‹ Angélique ArnauldChapitre 22 sur 62 · T2 TES · texte numérisé non relu

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prédominance royale de l’âme. Et de ce dégagement total naît d'ordinaire le bonheur, « cette chosegrave » dont parle un père latin, si loin du rire, si loin de la joie légère, mais l'épanouissement de l’âme dans la paix. Cet exemple-là nous semble une force, même pour ceux qui ne croient pas. Et si ceux-là ne jugent pas ces vies utiles, au sens de nos misé- rables existences, sillon pénible et lourd tracé sur la terre, ils conviendront qu’elles le sont, au moins, comme la clarté blanche des étoiles, qui fait lever les yeux, admirer les splendeurs éternelles et se confondre devant l'infini.

Elles ne vivent que d’une pensée. Elles ne vivent que d’un amour. Et là aussi, une grande leçon. Ce mot d'amour est si profané qu’on ose à peine le prononcer sans l'expliquer. On sait qu'il vient de l'âme et qu'il en vit; on sait que c’est là tout l’homme : mais la plupart ne voient dans l’étincelle sacrée que l’égoïsme et la joie, et souvent quelle joie ! Et cependant nous sommes ainsi faits que les fidélités héroïques, l'acceptation d’une vie de misère, les souvenirs impérissables, nous attirent et nous émeuvent. On sent que l'âme capable d’un de ces grands sentiments esi ane âme noble. Plus l’amour

est sacrifié, plus il est séparé, plus il monte versles

cimes, plus notre admiration va vers lui, comme si l'homme retrouvait là cette dignité et cette grandeur merveilleuse que la joie trop humaine semble presque toujours voiler. Il ÿ a peu d’amours pareils, parce que peu de cœurs sont assez hauts pour les ressentir ou pour les inspirer; mais nous pourrions dire de l'amour ce que Platon disait de la sagesse, que sa plus grande beauté n’est pas dans la liberté, dans la facilité d’une vie heureuse, mais dans les

difficultés et les renoncements d’une vie hé-

roïque.

S'il en est ainsi, si nous trouvons belles ces grandes passions humaines, désintéressées et chastes, combien plus la grande passion de Dieu! Ici, rien d'extérieur comme appui, ni une parole, ni une présence. La foi à l’invisible. La foi à Celui qui a aimé le premier, et la sublime conséquence de cette foi. Il a aimé et Il s’est livré pour nous : on L’aime et on se consacre à Lui. Et, pour que rien ne puisse distraire de cet amour, pour que rien n’alourdisse la marche vers Lui, Lui, la pureté sans ombres, on renonce à tout, on abandonne tout. Vraiment on ne peut monter plus haut. Et quand, encore une fois, la vie religieuse n'aurait d'autre importance

sociale que cet exemple de milliers d'Âmes vivant,

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joyeuses, d’une pensée éternelle et d’un immatériel amour, elle serait encore une chose divine.

Maïs à ce point de vue purement spéculatif nous pouvons en joindre un autre qu’on laisse habituellement dans l’ombre quand il s’agit des ordres cloîtrés : nous voulons parler de l'influence directe et pratique que l’abbaye exerçait autour d'elle. Plaçonsnous au début de ce dix-septième siècle où nous sommes. Les liens étroits du moyen âge se sont relâchés ; pourtant une surte de suzeraineté et de patronage maintient entre l’abbaye et les villages et les hameaux d’alentour la vieille tradition de confiance et de fidélité d’une part, d’aide, de protection, de charité permanente de l’autre. Les abbayes, qu’on ne l’oubliepas, étaientunedesforcesdel'Église, un de ses instruments les plus actifs pour le bien. « Il y aurait là une thèse intéressante à défendre, nous écrivait un jour une grande abbesse : montrer quelle était l'importance de l’ordre monastique au

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dix-septième siècle, le montrer à notre époque, qui ne comprend l’état religieux que sous la forme des bonnes sœurs. » Nous ne sommes pas en mesure d'aborder un sujet aussi étendu; nous étudierons seulement ce qui touche Port-Royal réformé, un

coin, à peine, de ce vaste champ.

En même temps que l'âme d’Angélique s'était

transformée à l'heure de sa conversion, une charité ardente s'était emparée d'elle. En cela même, elle entrait plus spécialement dans l'esprit de saint Benoît, qui dans les « instruments des bonnes œuvres », à cinq reprises différentes, indique la miséricorde envers le prochain. « Vous savez, disait quelquefois l’abbesse à ses religieuses, que rien ne nous appartient et que nous rendrons compte à Dieu de ce qui ne nous est pas absolument nécessaire, puisque tout en dehors de là nous est donné pour les pauvres. » Suivant l’usage des abbayes, on faisait d'abord l’aumône à tous ceux qui se présentaient. Par la suite, après les secours immédiats, Mme Angélique envoyait visiter ceux qui deman-

daient par quelque personne de confiance, et rien

ne lui paraissait indiscret dans leurs exigences :.

