CHAPITRE Vr
uand l'heure de la chaleur fut passée, Gabriel l'une des jeunes filles de prêter à sa femme I mante et un voile, et l'en enveloppant, il l'emiia se promener par la ville, afin d'y faire quelle emplettes indispensables, et de là dans la
campagne, pour la faire jouir de la vue d un l ciel et d'un beau paysage ; car il savait qu'A r lique ne connaissait que l'étroite enceinte couvent.
La jeune religieuse regarda tout avec un exlrl étonnement.
Oh ! que le monde est grand ! disait-elle.
Bcaucoiq) de choses la charmaient , mais d très lui causaient i;n effroi très pénible; homme vêtu comme son mari passa près è sur un cheval au galop; elle devint toute tn blante.
— Mon Dieu , dit-elle en se pressant eonti capitaine , ce terrible animal qui s'élanc bondit, n'est-ce pas un cheval ?
— Oui vraiment, n'en aviez-vous donc ja aj
vu ?
— J'en avais vu dans les gravures de la B \i et je me les figurais beaucoup moins gr; d'ailleurs , ils étaient immobiles , et qui pou jamais imaginer une course pareille à celle voilà déjà tout là-bas; comment est-il possib \
inir sur le dos de cette béte furieuse?
•|s s'arrètanl, elle regarda son mari en palissant : îvous, Gabriel, vous faites-vous donc aussi iHter sur un cheval?
— Mais oui vraiment, tous les jours.
- Ah ! mon Dieu , mon Dieu, comme vous êtes ijve ; mais c'est l'être trop, voyez-vous ; c'est jter la Providence au moins de s'exposer si té- [jrairement à de tels dangers.
|— Ce n'est pas le plus grand danger que court j soldat, mon enfant?
I— Comment! il y en a encore de plus terrible 3 celui-là ?
:\îais oui : la guerre , par exemple.
1— Vous avez fait la guerre, dit-elle avec un 'nnement mêlé de terreur?
h- Oui , pendant quatre ans ! j'ai vu bien des rts, des mourants, des blessés : c'est un affreux Ictacle, dit l'oflicier en portant sa main à son front, nme pour en arracher une image odieuse.
— Et n'avez-vous junais été blessé ?
— Je le fus kVi'remcnl une (ois.
— Ah ! Seigneur , mon Dieu , si vous avieïl
tué que je serais malheureuse! \i]
n'irez plus à la guerre, n'est-ce pas?
— J'espère que non; la paix est faite, < compte donner ma démission à mon retou ( France.
— Ah ! quel bonheur , je mourrais d'effr je vous savais en péril. Allons un peu plus < cernent, reprit-elle, après un moment de silei je me sens (out étourdie ; comme chacun ma '^' vite ! tout le monde paraît pressé. Dans mon „ vent on fait chaque chose lentement : cette griî hâte fatigue mes yeux. Et elle fut forcée de réter un moment.
— Mon enfant , dans le lieu que vous hal encore hier, on a lu dans l'Évangile : « Une chose est nécessaire ; en y travaillant toujoun l'atteindra sans faute » ; ici nous trouvons choses nécessaires , chacun suit plusieurs ( ]è à la fois et les poursuit sans relâche, quoiqu'i h échappent encore incessamment ; de là , cettf »ài dont la seule vue vous fatigue. Nous vivons af
esse haletants et pressés, occupés de tout^ hors de ette seule chose nécessaire, dont on est , ou dont n doit être uniquement occupé au couvent. Bien 'autres choses encore vous étonneront davantage, lais le temps vous y accoutumera peu à peu.
Dans ce moment ils arrivaient près du bord de i mer. Gabriel s'était réjoui de la montrer inopinément à l'ignorante recluse, dont le couvent fermé jar de hautes murailles n'avait de vue que sur lîs propres jardins. Pour jouir de son étonnelent , il l'avait amenée par des rues détournées isqu'au rivage prés duquel ils se trouvèrent
ut à coup au détour d'un vaste édifice. i Mais M. d'AnnebauU avait mal mesuré l'émobn qu'il préparait à sa jeune compagne, et quand «le aperçut ainsi la mer sans limite, étendue evant elle comme un double firmament^ bruis-
Inte, éclairée, vivante, elle fit un cri perçant et fvanouit en disant :
! — Mon Dieu , mon Dieu , prenez pitié de moi, J meurs.
j — A cet effet si terrible et si peu prévu , le ca-
pitaine désolé de son imprudence, emporta la jeune fille derrière une cabane de pêcheur, loin du bore de la mer; il la fit revenir avec peine, la calma la rassura de sa voix la plus douce , et se promi- •intérieurement de bien ménager à l'avenir un organisation si délicate, accompagnée d'une tell! vivacité d'impression. Quand il la vit revenue elle, il lui dit :
— Angélique , qu'as-tu ?
