MAUBUISSON
Port-Royal reformé, Mme Angélique allait être appelée à entreprendre une œuvre autrement difficile, et les scènes qui vont se dérouler sous nos yeux laisseront bien loin derrière elles ce que nous avons vu jusqu'ici. À distance, elles nous sembleront à peine croyables, tant les enlèvements, les révoltes et les cabales de religieuses, les archers escaladant les murs des monastères, nous apparaissent dans un lointain presque fabuleux, dans un recul très sombre de vieilles chroniques. Ce n'est cependant pas sainte Radegonde que nous évoquons en ce moment, ni les moniales révoltées du sixième siècle : c’est Angélique Arnauld aux prises en 1618 avec Mme d’Estrées; l’épisode n’en est pas moins étrange, cependant, et, à ses heures, drama tique.
La riche abbaye royale de Maubuisson, à six lieues
de Paris, avait à sa tête, nous l’avons vu, Angé-
lique d’Estrées, sœur de Mme Gabrielle. C'est sous la direction de cette étrange abbesse que la petite Jacqueline avait été confirmée et avait fait ses premiers pas dans la vie religieuse. Tant qu’'Henri IV avait vécu, les scandales de Maubuisson, étouffés ou dissimulés par le roi, qui fermait volontairement les yeux, s'étaient continués sans encombre. La famille de Mme d’Estrées était puissante; son frère le maréchal, un assez pauvre sire au demeurant, protégeait l’abbesse à la cour; par-dessus tout, le souvenir de Mme Gabrielle se dressait, talisman infaillible, entre les désordres d’Angélique et la justice du roi. Mais Louis XIII avait une autre conception de la morale que le joyeux Béarnais, et, à peine informé des scandales de Maubuisson, il se résolut à sévir.
Plusieurs fois M. Boucherat, abbé de Cîteaux, avait essayé de gagner Mme d’Estrées parladouceur. Il voulait lui persuader de résigner son abbaye et de se retirer sans bruit pour éviter un éclat. La dame s'était moquée de lui et avait répondu avec mépris qu'elle se sentait assez forte pour tout braver. Elle se trompait. Son frère le maréchal, irrité de ce qu'elle avait fait épouser à son insu à leur jeune sœur, novice à Maubuisson, le comte de Sanzéi,
Maubuisson 137
l’abandonnaiïit publiquement; son cousin le cardinal de Sourdi:, archevêque de Bordeaux, sollicitait la fin d’un état de choses qui déshonorait sa maïson ; elle-même enfin, par sa propre folie, allait attirer la foudre sur sa tête.
En 1615, l’abbé de Cîteaux députa vers elle quelques religieux qu’elle refusa absolument de voir et renvoya après les avoir fort maltraités. Mais, pensant qu'il fallait effacer ces procédés d’une façon
quelconque, elle alla trouver Mme Angélique à Port- Royal et lui demanda des conseils pour établir un rèolement en son abbaye (1616). Mme de Port- Royal, la croyant sincère, causa longuement avec elle et se proposa même pour être sa prieure; car les religieuses, qui l'avaient vue petite, la souffriraient peut-être avec moins d’ennui qu’une autre. Mme d’Estrées approuva et remercia; maïs, à peine remontée en carrosse, elle rejeta les graves pensées, on le croit facilement. M. de Cîteaux envoya alors un commissaire de l’ordre, M. Deruptis, pour faire une enquête sur place. Ici les scènes incroyables commencent. Mme l’abbesse, prétextant une 5aignée, refusa de descendre et fit conduire ces rmessieurs au logement qu: leur était préparé dans ‘ne
des tours de l’abbaye. Ils y étaient à peine qu’on les
enferma sous double verrou : quatre jours durant on les fit jeûner au pain et à l’eau; et, détail inouï, 1 chaque matin le malheureux commissaire était battu de verges par les valets. Il put enfin s’enfuir par une fenêtre et regagner son monastère plus mort que vif. La mesure était comble. M. de Cîteaux revint | immédiatement lui-même à Maubuisson. Il somma | Mme d’Estrées de comparaître, et, sur son refus, il informa le roi de ce qui se passait. Un ordre de la. cour et un arrêt du Parlement lui donnèrent mission
de prendre l’abbesse de gré ou de force et de la con-
duire aux « filles pénitentes ». Le 3 février 1618,
Se hat nf Ts ns dj) gr 2 D DS S due je À,
suivi d’un prévôt et de ses archers, il se rendit à « Maubuisson. La troupe s’arrêta à Pontoise pour laisser à M. de Cîteaux le moyen de tenter un dernier accommodement. Hautaine, méprisante, l’abbesse, malgré les supplications de ses religieuses, refusa une dernière fois de paraître. Il fallut « laisser agir la justice du roy ». |
C'était de très grand matin : dans les longues et sombres heures qui les séparaient encore du jour, « les soldats escaladèrent les murs, enfoncèrent les | portes et coururent droit au logis de l’abbesse. Celle-. ci, éveillée en sursaut par le bruit, s’enfuit dans la
chambre d’une de ses confidentes, sans prendre le
Maubuisson 139
temps de s'habiller. Elle resta ainsi, transie de froid et de peur, sans qu’on pt la découvrir, près d’une demi-journée. Quand on arriva jusqu’à elle, elle fit une résistance désespérée : quatre archers l’emportèrent à demi vêtue, roulée dans un matelas, jusque dans son carrosse, qui attendait tout attelé. Par
L 1 convenance, une religieuse fut mise auprès d'elle ) £
pour la route : et c’est dans cet état pitoyable
qu'Angélique d’Estrées entra aux «filles pénitentes » de Paris.
