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est vrai que, croyant tout expliquer, les hommes n’expliquent rien, et que « la grande loi » de l’hérédité, de l'éducation, du milieu, qui, pour beaucoup, domine nos destinées, que cette loi, bien loin d’obliger d'une manière fatale, cède devant une action supérieure et une volonté énergique. Tantilest vrai que, même pour les plus sceptiques, vient une heure où les raisonnements les mieux établis sont battus en brèche par les faits, et qu’enfin la vie humaine est dominée par deux grandes forces : la volonté de
l’homme et le secours de Dieu,
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LES SŒURS DE Mr ANGÉLIQUE
Dès le commencement delaréforme, Mme de Port- Royal voulut procurer aux autres le bien dont elle jouissait elle-même ; et elle chercha à réunir dans son abbaye tous ceux de sa propre famille qu’elle pou- vait atteindre. Successivement, ses cinq sœurs, sa mère, plus tard ses six nièces Arnauld d’Andilly, ses cousines germaines, Marion de Druy, vinrent grossir le nombre des religieuses. Dans le lointain se profile la figure des solitaires, tous frères, neveux ou amis de la grande abbesse. C’est ce qui explique pourquoi Port-Royal nous apparaît, dans l’histoire, si étroitement lié aux Arnauld, et comme inféodé à « leur race ». Les dominant tous, donnant à tous l'impulsion réelle, même quand, pour un temps,
elle se démet de sa charge, Angélique la grande
comme on l’a nommée, se montre à nous, dès cette
époque, entourée de cette garde d'honneur. Ces jeunes filles ou jeunes femmes, car Mme Le Maistre se joignit aux autres, sont intéressantes à mettre en lumière, ne fût-ce qu’en passant. Nous retrouvons, en les étudiant, l’action profonde, irrésistible, de Mme Angélique. Les idées du temps, la situation de famille des Arnauld, /e cadre, en un mot, de toutes ces existences se dégage après un examen attentif. Et puis, — et surtout, -— à s'approcher de ces âmes, on dirait qu’on les entend palpiter et vivre : chose exquise et rare, chose souverainement instructive aussi. Car, à les suivre pas à pas, ce qui sera l’épreuve pour chacune — toute existence en a une, spéciale — se dessine et se marque nettement. On
sent pourquoi elles ont grandi, et pourquoi elles ont
décru; à quels écueils elles se sont blessées, blessées” 1
quelquefois jusqu’à en mourir; et, pénétrant la cause
du mal, on démêle aussi quel remède l'aurait guéri.
Aïnsi, à distance, dans le silence des passions éteintes, on apprend, en contemplant longuement
les âmes, la grande science de la vie.
Bien que Mme Le Maistre se présente à nous la M
première, à cause de son titre d’aînée, c'est Jeanne,
la cadette, en religion « Catherine-Agnès de Saint- 4
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Paul « ou, plus simplement « la mère Agnès », qui nous attire d’abord. Jacqueline et Jeanne avaient été pourvues, en même temps, de leurs abbayes respéctives : Port-Royal et Saint-Cyr; mais, dès l’enfance, un contraste frappant s’accentuait entre les” deux petites filles : Angélique, superbe, impérieuse,
ardente, passait par bonds d’une extrémité à une
autre; Agnès, grave, froide et sage, glorieuse, certes,
comme tous les Arnauld, mais pondérée, discrète,
était née pieuse jusqu’au mysticisme. En elle point de crise poignante, point de lutte désespérée, point de bouleversement intérieur.
Au moment de la réforme, elle vit, sans surprise et avec joie, le changement de sa sœur, en ce qui touchait la dévotion ; mais la « vileté » des habits, la pauvreté, la simplicité de la maison, la choquè-
rent. Elle aimait, elle, « son petit surplis pelissé » et
la charge d’abbesse, dont elle portait les insignes par
avance, une crosse d’or étant toujours suspendue à son chapelet. Mme Angélique rêva de s’attacher la jeune fille et de la transformer. Profitant de son ascendant incontesté, elle supplia M. Arnauld de lui confier cette chère fille, qui, fort languissante en
ce temps-là, réclamait des soins spéciaux. Elle per-
suada à son père qu'Agnès dépérissait à Saint-Cyr,
et n'osait lui demander de résigner son abbaye de peur de le mécontenter. Il n’en était rien; mais
Agnès, dominée, ne protesta pas, et M. Arnauld
laissa faire. De 1609 à 1611, Agnès demeura très
malade; épuisée par des jeûnes et des austérités excessives, elle en était venue à un tel point de faiblesse qu’un souffle d’air trop vif la faisait défaillir. Si bien que, pendant des jours et des jours, Mme Angélique crut devoir s’enfermer dans la chambre de sa sœur, sans en sortir, même aux plus fortes chaleurs de l’été! « Combien de fois, disent les Mémoires, s'est-elle tenue à genoux des heures entières devant elle, pour la prier et conjurer, mais en pleurant, de vouloir bien prendre des consommés, qu'elle lui faisait elle-même ! » La malade était touchée, comme on peut le penser; et la reconnaissance, jointe à une dévotion qui croissait de plus en plus, lui fit demander, dès qu’elle fut mieux, l’habit de bernardine. N’était-ce pas le vœu de Mme de Port-Royal?