— J'ai vu l'immensité, balbutia la jeune fill encore toute palpitante. Peut- on donc la voir sai mourir. Oh ! j'ai peur?
— Ne crains rien, reprit Gabriel. Chère ei fant , ce que tu as vu , c'est la mer. C'est la m éclairée des feux du soleil couchant; Dieu l'a fai immense et magnifique pour réjouir la vue ( l'homme , et lui donner une idée bien faible e core de la puissance infinie du Créateur ; que U àme ne se trouble pas, qu'elle s'apaise ; Dieu ici, mais il est aussi dans ton cœur, et sa préseui ne doit jioint t'épouvanter. Adorons plutôt ei| semble sa giandcur cl sa boulé; le Créateur de
bel univers est ce même Dieu d'amour dont Toreille est attentive à la voix de celui qui le prie ; c'est celui qui t'a exaucée quand tu l'implorais, et qui veille toujours sur toi.
En l'écoutant, la jeune fille se calma peu à peu ; elle était attentive comme le jeune oiseau qui écoute le chant de sa mère ; la voix douce de son mari la pénétrait d'émotion.
— Comme vous parlez bien, lui dit-elle, vos paroles me font voir ce que vous me pei.gnez ; quand vous voudrez me montrer encore quelque merveille, parlez-m'en d'abord pour m'y accoutumer.
Ils revinrent une seconde fois au bord de la mer, elle était calme et transparente, et réfléchissait les dernières clartés d'un beau jour; la jeune religieuse, serrée contre son mari, se laissa glisser à genoux contre la grève en disant :
— Prions, prions ensemble, mon cœur est plein
d'amour; ici je comprends pour la première
fois la majesté de Dieu ; mon esprit s'étend , mon
cœur s'agrandit. Oh ! que j'aime le Tout-Puissant!
et que je t'aime aussi ' ajouta-tcllc en se levant
et en se jetant dans les bras de son jeune mari : mon cœur déborde de tendresse : et la jeune fille se mit à pleurer avec abondance.
Le capitaine l'observait en silence et disait en lui-même: cette nature de jeune fille est belle et touchante. Mais craignant pour elle des émotions trop prolongées, il la ramena doucement chez madame Adriani, où quelques personnes les attendaient pour une collation suivie encore d'une petite fête.
La mariée de la veille y parut plus gracieuse et plus belle qu'on ne l'avait encore vue. Une longue promenade au grand air avait animé d'un éclat extraordinaire son teint naturellement peu coloré : mais elle paraissait préoccupée, et quand on lui parlait , elle semblait sortir avec peine d'une profonde rêverie ; son mari seul la trouvait toujours prête à l'entendre, elle lui souriait avec une tendresse inexprimable. On se disait à l'oreille en la voyant distraite : elle a certes bien sujet de penser ; pour une nonne, la vie qu'elle mène depuis hier est assurément (brt ('l range. On souriait
en la regardant sans se permettre toutefois un seul mot dont elle eût pu s'affliger ; la pureté de son front virginal inspirait une bienveillance mêlée de ce respect involontaire qu'on éprouve pour l'enfance innocente.
Vers la moitié de la nuit, son mari l'emmena par la même petite porte de la veille, et quand ils furent rentrés et renfermés dans leur grande chambre bleue, il lui demanda ce qui pouvait la préoccuper si fort depuis le matin.
— Mais j'ai vu tant de choses aujourd'hui, dit Angélique, évitant de répondre plus directement, j'aurais je crois de quoi penser le reste de mes jours.
— Je voudrais savoir ce qui vous a le plus frappée, chère enfant : sont-ce, dites-moi, les belles choses étalées dans les boutiques, et dont vous paraissiez si surprise ?
