‹ Angélique ArnauldChapitre 18 sur 62 · MAO · texte numérisé non relu

MAO

Les sœurs de Mme Angélique 109

prit et de beauté. Malheureusement, la petite vérole la défigura de très bonne heure, et l’enfant le comprit si bien et en fut si triste que si, par hasard, elle se trouvait en face d’un miroir : « Ce n’est plus moi! »

disait-elle vivement en étendant sa petite main pour

se cacher. Angélique l'avait prise pour l'élever

auprès d'elle, — la fillette était de neuf ans plus jeune, — et elle le faisait avec une extrême rudesse. « Souvent, racontait plus tard l’abbesse, après

l'avoir châtiée si durement que j'en pleurais, lui de-

* mandant si elle m’aimait encore : « Hélas! ma Mère,

« je vous en aime encore mieux, me répondait-elle. » Cette tendresse pour sa sœur remplit la vie de Marie- Claire; et nous la verrons, comme tous les êtres timides, dominée par ceux qu’elle aimait, au point de n'avoir auprès d'eux ni Jugement propre, ni volonté. Angélique surtout en faisait ce qu’elle voulait et la

pétrissait de ses mains. Si l’enfant manifestait

quelque répugnance devant le maigre ordinaire de

l’abbaye, sa grande sœur lui disait sérieusement

qu’illeur faudrait se séparer quand elle partirait pour un désert; car on n’y vivait que de racines, et elle ne voulait pas la voir mourir de faim. Et la petite, effrayée à l’idée de cette séparation, parvenait à se

vaincre de telle sorte qu’elle ne distinguait bientôt

mr

plus ce qu’on lui servait. Un jour même, au commencement de la réforme, ses compagnes lui persuadèrent d’imiter avec elles l’austérité des religieuses. Et, allant chercher au jardin des herbes amères, elles les pilèrent pour lui en faire boire le suc. Plus morte que vive, Marie attendait son supplice; une femme de service, entrant par hasard, la vit si pâle, si tremblante, qu'elle lui arracha son secret en la pressant de questions. Et l’abbesse avertie y mit bon ordre. |

Déjà Angélique habituait sa petite sœur à la prière, à l’oraison, à lui rendre un compte exact de sa conscience. Et le cœur de l'enfant se tournait vers Dieu si ardemment que la punition la plus grave était de ne lui en plus parler de quelque temps. « Elle ressentait si fort cette privation qu'elle ne pensait qu’à cela : et, pour se plaindre et se consoler tout ensemble, elle s’arrêtait dans les lieux où elle se souvenait qu’on l’avait instruite, et rappelait à son esprit ce qu'on lui avait dit, se disant à ellemême : Hélas! j'étais bienheureuse en ce tempsà! »

Mais la dévotion exquise, profonde, que nous ne voyons qu'à elle dans toute la famille Arnauld,

— comme si un souffle protestant en avait tari la

Les sœurs de Mme Angélique r11

source, — C'était la dévotion à la sainte Vierge. Elle avait pour elle une tendresse si instinctive que déjà, à quatre ou cinq ans, lorsque, en carrosse, on rencontrait une de ses images, elle se faisait mettre à la portière et se démasquait pour la saluer et pour lui sourire. Plus tard, un jour de fête de l’Annonciation, elle resta dans l’église toute la journée sans pouvoir détacher ses yeux et son cœur de l’image de la Vierge bénie. Et cette dévotion, elle la garda toute sa vie comme le sceau de son âme naïve et pure.

Après un court moment de relâchement où elle sembla trouver la maison paternelle préférable à . l’austère abbaye, moment pendant lequel Angélique traita cette âme troublée avec beaucoup de patience et de tact, Marie demanda l’habit à quatorze ans et devint dès lors « Marie de Sainte-Claire », ou, plus courtement, « Marie-Claire. » Elle fit profession en 1616, un mois avant l'entrée d'Anne-Eugénie au noviciat, et fut dès lors le modèle des autres par sa docilité, sa ferveur, cet oubli d'elle-même qui la faisait se compter pour rien. On l’employa souvent auprès des malades, qu’elle soignait avec une sollicitude et une benté touchantes. Ses sœurs

Angélique et Agnès, pour instruire les novices par

son exemple, la reprenaient et l’humiliaient à tous propos. Elle acceptait tout avec un calme admirable, avec cette douceur d’être inoffensif qui la livrera sans défense aux mépris et aux pénitences de Saint- Cyran quand elle aura voulu fuir sa conduite. Et toujours, timide et tendre, elle ne trouvera dans son cœur, envers ceux par lesquels elle aura tant souffert, que sa triste et naïve parole d'enfant :

« Hélas! je vous en aime encore mieux! »

Nous ne parlerons pas encore de « Madelon », la dernière des vingt enfants de M. Arnauld, qui commençait à peine à bégayer et à marcher (elle naquit en 1610). Mais on comprend maintenant de quels éléments disposait Mme Angélique pour continuer la réforme. Ses trois sœurs : Agnès, Anne-Eugénie, Marie-Claire, étaient là à l'avant-garde, prêtes à la seconder en tout, lui apportant le concours d’une bonne volonté entière, d’une soumission passive,

et avec cela, chacune dans son genre, des dons

Les sœurs de Mme Angélique 113

merveilleux d'intelligence, de rectitude, d’organisation. Ainsi soutenue, elle pouvait marcher et exiger des autres ce que d’abord elle s’imposait à ellemême et imposait aux siens. L’élan était donné, un élan irrésistible de ferveur. Si quelque difficulté surgissait au dehors, si l’on avait besoin de démarches ou de secours quelconques, Catherine et Mme Arnauld étaient là au premier appel. Nous avons seulement nommé Mme Arnauld, que nous devons trouver à chaque pas. Un des premiers soins d’Angélique avait été sinon la conversion, au moins l'amélioration de cette mère si digne, si grave, « d’une chasteté austère, » mais dont l’incontestable vertu était tout humaine. Doucement, la jeune abbesse l’avait amenée à une confession générale. Elle l’éclairait non sur ses devoirs, qu’elle remplissait admirablement aux yeux du monde, mais sur la vie intérieure, l’union avec Dieu, le désir de la perfection. Nous verrons les fruits de cet apostolat, qui amena enfin la mère de ces six religieuses à venir vivre et mourir , religieuse elle-même, au milieu de ses enfants.

Tout était prêt : comme un chef à la tête de ses troupes, Angélique n'avait qu'à commander, sûre d’une obéissance absolue. Son intelligence et sa

volonté, « qui n’ont rien d’une femme, » dira saïnt François de Sales, aidées par des secours extraordinaires, triompheront de tout. Et nous allons pouvoir admirer ce que fut une abbaye de bernardines au

commencement du dix-septième siècle,

Page 1