remèdes, vêtements, argent, etc. Dans un moment

de grande disette, où les paysans sans travail ne

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savaient plus que devenir, elle nourrissait à l’abbaye tous ceux qui y venaient, et cela sans avoir l’assurance de son propre lendemain. Mais avec son grand

sens, elle préférait en général un autre genre d’au-

mônes. Elle occupait les hommes valides aux jardins,

aux bâtiments, au desséchement des marais, etc. Le bien fait de la sorte est plus relevant et plus moral, il n’humilie pas les pauvres et ne les habitue pas à la paresse. Lors de la vêture d'Anne-Eugénie, M. Arnauld voulut faire construire les murs de l’abbaye, qui n'étaient que de terre. On appela donc les ouvriers des environs, que l’on payait comme d’ordinaire et que, par surcroît, l’on nourrissait. Madame allait presque chaque jour, avec quelques-unes de ses religieuses, présider leur repas. Sur une civière, dans le jardin, on apportait « de grands seaux de potage », de la viande, du pain et du vin : quelque petit garçon faisait la lecture dans un catéchisme

ou un livre de piété. Il arriva qu’une fois un esprit

fort du temps se mit à rire de qu'on lisait, et Mme Angélique ne put retenir ses larmes, tant elle mettait de cœur à instruire son monde. Il y aurait là, ce semble, un tableau pittoresque à peindre : la grande abbesse, entourée de 5es ouvriers, distribuant des

vivres, en prêchant un peu. C’est un joli coin du

* Port-Royal avant les malheurs. Du reste, là ne se bornait pas le zèle d’Angélique. Quand un sermon était annoncé , elle faisait prévenir ses pauvres voisins à plus d’une lieue à la ronde; et ainsi, au passage extraordinaire d’un évêque, pour faire confirmer ceux qui ne l’étaient pas. Tout cela s’est toujours fait et se fait encore, avec les nuances qu'apporte la différence des temps : et c’est l'honneur de l'Église que partout où elle assied sa demeure, il soit banal de parler de charité. Mais le trait le plus significatif, le plus frappant, de l'influence sociale des abbayes au dix-septième siècle se remarque en temps de guerre. Soit pendant les révoltes continuelles des princes qui avec des ombres d’apaisement se continuèrent depuis la mort d'Henri IV jusqu’au combat des Ponts-de-Cé (1610-1620), soit aux guerres de la

. Fronde, le sort du paysan, pillé, ravagé, rançonné,

. comme nous le montrent les témoignages contemdl porains, « était chose pitoyable et horrible. » Ce fut « alors, une fois de plus, qu’on vit se réaliser le dicton populaire : « Il fait bon vivre sous la crosse ». Tous - les paysans du Porrois, —et encore une fois nous ne parlons que de ceux-là, entraînés par notre sujet, mais quelle étude on ferait là-dessus! — tous les paysans donc, aux menaces prochaines d’invasion,

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accouraient à l’abbaye. Elle était étroite et pauvre, mais la charité dilatait les murailles. Les femmes qui venaient implorer du secours étaient reçues à l'intérieur même du monastère et préservées des pires dangers; pour les hommes, ils confiaient à la garde des religieuses leur humble avoir : et c'était une file interminable de paysans conduisant leurs bœufs, leurs moutons, leurs porcs, leurs poules. « C’est ici l'arche de Noé, » écrivait joyeusement Angélique. D'autres portaient quelque pot de graisse ou de beurre, d’autres enfin leurs pauvres hardes. Vraiment, on se serait cru reporté en plein moyen âge, à voir les faibles aller ainsi s’abriter derrière les hautes murailles du monastère pour y chercher protection. L’alerte passée, ils revenaient sains et saufs dans leurs cabanes, où les soldats n'avaient rien trouvé à piller, et les secours redoublaient, et l'abbaye tenait de nouveau table ouverte jusqu’à la reprise des travaux et des moissons. Aussi, lorsque le retour de Mme Angélique était annoncé après quelque absence, une longue procession de paysans et de pauvres allait à sa rencontre bien loin sur le chemin. L’abbesse incarnait

à leurs yeux la Providence,

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Ce n’est pas tout. Le rayonnement bienfaisant s'étendait plus loin : et ici se placent les relations de l’abbaye avec le monde. Port-Royal était, en somme, un monastère modeste, restant bien audessous de ces « abbayes de provision royale » dont les abbesses, prises presque toujours dans des familles princières, avaient une action plus étendue. Mais tel qu’il était — plus tard, hélas! nous ne le verrons que trop — Port-Royal avait une immense influence. Quelques enfants, encore en petit nombre, y étaient élevées comme des religieuses, dont elles portaient l’habit, avec une sévérité qui nous parattrait bien effrayante. Une fois sorties, la semence reçue se répandait et fructifiait autour d’elles. Mais laissant pour le moment ce côté dans l'ombre, nous verrons l’abbaye s'ouvrir encore à celles qui, lasses du monde ou désireuses de changer de vie, cherchaient un peu de solitude. C’est l'Œuvre des retraites à laquelle certains ordres actuels se vouent;