— Non, répondit Angélique, tout cela est bien brillant à la vue, et j'ai été étonnée qu'on eût employé le temps qui est si précieux, à inventer tant
de choses tVivoles; mais 1«î plaisir des yeux passe vite, et j'y ai peu pensé.
— C'est la mer sans doute , dont le souvenir vous poursuit, pauvre enfant; je vous l'ai fait voir beaucoup trop brusquement, et j'ai été très affligé de l'émotion trop vive que je vous ai causée.
— Ce spectacle était bien beau, je ne l'oublierai jamais: pourtant je n'ose pas toujours y arrêter ma pensée ; il m'effraie et je m'y perds, comme dans l'idée de Dieu que notre intelligence ne peut comprendre.
— Eh bien! quelle profonde réflexion occupait donc ma petite femme, dit Gabriel, en l'attirant près de lui, sur ce grand fauteuil où tous deux, la veille, avaient échangé de douces paroles^ dans une première causerie intime.
— Je n'ose pas vous le dire, répondit Angélique en rougissant et cachant sa tête dans ses deux petites mains.
— Auriez-vous des secrets pour moi ?
— Dieu m'en garde , je ne vous cacherai jamais niicnnc de mes aciions;mais, ajouta-t-cllc
avec un peu d'embarras , dois-je donc vous dire aussi toutes mes pensées, commeà mon confesseur?
— Sans doute; autrement, comment voulezvous que je vous connaisse assez pour vous rendre lieureuse autant que c'est mon désir, et aussi mon devoir ?
— C'est vrai ! dit-elle avec un air convaincu ; mais, voyez-vous, je suis d'une si grande ignorance : je crains de vous dégoûter de moi par ma stupidité.
— Ne craignez rien , ma chère , et dites-moi toujours tous vos petits secrets comme à votre meilleur ami.
— Oh! oui, comme à mon seul ami... Eh bien! je vous dirai tout : et, reprit-elle, avec un sourire d'enfant naïf, je sais bien que quand vous vous moquerez un peu de moi, comme ce matin, ce sera pour mon bien, après tout, et sans intention de me faire de la peine.
— Pour commencer vos confidences, voyons vos pcns('es d'îiujoiirfriuii , dit 1«^ jfnne rfTicirj-,
prenant ses deux mains effilées et blanches dans les siennes.
La jeune fille , toute rougissante , ne pouvant plus cacher son visage de ses mains, se pencha sur l'épaule de son mari , et lui dit tout bas :
— Avez-vous vu ce matin cette femme qui nous attendait prés de la porte de la maison ?
— Oui , une pauvre femme avec un enfant sur ses bras ?
— Justement, dit Angélique en tressaillant.
— Je l'ai remarquée parce que vous lui avez donné tout l'argent qui restait encore dans la bourse que nous avions prise pour nos emplettes.
— Avez-vous entendu ce qu'elle nous a souhaité , ajouta- 1 elle plus bas : et le battement extrême de son cœur faisait trembler sa voix.
Le capitaine se mit à rire.
— Oui , elle nous a souhaité vraiment des enfants jolis comme leur mère,
— Et beaux comme leur père , ajouta très timidement la petite nonne en baissant les yeux. Le capitaine se retourna pour comprimer une
de ces terribles envies de rire , dont l'explosion avait fait tant de peine à Angélique le matin.
— Ce souhait vous a donc fait plaisir , répondit-il, en essayant de reprendre son sérieux.
— Il m'a fait rêver pendant tout le reste du jour ; il m'a rappelé mes anciens songes , quand je me voyais dans les bras un bel enfant que j'allaitais , que je berçais doucement; et je voulais vous demander (excusez bien mon ignorance) combien
de temps il faut passer en ménage pour avoir
des enfants.
— Tantôt plus, tantôt moins...: c'est selon comme on s'aime.
— Oh ! bien, nous en auronsbientôt, je crois...; nous nous aimons tant !
— Angélique, dit l'ofticier en la regardant avec une tendresse pleine de douceur, comme une mère regarde au fond du cœur de son fils, comment croyez-vous donc que naissent les enfants?
— Je ne sai>pas, répondit Angélique en hésitant; mais il me semble. ..qu'ils doivent soilir <lii cceuv de la mèn'.