Mais 1l fallait d'abord affermir une volonté encore chancelante. Agnès avait beau se traîner au chœur, et y passer de longues heures, si absorbée qu'elle { s'évanouissait dans sa stalle avant d’avoir songé à 1
sortir; elle avait beau préférer toutes les pénitences
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du monde à la perte de l'office, la vanité étrange qui lui faisait impatiemment demander à Dieu pourquoi elle n’était pas née Dame de France subsistait toujours en elle. Écoutons ce qu’en dit Angélique : « Elle était vaine et glorieuse, au delà de ce qu'on peut s’imaginer. C'était une suffisance ennemie de toute humiliation et pénitence, et qui m'était insupportable, parce que Dieu m'avait déjà convertie. Je lui dis une fois, lorsqu'elle me demandait l’habit : « Ma sœur, vous n'êtes pas encore disposée à cela, « car si vous veniez trop tard au chœur ou au réfec- « toire, je vous ordonnerais quelque pénitence, et « vous ne le pourriez supporter. » Elle me répondit froidement et glorieusement : « Il n’y a qu’à ne « point venir trop tard au chœur ni au réfectoire. » Elle était fort difficile, délicate, propre et curieuse en ses habits avec excès. Mais Dieu la changea toute. » Angélique aida l'action divine. Elle, si tendre, si inquiète dans les maladies de sa sœur; elle, la plus patiente et la plus dévouée des gardesmalades, elle traitait Agnès sans ménagements, presque avec rudesse, quand il s'agissait de sa perfection. Le 28 janvier 1611, elle lui donna l’habit, et la plaça, du même coup, à la tête de ses com-
pagnes, tant sa sagesse et sa rectitude faisaient
ON 2. Angélique Arnauld d’elle une sorte de règle vivante. Mais ses nouvelles fonctions n'empêchaient pas la jeune maîtresse des novices d'être humiliée et durement reprise devant les autres, « ce qu’elle portaitavec joie, étant devenue une autre créature. » Ici, écoutons l’abbesse; Port- Royal revit sous nos yeux aux premières années de la réforme : « Je la fis sacristine, et, portant un Jour un pot tout plein d'huile pour la lampe, elle le laissa casser contre un grès, et sa robe fut toute pleine d'huile. Comme je savais qu’elle était propre de son naturel, je lui défendis de changer de robe, ni de la faire détacher, et je lui ordonnai de la porter, jour et nuit, jusqu’à ce que je lui disse de ne plus le faire. Elle la porta, par mon ordre, six semaines entières. Je la mortifiais terriblement; mais le Saint-Esprit, qui était en elle, lui faisait tout supporter. Elle était trop attachée au chœur; je l’en fis tirer, un jour, pour la mortifier. Elle était alors novice, il y a quarante ans et plus (Mme de Port-Royal écrivait ceci en 1652), et elle en pleura horriblement. Et je lui dis, étant à Paris, dernièrement : « Or ça, ma Mère, nos vieilles « et nos premières inclinations durent longtemps. « Vous souvient-il que je vous fis emmener du chœur, «toute pleurante, il y a plus de quarante ans, parce
« que vous n’aimiez que l'office? Je vois bien que, si
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« je vous défendais maintenant d’y assister en quel- « ques rencontres, vous pleureriez encore, comme « alors; certainement, nous ne guérissons point de « nos vieilles maladies. »
Hélas ! Il y aurait eu, chez les deux sœurs, d’autres maladies plus graves à guérir! Quoi qu’il en soit, Agnès garda jusqu’à la mort cette dévotion mystique, cette soif de prière, mêlée, malheureusement, à une sorte de préciosité et de recherche. . Cette âme, dirigée et simplifiée, serait devenue peutêtre une de ces grandes contemplatives, qui semblent ne plus toucher la terre. Un recueillement profond la tenait, presque tout le jour, silencieuse, pour n’écouter d'autre voix que celle de Dieu. À la longue, ses défauts s’affirmèrent, ses raffinements abou- . tirent au galimatias incompréhensible du « chapelet secret ». Ce sera, il est vrai, plus tard, dans quelques années seulement, mais les effets sont visibles dans leurs causes. On dirait que toutes ces âmes, distinguées, exquises : Angélique, Agnès, Catherine, . Anne, Marie-Claire, sont groupées, dans la lumière pure de leur matin, pour faire un contraste saisissant à ce qu’elles deviendront aux heures du soir. Comme si quelque souffle glacé avait tué, dans leur germe,
leurs vromesses de riche floraison! Réalisation de
PLATÈR (HAN Dee LL et REA) ENG RRL.ON ss
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la parole du Christ : « La branche se dessèche et meurt, quand elle n’est plus unie au tronc. »
Mais n’anticipons pas; ce rameau vert y tenait naintenant, à ce tronc béni. L’abbesse et la maïîtresse des novices n’avaient à cette heure d'autre souci que leur perfection et celle du monastère. Et Agnès, le } bras droit de sa sœur, sa coadjutrice plus tard, son amie toujours, se fondait en elle au point qu’elles semblaient n'avoir qu’un même esprit, l'esprit d'Angélique. Car c'était bien cette nature puissante qui s'imposait et qui soutenait les autres de sa main
vigoureuse.
