‹ AngéliqueChapitre 7 sur 22 · JO — I · texte numérisé non relu

JO — I

choses à vous dire et à vous demander ; je suis fâchée de vous voir si peu de temps seul.

Madame Adriani entrait , elle vint embras-i ser la mariée, et lui dit :

— Bonjour, chère Angélique ; bonjour, capitaine. Etes-vous contents dans votre petit rné-! nage, et ne croyez-vous pas rêver de vous trouver unis (ous deux ? Et la bonne dame les regardait avec une tendresse toute maternelle, Puis, se penchant à l'oreille du capitaine, elle lui dit très bas :

— Avez-vous bien recommandé à votre petite femme d'être prudente avec mes filles ?

— Soyez tranquille, dit-il d'un air mystérieuj ( et il se pinçait les lèvres pour ne pas rire) ; nti craignez rien d'Angélique.

— Étiez-vous bien, ma chère enfant, dans ce grand lit? dit-elle en regardant ce meuble de famille avec une certaine complaisance. !

— Trop bien, répondit la candide jeune fille j j'y ai dormi d'un seul somme, cl si profondément, ajouta-t-elle en regardant son niari, que je ne lai I

pas même entendu partir ce matin pour la parade.

— Aussi vous êtes aujourd'hui fraîche comme ia rose» continua la bonne dame , en jetant un regard sur le capitaine dont les yeux étaient fixés sur sa femme avec beaucoup de tendresse.

— C'est le bonheur, répondit timidement la jeune femme, en regardant aussi à la dérobée son mari.

Le front de madame Adriani. sur lequel avait passé un nuage, s'éclaircit, et elle dit, en secouant légèrement la tête : Elle n'est pas prude, à ce qu'il parait, la petite nonne.

— Cette chère enfant, repartit le jeune homme en entourant sa taille de l'un de ses bras, elle est trop naïvement innocente pour être prude : c'est un ange pour qui je me sens déjà la plus tendre affection.

— Vrai ! dit Angélicpie joyeusement; oh î que je suis contente!

— Allons, voilà un heureux couple : ces chers enfants, ils l'ont plaisir à voir. Kt madame Adriani

les emmenant tous deux , les conduisit à la table du déjeuner , où les deux sœurs les attendaient avec impatience.

Agnèse et Margaretta accablèrent leur jeune amie de mille innocentes questions auxquelles Angélique répondit avec une candeur qui parut très discrète à madame Adriani ; puis elle leur témoigna par les plus tendres marques d'affection toute la reconnaissance dont son cœur était rempli pour elles.

— Mon Dieu, disait-elle , quand je pense qu'hier, à cette même heure, j'étais prête à m'ensevelir dans un cloître où je serais morte de chagrin, je crois rêver de me trouver libre, heureuse dans cette belle maison, où tout reluit si fort que mes i yeux en sont tout éblouis ; entourée de gracieux ■ visages qui sourient en me regardant : c'est si joli de voir sourire de jeunes visages ; imaginez-vous, mes bons amis, que, quand Agnèse et sa sœur vinrent au couvent, je n'avais encore jamais vu personne de mon âge: oh ! cela me parut charmant, et j' jurais voulu pouvoii' !«s regarder toujours; à pré-

— 9'J — sent tout est sourire, joie, bonheur et jeunesse autour de moi; comment pourrai-je jamais remercier celui dont la bonté m'a procuré tout cela ? Margaretta, Agnése, c'està vous que je dois sa protection; il faut m'aider à lui témoigner toute ma reconnaissance. N'est-ce pas? vous m'aiderez à le rendre heureux.

— Oui, oui, dirent les jeunes filles ; nous ne demandons pas mieux, nous l'aimerons à nous trois.

Angélique reprit avec une douce fierté féminine: Oh ! pour l'aimer, je n'ai besoin de personne, et je l'aimerai bien moi seule comme trois ; mais c'est pour l'amuser que j^ai besoin de vous ; je ne sais rien ; je suis stupide d ignorance, et en attendant que je puisse apprendre les choses nécessaires à son agrément, je voudrais vous prier de le distraire et de le divertir.

— C'est convenu, tu sais, nous danserons pour toi.

~- C'est bien! et vous me montrerez, n'est-ce pas ?

— Ah! oui. oui, nous allons commencer.

En sortant de table, on essaya de lui donner la première leçon ; elle avait de petits pieds d'enfants les plus jolis du monde, et ce qu'on pouvait apercevoir de sa jambe était charmant ; mais l'habitude de glisser silencieusement dans les cloîtres avait ôté la souplesse à ses jolis membres ; et quand on voulut essayer de lui faire faire quelques pas, on trouva qu'elle ressemblait à une statue de la vierge descendue de sa niche; ses jeunes amies ne purent retenir de grands éclats de rire en la voyant si empêchée : la pauvre petite en devint plus déconcertée encore, et quelques larmes vinrent border ses paupières et se suspendirent à ses longs cils bruns. Son mari s'en aperçut, fit cesser la danse et vint la consoler.

— Ah ! mon Dieu, se disait-elle tout bas , il se détournera de moi et ne pourra m'aimer.

— Ne perdez pas courage, ma chère enfant, dit le capitaine en s'approchant d'el'e, vous appren- *lrez plus tard.