(^)in vous fait croire cela ?
— Ali! reprit la jeune fille, en cachant sa figure couverte d'une confusion charmante dans les hras de son mari , c'est que, depuis ce matin , mon cœur bat et s'agite dans mon sein d'une manière toute nouvelle pour moi ; je le sens si vivant , si joyeux...; et je crois que le vœu de la bonne femme s'accomplira prochainement.
— Que voulez-vous dire ?
— Oui , mon Gabriel, je porterai bientôt aussi un bel enfant dans mes bras : je le sens là, dans mon cœur.
— L'officier la regarda tendrement, et lui dit :
— Ton imagination est gracieuse et douce comme ton visage ; mais, dis-moi, commentée petit enfant sortirait-il de ton cœur?
Angélique réfléchit un moment, et répondit :
— Mais, apparemment comme les oiseaux sortent de leur coquille, en rompant l'enveloppe qui les contient; car il est dit à la femme dans TKciilinc : '< Tu enfanteras avec douleur.»
— El lu ne redouterais pas cette afTreiise souffrance, loi qui est si craintive!
— N'est-il pas dit encore dans l'Ecriture que la femme oublie toutes ses douleurs en serrant son premier né dans ses bras. Et puis, j'ai pensé à beaucoup de choses depuis ce matin ; je me suis dit en moi-même : Je liens tout de la bonté de Gabriel ; sa tendresse m'a créé un bonheur infini , m'a fait une vie dont les délices ne m'étaient pas même apparus en songe ; et moi , que lui donnerai-je en échange? rien , je ne puis rien pour lui. Ah ! si je pouvais lui donner un bel enfant , ce présent vaudrait tous ceux qu'il m'a faits...; et le battement de mon cœur est venu répondre à mes désirs , et les a convertis en espérance. Pourquoi souriez-vous, mon Gabriel...? je sais que je suis bien ignorante ; tout cela, ce sont des conjectures ; mais vous m'avez assuré que je vous devais compte de toutes mes pensées, voilà pourquoi je vous ai tout dit : autrement, je ne l'aurais jamais osé.
— Bonne chère Angélique , tout ce que lu m'as confié est bien joli.
— Ai-je deviné juste?
— Pas en toutes choses , mais le temps éclairera ton esprit insensiblement.
— Eclairez-moi.
— Oui , mais tout doucement î Tu sais , reprit-il en souriant , que je t'ai promis ce matin de te préparer lentement aux choses qui te sont étrangères, tu nie l'as toi-même demandé; l'effet de la mer est une leçon pour tous deux : confie-toi à moi , je ferai pénétrer dans ton jeune esprit le degré de lumière dont il aura besoin.
— Je m'en rapporte à vous , mon bon mari , vous avez vu tant de choses ! vous devez être bien savant ; et vous m'aimez ! Je m'abandonne entièrement à votre sage expérience. Dites-moi seulement, reprit-elle tout bas, croyez-vous que le vœu de la pauvre femme s'accomplira bientôt ?
— Ce sont là des mystères que leftemps éclaircira.
— Voyez comme mon cœur bat libre et joyeux, reprit la jeune fille, en appuyant la main de son mari sur son cœur. Il n'a jamais batlu ainsi dans
Iles murs du couvent : les paroles de Monseigneur l'ont tout changé.
' — Bonsoir Angélique, reprit Gabriel , en comprimant un sourire sur ses lèvres; bonsoir, chère enfant; et, la baisant au front, il lui demanda si elle aurait encore peur dans sa grande chambre : elle avoua en tremblant qu'elle craignait bien d'y avoir toujours les mêmes craintes. Le capitaine, alors, alla chercher son manteau pendant qu'elle se couchait, et, revenant au bout d'une demi-heure à peu près, il la trouva, comme la veille , profondément endormie ; puis, se jetant sur le lit de repos, ils dormirent tous deux en paix jusqu'au lendemain matin : le chant d'un oiseau sur la fenêtre réveilla la jeune femme , et elle trouva comme la veille son mari déjà parti pour aller faire son service militaire.
Elle se leva , s'habilla , fit dévotement sa prière, îet courut bien joyeusement au devant de lui quand ni arriva.