‹ Angélique ArnauldChapitre 17 sur 62 · ANNE-EUGÈNIE — MARIE-CLAIRE · texte numérisé non relu

ANNE-EUGÈNIE — MARIE-CLAIRE

La conversion d'Anne, l’élégante et mondaine fille de l’avocat, fut lente à venir, et nous permet de pénétrer à fond dans le milieu et le « tous les jours » de la vie des Arnauld. Élevée à Saint-Cyr, près d’Agnès, un penchant marqué vers le monde se manifesta chez la jeune fille dès qu’elle sortit du couvent (1605); elle avait alors quinze ans. Les visites, les bals, les réunions, tout lui plaisait, tout l’enchantait, tout, sauf la direction de la maison, qu’elle avait dû prendre après le mariage de Cathe-

rine. La jeune fille avait eu, presque au début de sa vie mondaine, une sorte d'attaque dont on l'avait

crue morte; mais elle s’en émut si peu que, frayant

beaucoup avec ses tantes « de la religion », — les | tantes magnifiques, qui avaient si fort impressionné Angélique, — elle délibérait en elle-même si elle ne se ferait pas protestante. Elle joignait à ces belles pensées, on l’imagine facilement, une «insensibilité horrible » pour son salut. Un jour, en pleins champs, « Dieu la menaçant de son tonnerre, » elle resta à la portière à lire son roman, l’Asfrée, peut-être, que d'Urfé venait de dédier à Henri IV, ou Don Quichotte, dont on publiait déjà des passages ; et dans ce cas on s'explique un peu cet intérêt passionné. Quoi qu’il en soit, ce goût des lectures frivoles était | un de ses plus grands écueils ; Mme Angélique l’en reprenait souvent, mais Anne, « d'une façon haute et suffisante, » — l'empreinte de race, toujours, — l'invitait à ne pas insister et entendait rester libre, Vers 1613, la petite vérole la cloua longtemps dans sa chambre, lui donnant tout le loisir de réfléchir à l'aise. Elle prit là une première résolution de vie plus sérieuse ; et, depuis lors, elle s’appliqua davantage aux choses de la piété. La vêture de sa jeune sœur Marie-Claire fortifiant encore ses bonnes résolutions, elle promit à Angélique de faire une confession générale ; et, quelques mois plus tard, ayant

reçu et agréé une demande en mariage fort avanta-

Les sœurs de Îme Angélique FRoY:

geuse, elle voulut tenir sa promesse pour se préparer à son nouvel état de vie. Le Père Eustache de Saint- Paul, fort ami de Port-Royal, à qui elle s’adressa, remarqua tant de droiture et de simplicité dans ses aveux qu’il vit là en germe, malgré les apparences contraires, la vocation future de la jeune fille. En effet, certaines difficultés étant survenues au moment de la signature du contrat, le mariage se rompit. Peu après, le prétendant revint à la charge ; par une sorte de répugnance soudaine, Anne supplia son père de refuser. Est-ce par modestie ou par amour filial que ces jeunes filles s’effacent toujours derrière leur père, et ne voient dans ceux quiles recherchent que des admirateurs de M. Arnauld? ou, en vérité, en était-il ainsi? Ce qui semblerait le prouver, c’est que le fiancé éconduit attendit, pour songer à une autre union, non seulement la profession d’Anne, mais encore celle de sa sœur Madelon, de dix ans plus jeune... Ces persévérances héroïques n’ont pas survécu au grand siècle.

Vers cette époque, Mme Le Maistre, ramenée sous le toit paternel, se remettait lentement de ses longues souffrances(1615). Anne se consacra à la soigner et l’accompagna avec sa mère aux eaux de Forges,

alors très renommées. Ces dames, au retour, trou-

vèrent le pays bouleversé par la présence des troupes de M. le Prince. La cour était absente, revenant péniblement de Bordeaux et du mariage du roi: et le maréchal de Bois-Dauphin, partisan de la reinemère, était une assez pauvre barrière à opposer à Condé, à Bouillon, à Mayenne. Les soldats indisciplinés jetaient l’épouvante dans Paris même. On n’osait s’aventurer jusqu'aux faubourgs, où les scènes de pillage et de meurtre se succédaient. Était-ce le désordre ou la terreur de Paris qui le firent paraître tout différent à Anne? Étaient-ce les conversations désabusées de Catherine? Ou subissait-elle, à son insu, une sorte de crise morale ? Quoi qu’il en soit, ce monde qu’elle avait tant aimé commençait à lui sembler vide, et elle se prenait à songer que les âmes spécialement appelées de Dieu étaient heureuses et bénies.