— Je crains de ne le pouvoir jamais.

— Eh bien, au pis aller, nous ne tlnnserons pas

— Et que ferons nous alors?

— Voyons, qu'avez-vous appris pendant voire séjour au couvent ?

— Bien des choses; j'ai appris d'abord toute l'histoire du Nouveau Testament par cœur et une bonne partie de l'Ancien.; oh ! sur cela vous pouvez m'interroger, dit-elle un peu fièrement; donnezmoi le premier mot d'un verset, n'importe lequel, je l'achèverai couramment, et vous indiquerai la page et le chapitre d'où il est tiré.

— Cela prouve une excellente mémoire, et par la suite on pourra l'exercer sur d'autres sujets ; après ?

— Après, je sais faire des pelotes de toutes les formes, carrées, rondes, ovales; vous riez, vous ne le croyez pas ; demandez à ces demoiselles , le couvent est renommé, m'a-t-on dit, pour ses pelotes; et les plus jolies, ce n'est pas par vanité quo le dis, c'étaient celles que je faisais.

— C'est un très joli talent, mais après ?

— Je sais faire de riches broderies dautcl en

or, en argent, en paillon ; enfiler des chapelets... Je sais encore faire ces beaux ornements en papier découpé dor ou d'argent pour orner des reliques : puisqu'il faut se vanter soi-même, ajouta-t-elle, en voyant le peu d'effet produit par l'énumération de ces divers talents, c'est moi qui ai fait , moi seule, le beau reliquaire de monseigneur notre ëvêque; j'ai su par la dernière abbesse , qu'on vient le voir de fort loin^ par curiosité.

Le capitaine souriait : alors elle ajouta : Je sais encore une chose ; mais c'est un secret dont il ne faudrait pas instruire les ursulines; je sais faire des Jésus à la crèche qui font l'envie de tous les autres couvents.

Le capitaine eut beau faire pour continuer à étouffer son envie de rire, ces derniers talents le firent éclater, et pendant quelques minutes, il se tint les côtés, et se roula sur sa chaise dans un de ces fous rires convulsifs auxquels il est impossible d'opposer la moindre résistance.

La pauvre enfant cetJe fois se mit à pleurer tout de bon, on disant :

— Ah! mon Dieu, pourquoi suis-je sortie de mon couvent? je vois bien que je ne suis bonne à rien dans le monde qu'à faire rire de moi.

Le capitaine était désolé de la chagriner; il faisait tous ses efforts pour reprendre son sérieux , mais sans pouvoir y réussir ; quant aux petites filles , elles étaient très mortifiées de voir les talents de leur chère Angélique si mal appréciés ; Agnèse alors, pour la venger, lui dit tout bas : Tu n'as pas dit que tu chantes.

— Non, répondit Angélique tout étonnée ; chanter c'est prier Dieu.

— N'importe; viens chanter rO filii; ton mari aime la musique , nous verrons s'il ne sera pas content.

En effet, elles s'approchèrent du piano placé dans la pièce voisine, et bientôt la Toix la plus ravissante se fit entendre. Elle chantait cette belle hymne remplie d'une joie triste comme toutes les joies de la terre. Cette voix pure, vibrante et ronde, pour ainsi dire,avait des accents dont la mélancolie remuait l'aine jusque dans ses profondrurr li-s ])liis

— UVi ~

intimes; Voflicier, saisi d'élonncment, se rapprocha pour l'entendre et resta presque sans respiration à la porte de la chambre où les jeunes filles étaient allées faire chanter leurcompagne.lNI.d'Annebault avait sur la voix humaine un système complet. La voix était pour lui une révélation subite et involontaire de l'être tout entier, et celle qu'il entendait alors était la plus riche et la plus pure qui eût encore jamais frappé ses oreilles.

Perdu dans son ravissement, il plongeait avec délice dans celte âme inconnue de jeune vierge , il y trouvait la profondeur et la suavité des sentiments avec une effrayante aptitude à la souffrance unie à une pureté céleste : c'était une mélodie digne du ciel, et qui semblait en descendre.

Quand l'O filii fut achevé, Gabriel s'approcha de sa femme les yeux humides , l'attendrissement peint dans tous les traits et la serrant dans ses bras, il lui dit :

— Je te connais maintenant, cher ange ; va, nos âmes sont sœurs et doivent s'étreindre à jamais. Sèche (es larmes, mon enfant , pardoiuie- moi

mes rires insenst's, et ne crains pins qn'à l'avenir j'afflige encore ton cœur délicat.

Angélique ne comprenait pas doù pouvait naître celte expression de tendresse dans son mari ; elle ne connaissait ni les charmes naturels d'une belle voix , ni la puissance qu'exercent de certains accents sur l'àme de ceux qui sont ou qui se croient phvsionomisles en fait de voix. Elle ne savait pas non plus si son organe avait rien de remarquable, n'a vant jamais entendu d'autre voix que la sienne, depuis que la vieille religieuse dont elle avait appris la musique avait cessé de chevroter les hymnes que la jeune fille chantait à sa place. Mais sans connaître la cause des paroles affectueuses de son mari, elle en devint heureuse et radieuse, et lui rendit ses caresses avec une enfantine joie.

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