mais au lieu d’être disséminés sur plusieurs points,

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tous ces genres d’apostolat et d'influence étaient concentrés sur un seul, ce qui nous explique la puissance de l’ordre monastique en ce dix-septième siècle où nous sommes. Pour en revenir à nos retraites, le bien opéré par elles était très grand. Le spectacle de ces vies pénitentes et héroïques, qu’on partageait pour un temps, pénétrait les plus endurcies ou les plus légères; et la spirituelle marquise de Sablé, la princesse de Guéménée, la duchesse de Liancourt, ne pouvant plus se détacher de leur chère abbaye, y obtinrent chacune un appartement. Elles venaient y fortifier une conversion qui, pour quelques-unes, il faut l'avouer, resta indécise. Peut-être que le diable, comme Mme de Sévigné le disait plai samment de M. d’Andilly, a un penchant persévérant pour les âmes qui ont de jolies enveloppes! Quoi qu’il en soi, des relations, des amitiés puissantes se formaient de proche en proche et arrivaient jusqu'aux cours lointaines. Ainsi Mme Angélique correspondit pendant de longues années avec la jeune reine de Pologne, lui prêchant le mépris de la vanité et de la pompe qui l’entouraient, la nécessité spéciale d'une vie chrétienne pour les grands, « ces ennemis de Dieu par leur naissance, » et cela dans un langage d’une liberté et d’une énergie magni-

fiques, mêlées plus tard, hélas! à bien des erreurs. L'influence exercée par ces lettres était si profonde que l'entourage immédiat de la reine se les disputait.

Nous en avons assez dit pour montrer ce que nous pourrions appeler l’apostolat mondain. Jetons un regard sur un dernier point : la réception des hôtes. Sans revenir ici sur ce que nous avons vu des pauvres, hôtes de droit du monastère, il semble que l'hospitalité s’adressait surtout aux prêtres, aux religieux, aux parents des moniales qui allaient prendre l’habit ou faire profession, enfin à tous ceux qui, passant dans le voisinage du monastère, avaient besoin d’un abri. Saint Benoît consacre un caapitre de sa règle à la réception des étrangers, prevoyant avec sollicitude les soins matériels qu’on prendra d'eux. Remarquons, en y mettant un peu d'attention, qu’un des points qui appelait le plus la réforme des abbayes était l’habitude même de cette générosité qui livrait certains monastères à un véritable pillage. « Il se trouve des douzaines de moines à la fois qui s’y viennent rafraîchir, et la table est une très bonne table d'hôte. On y envoie les oacheliers dont il faut faire les frais de doctorat, les neveux des confesseurs qu’il faut pourvoir, etc., »

écrivait sévèrement Mme Angélique en parlant

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d'un monastère voisin. Elle ne tomba pas dans ces excès : son hospitalité généreuse, large, simple, s’exerçait de préférence envers les missionnaires ou les pauvres fils de Saint-François. Quant aux séculiers, quelle que fût leur fortune, quelle que fût [a durée de leur séjour, on ne leur demandait rien, ni directement, ni indirectement. « N'y aurait-il donc que les maisons religieuses qui n'auraient pas le droit de recevoir pour rien leurs amis? » disait-elle. Et si elle voyait une de ses filles heureuse d’un cadeau ou d’une largesse quelconque faite à la maison par ceux qui y passaient, elle ne pouvait retenir une exclamation de dégoût : « Servante d’hôtellerie i » s'écriait-elle.

En revanche, si quelqu'un de ses amis était dans la gêne, elle se multipliait et trouvait, dans son indigence, le secret de donner, de donner toujours. Le Père Archange de Pembroke, dont nous avons déjà parlé, cherchait à ajouter sans cesse des privations nouvelles à l’austérité de la règle de Saint-François. Il était adoré des pauvres, et quand il arrivait à Port-Royal, monté sur son âne, tout le pays était en fête. Il prêchait, il confessait au dedans et au dehors du cloître; mais il repartait bientôt, ayant

gardé de son éducation première la crainte délicate

d’être à charge et d’abuser de l’hospitalité qu'on lui offrait avec tant de joie. Heureusement, Mme Angélique découvrait bientôt le hameau ou le village qu’il évangélisait, et les dons, simples toujours, mais généreux, de Port-Royal affluaient autour de lui.

Témoin de la charité de Madame envers les autres comme il l'était de sa bonté envers lui, le Père Archange lui disait un jour en souriant : « Vous êtes mal nommée Madame de Port-Royal : c’est Madame de Cœur-Royal qu'il faut dire. »

Éloge magnifique, mais qui ne se borne pas, selon nous, à Mme Angélique : toute abbesse, digne de son rang, le méritait.

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