Un jour que, s’entretenant de ces pensées, elle avait communié à Saint-Merry, sa paroisse, elle y porta, le soir, les épitres de saint Jérôme pour les lire pendant les vêpres. Ces lettres à Démétriade et à Eustochium, hymnes à la virginité, d’une poésie et d’une beauté merveilleuses, la transportèrent hors d'elle-même. Tout à coup les gens qui l’entouraient, la chapelle de la famille, Saint-Merry lui-

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même, disparurent à ses yeux ; elle se trouva seule en présence de Jésus-Christ, qui lui passait au doigt l'anneau des fiançailles éternelles, — l'anneau des vierges heureuses, dont il a aimé d’un amour jaloux la blancheur mystique, — et par un élan de tout son être elle répondit en lui donnant son cœur.

Combien dura ce recueillement qui devait décider de toute sa vie? Elle n'aurait su le dire. Mais en sortant de l’église pour se rendre, avec sa mère, à hôtel de Guise, elle ne pouvait plus se reconnaître elle-même et n'avait pas la force de prononcer. une parole.

À peine arrivée dans la chambre de la duchesse, couchée et souffrante, tandis que sa mère avançait jusqu’à la ruelle, elle croisa le Père Archange, et, le prenant à part dans une embrasure de fenêtre, elle lui raconta tout. |

Ce Père Archange de Pembroke est une des figures de moines les plus sympathiques dutemps. Fils d’un grand seigneur anglais, il avait dh fuir la persécution pour échapper à la mort, et, à peine réfugié en France, il était entré dans l’ordre des capucins. Les horreurs dont il avait été témoin et l’oppression tyrannique d’Élisabeth lui avaient fait admirer, en-

vier presque, les exploits du Balafré; de loin, ce

chef ambitieux de la Ligue lui semblait une sorte . de soldat de Dieu. Il aima le fils en souvenir du père, et lui fit épouser Mlle de Joyeuse (1), veuve du duc de Montpensier. Joyeuse et Guise, les deux noms étaient bien faits pour s'unir ! C’est dans la chambre de cette princesse que Mlle Arnauld le rencontra. Pauvre, humble et doux, le vieillard avait gardé de sa première éducation un grand charme de manières et une exquise bonne grâce. On le vénérait comme un saint.

Il écouta donc les confidences d'Anne Arnauld, qu'il connaissait bien, et dont il admirait beaucoup la sœur; et, croyant d’abord à quelque inclination contrariée, il la questionna sur ce point: « Mon Père, lui répondit-elle résolument, je vous déclare que quand votre M. de Guise voudrait et pourrait m'épouser, quoique je ne sois qu’une petite demoiselle, je ne voudrais point de lui. Il faut que je sois mariée à un plus grand seigneur. » Soit que legrand âge du Père Archange le rendit mesuré et lent à

convaincre, soit qu’il voulût éprouver la jeune fille,

(1) C’est le Père de Joyeuse, général des franciscains, qui avait mis sa fille sous la direction du Père Archange, dont il admirait la vertu. Il était entré dans l’ordre de Saint-François après son veuvage.

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1l lui conseilla de prier et d’attendre, lui répétant qu'elle aurait à souffrir partout. Un peu déçue, Anne alla trouver quelques jours plus tard le Père Eustache de Saint-Paul, son confesseur, puis la Mère Angélique, qui lui firent, l’un et l’autre, un accueil enthousiaste. Mais Mme Angélique s’en étant ouverte à Mme Arnauld, celle-ci s’en montra fort surprise : :« Moi! que je croie que ma fille veut être religieuse ? Comment se résoudrait-elle à vous promettre obéissance ? Si cela arrivait, on pourrait dire que la religion fait des miracles ! » Il fut alors décidé, par l'avis du Père Archange, qu'Anne resterait encore un an dans le monde pour convaincre ses parents et s'assurer elle-même de la solidité de sa vocation.

