête , et voilà pourquoi c'est toujours à recommencer.
— Oui , mais celles du cœur, comme tu les , prends , sont irréparables.
I — Si elles sont douces, tant mieux, reprit le
; jeune marié d'un ton demi-sérieux.
I — Capitaine, je désire vous parler,ditd'Ablancour
qui, depuis un moment, les suivait, tandis qu'ils se diripeaient tous ensemble vers la maison de madame Adriani, où ils reconduisaient d'AnnebauU.
— Vous voulez me parler, d'Ablancour? et tous deux échangèrent un rapide regard après lequel d'Annebault devint très rouge et d'Ablancour très pâle ; la voix du jeune capitaine était fort altérée quand il ajouta ;
— Pour aujourd'hui, je ne le puis pas.
— Tu vois bien qu'il est trop pressé d'aller retrouver sa petite femme.
— Oui, reprit d'Annebault avec un sourire où un peu de malice perçait à travers l'émotion très réelle qui s'était manifestée en lui : et tirant une clef de la poche de son uniforme, il la fit voir à ses camarades, et leur dit":
— Elle est prisonnière, la pauvre enfant !il faut bien que j'aille la délivrer.
— Comment, maudit jaloux, vous commencez ainsi ? enfermer sa femme le premier jour de ses noces! Barbe -Bleue n'était qu'un espiègle en comparaison de ce que tu seras.
— Ah ! que voulez-vous, Messieurs ! je ne veux pas, dit-il avccnno emphase plaisante, entacher
■illustre corpe des capitaine» du 19* chasseurs l'un sot mari.
— Oh ! c'est trop fort, et tu nous donneras une entation diabolique de tromper ta surveillance
enragée.
— Je le sais bien ; vous aurez envie de tromper ma surveillance comme vous seriez tentés de profiter de ma confiance; je n'ai rien à perdre en agissant ainsi, et la méfiance, quoi qu'on en dise, est mère de la sûreté. Mais, adieu ! elle m'attend.
— Un mot encore : Est-elle jolie ?
' — Ravissante !
— Quand nous la montreras-tu?
^Le plus tard possible, et jamais si je le puis.
— Mais qui l'aurait cru si diablement jaloux! , Nourri dans le sérail , jen connais les détours. Mes bons amis , je vous aime tous beaucoup, je rends justice à mille belles qualités que tous possédez, je vous confierais volontiers ma vie, ma fortune, et mon honneur.... dofQcier; mais une femme, une femme qui m'intéresserait à quel-
•que titre que ce fiil, j'aimerais mieux la jeter dans
la fosse aux lions que de vous en laisser appro
''^^'' -^'^^ excepte un parmi vous tous; e
celui-là, jespére, m'entend.... Adieu, bons ei' braves scélérats....! Le ciel vous tienne en joie
— D'Annebault, quand pourrai-je vous parler'; reprit d'Ablancour, sortant de son profond silence.
- Demain ou après, dit le capitaine avec assez d'embarras.... certainement avant notre retour en France : j'ai aussi besoin de vous parler; et leur secouant à tous la main , il serra celle âl d'Ablancour plus cordialement, et après leur départ à tous, le jeune capitaine le suivit d'un regard affectueux et triste jusqu'à ce qu'il eût disparu da:is l'éloignement : puis il remonta lentement vers la chambre bleue où il avait laissé la jeune religieuse, et la retrouva tout habillée et fort impatiente de son retour.
— Comme vous voilà belle ! dit roffîcier en la regardant tout surpris.
Elle était vêtue d'une robe de soie d'un rose très pâle, rattachée aux manches et au corsage
et >
ir des nœuds d'argent, ses cheveux tressés et ]:levés avec une grâce extrême étaient ornés assi d'un nœud d'argent, rattaché par deux de «s longues épingles à tètes mohiles, qui, en Ttahe, i)nnent tant de grâce à la coiffure : Angélique ■ ait trouvé cette jolie parure dans une armoire 0 sa chambre, où madame Adriani l'avait dé- )sée pour elle, et sans consulter l'heure et le .3U, elle s'en était velue, et vraiment elle la îndait bien jolie.
— Comment avez-vous fait pour si bien armger vos cheveux ?
— J'ai bien regardé hier comment Agnése et iargaretta étaient coiffées , et ce matin j'ai tâché 3 les imiter pour vous plaire.
Me trouvez-vous bien ainsi, dit-elle en s'aprochant de son mari et lui tendant son doux vi-
ige?
— Oui, chère Angélique; et il la regardait avec PC vive admiration ; vous êtes une charmante "éauirc; et prenant sa belle lèlc blonde dans ses
deux mains comme on prend une jolie tête de fant, il baisa son front.
— Mon mari, dit-elle naïvement , j'ai ce bd tin beaucoup pensé à vous. En ouvrant les yei je vous ai cherché sur ce lit de repos : les oreill en étaient tout aplatis , et j'ai bien vu que vou aviez dormi pour me garder, suivant votre pi messe. Alors, je vous ai appelé; mais ne vc> voyant pas venir, j'ai songé à cette parade d(t vous m'aviez parlé et je me suis levée pour ê prête à vous recevoir à votre retour. Et puis ^ i bien prié pour vous, et j'ai demandé à Dieu m'accorder toutes les grâces nécessa,ires pour v( rendre bien heureux ; j'ai pensé pendant t prière à toute votre bonté pour moi, et j'ai ve beaucoup de larmes de reconnaissance à ce idée. Elles ont encore redoublé, quand j'ai i avec quel soin vous aviez fermé notre porte ; me suis sentie mieux sous votre garde , raieu: vous, quand j'ai vu que vous m'aviez mise S( clef comme je mets dans ma cassette ce que , i de plus précieux. Agnèse, voulant entrer et trc-
?ant la porte close, disait à travers la serrure : C'est bien vilain, de t'enfermer ainsi ; et moi je disais (u fond de mon cœur : C'est au contraire bien joli ! • Bonne petite Angélique, tu es aimable : ton àme est pure et suave comme un beau matin.
— Écoutez, j'ai encore pensé à vous faire une demande; hier, j'étais si troublée quand monseigneur nous a mariés^ que je n'ai pas entendu vos noms, et cependant, comme vous m'appelez tantôt votre femme et tantôt Angélique, je voudrais aussi vous appeler par votre propre nom. Quel est-il ?
— Gabriel.
— Vous avez le saint archange pour patron, diteile en croisant ses mains avec respect, vous êtes bien favorisé ; Gabriel, mon Gabriel, ce nom est bien joli : Gabriel, Gabriel, je voudrais le répéter toute la journée.
— Dans ce moment, madame Adriani frappa discrètement à la porte; elle venait chercher le nouveau ménage pour le déjeuner.
— Ah ! mou Dieu j'avais encore beaucoup de