Si Agnès était le soutien d’Angélique à l’intérieur du monastère, Catherine en était comme la Provi dence extérieure. Cette Catherine, l’aînée des filles, et destinée au mariage par ce seul fait, nous semble ? être la moins Arnauld des Arnauld. Timide, silen- ! cieuse, modeste, « la tendresse et la miséricorde | semblaient être nées avec elle; » avec cela, fort intel- «
ligente, comme tous ceux de sa famille, et s’enten-
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dant à tout. Sa mère l’avait si bien formée, dès son enfance, qu'à dix ans elle dirigeait seule la maison paternelle. Il faut avouer, en passant, que les femmes avaient à cette époque une précocité extraordinaire; et, maïîtresses de maison à dix ans, il n’est pas étonnant qu’on les demandât en mariage à l’âge où, aujourd'hui, elles jouent encore à la poupée. Ce fut le cas pour Catherine; et il fallut une sorte de répulsion irraisonnée et instinctive, lorsqu’elle se trouva en présence de M. Le Maistre, pour que M. Arnauld congédiât le prétendant. Ce trait, entre plusieurs autres, marque que les Jémorres ont raison, sous certains rapports, de l’appeler « un bon père » : il n'était pas ordinaire, alors, de congédier « un brillant parti » pour des répugnances de petite fille ! Isaac Le Maistre, assez mortifié, ne se montra cependant pas inconsable ; il épousa la même année Mile Mélyan. Catherine, délivrée de toute inquiétude, put donc vivre joyeusement sa vie de jeune fille. Souvent, on la conduisait à Port-Royal passer des journées entières chez Angélique, fort loin encore d’être convertie. (1603-1605.) Elle aimait le chœur et l'office, qu’elle allait réciter dévotement avec les moniales, pendant que la jeune abbesse pro-
longeait ses promenades au jardin. Et, à les voir
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ensemble, Catherine, pieuse, douce et simple; An-
gélique, légère, mondaine, impatiente du joug, on eût pu croire que les parents faisaient deux fois fausse route : en gardant l’une dans le monde et en cloîtrant l’autre. Ces pensées, nous le savons, se présentaient alors à Mme de Port-Royal; elle se répétait impatiemment « que, si elle était l’aînée, on la marierait »; mais Catherine, dans son obéissance passive, ne disait rien et peut-être même ne rêvait pas autre chose. Sur ces entrefaites, M. Le Maistre reparut à l'horizon de la jeune fille, qui espérait bien cependant en avoir fini avec lui. Deux ans de mariage avaient suffi pour épuiser et lui ravir sa première femme, qu’il avait exposée, « la forçant à courir en carrosse, du matin au soir, sur le pavé de Paris, » malgré des espérances de maternité prochaine. Elle mourut; et, presque sans transition, ce triste personnage, que les histoires de Port-Royal nous représentent comme une sorte de Barbe-Bleue avant le conte, revint solliciter avec confiance l'alliance des Arnauld. Car, s’il se souvenait assez peu de la fillette à peine entrevue, il tenait beaucoup au beau-père, important, bien posé et célèbre. Comment l'avocat n'eut-il pas connaissance de ce qui avait fait le scandale de tout Paris? Comment finit-il par l’agréer? La