Cette année (1615-1616) fut la plus heureuse de sa vie mondaine. Aimable, spirituelle, recherchée de tous, elle était, avec cela, inondée de joie intérieure. Les pompes de ce monde ne l’éblouissaient plus ; ses folies lui faisaient pitié. Un jour, « allant

voir répéter un ballet à des princesses, » — les Arnauld avaient de belles relations, — elle entra dans une si profonde contemplation du ciel qu’elle ne vit plus rien autour d’elle. Une autre fois, passant

près du Luxembourg, qu’on bâtissait, elle ne voulut

pas y jeter les yeux, tant le palais lui semblait vil 4 auprès des demeures éternelles... Après quelques | hésitations de son père, qui avait, à son gré, trop de filles religieuses ; après quelques tergiversations ; d'Anne elle-même, prête à choisir quelque monastère lointain pour que rien d’humain ne se mélât à. son sacrifice, le jour fut pris pour son entrée à Port- Royal. M. Arnauld exigea qu’elle ne dît adieu à personne, pour lui laisser, en cas de regret, toute | facilité de retour. | Ce jour-là, 7 octobre 1616, on lisait à la messe la » parole de l'Évangile : « Mon joug est doux, et mon . fardeau est léger, » et, gracieuse à cette heure si grave, comme elle devait l’être toujours, Anne se | retourna en souriant vers les siens, pour le leur faire remarquer. Ses sœurs l’attendaient à la grille, et Agnès lui dit gaiement que si l'on ne se conformait pas exactement à la règle, puisqu'on l’accueillait à bras ouverts au lieu de lui dire des injures, elle n’er serait pas mieux traitée pour cela. Pendant les premières heures Anne fut troublée et combattue ; elle ne put voir sans larmes partir sa mère. Tout lui était nouveau, tout l’étonnait. Raffinée et soignée dans ses habitudes, eiie avait fait porter sa toilette dans sa cellule pour se déshabiller le soir; ne l'y trou-

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vant plus, par ordre de Mme Angélique, ellene savait comment faire pour s’en passer, et elle étendit un mouchoir sur sa pauvre table. Mais les choses extérieures n'étaient rien. Elle se plaignait surtout de sentir au cœur un grand vide. La mystique Agnès lui répondit sagement que le monde, ne l’occupant plus, y avait laissé une place que Dieu ne remplissait pas encore. Il la remplit bientôt et l’inonda de joie. Cette nature délicate et fine alla à Notre-Seigneur par un attrait de cœur si ardent qu’une demi-heure d’oraison transformait tout à ses yeux. Elle-même, avec la poésie naïve qui lui était naturelle, a raconté plus tard ses premières impressions en arrivant dans cette solitude, « où le ciel lui semblait plus serein qu'ailleurs. »

« Toutes choses me consolaient. Il me souvient qu'ayant une fois l’esprit tout abattu, je fus toute ravie en voyant seulement les étoiles, et une autre fois en entendant sonner nos trois cloches qui fai saient une douce harmonie... Voyant chanter aux sœurs le bénédicité et les grâces qu'elles allaient achever en procession dans le chœur, cela me faisait

souvenir du Paradis. » Et l'enterrement d’une sœur Jui semblait plus beau que celui d'Henri [V.

On le voit, quelques jours avaient suffi « pour E]

z0ë Angélique Arnauld

combler le vide ». On l’occupait aux emplois les plus vils ; de la basse-cour on l’envoyait à la lessive. Un jour, le Père de Suffren, ami de sa famille et de l’abbaye, la demandant au parloir, elle arriva sur-lechamp, portant encore un grand tablier, un couteau de cuisine passé à la ceinture ; et elle répondit enriant aux étonnements du Père que l’eau de vaisselle lui semblait meilleure aux mains que ses pâtes d’autre fois. Elle prit l’habit le 25 décembre de la même année, dans cette ferveur joyeuse qui fut toujours son caractère distinctif, si bien que la tristesse lui semblait inadmissible au monastère; et quand quelqu’une de ses sœurs lui paraissait sombre, elle se disait qu'il suffisait à une religieuse de regarder son

voile pour retrouver son sourire.

Nous ne pouvons sans émotion aborder l’histoire

rapide de Marie-Claire, qui fut, nous le verrons, une

des victimes de la dureté janséniste. Elle était, d’après

tous les Jémoires de Port-Royal, un prodige d’es-

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