On conçoit le retentissement qu’une exécution pareille avait dans le pays, et, en un sens, on ne peut le déplorer. Car rien n’est plus démoralisant pour le peuple, habitué à juger par les dehors, qu’une vie de désordres échappant au châtiment. Ici, et sur une tête qui se croyait trop haute pour être atteinte, l'heure de la justice avait enfin sonné, impitoyable; on le sait, les « filles pénitentes » d’alors, c'était la plus hideuse des séquestrations dans la plus hideuse des compagnies. Vingt-cinq ans de bravades honteuses méritaient cette sanction.
Après avoir enlevé ainsi la première cause du mal, il fallait relever les ruines morales de cette malheureuse abbaye. M. de Cîteaux proposa trois abbesses à ces pauvres filles, encore dans tout l’émoi de l’en-
I40 Angélique Arnauld
lèvement de Madame, pour qu’elles en choisissent une comme commissaire : Mme du Fhrésor, Mme de Pont-aux-Dames et enfin Mme de Port-Royal.
Après avoir réfléchi et conféré ensemble, très inquiètes, toute la nuit, les religieuses réclamèrent de préférence une professe de Maubuisson, pensant qu'elles vivraient toujours mieux entre elles. M. Boucherat le leur promit, mais d’une autre façon qu’elles ne l’entendaient. Il pria M. Arnauld de lui donner sa fille pour ce poste périlleux. Après bien des hésitations, l'avocat accorda son consentement. Quant à Mme Angélique, elle accueillit la proposition avec
l'enthousiasme joyeux d’un soldat qui va au feu.
Port-Royal était en larmes. À l'annonce d’une absence dont elles ne prévoyaient pas la durée, les religieuses se pressèrent autour de leur Mère, laissant éclater leur douleur. L’abbesse vit en particulier chacune d’entre elles, voulant établir le monastère et les âmes dans une paix profonde. Elle em-
menait seulement trois moniales, la Mère de La Croix,
Maubuisson IAI
une des anciennes ; Isabelle-Agnès de Châteauneuf, âgée de dix-neuf ans, et enfin Marie-Claire Arnauld, qui en avait à peine dix-huit. Pour celle-ci, lui montrant avec une résolution brusque un lit d’infirmerie, Angélique lui dit de le bien regarder parce que, au retour de Maubuisson, elle l’occuperait jusqu’à la mort : en effet, pour que la santé délicate de la jeune fille ne fût pas un obstacle à son zèle, l’abbesse lui ordonna d’aller jusqu’au bout de ses forces et, s’il le fallait, jusqu’à la mort. Il en fut ainsi : Marie- Claire, depuis son apostolat à Maubuisson, ne passa plus un jour sans fièvre; Isabelle-Agnès mourut épuisée à vingt-neuf ans. Encore un des germes de dureté et de violence que le jansénisme va faire fructifier.
Or, ce matin du 18 février 1618 était le lendemain de la profession d’Anne-Eugénie. Perdue dans une joie divine, elle ne voyait rien, ne comprenait pas la douleur des autres. « Peu s’en fallait qu’elle ne dansât de ravissement, là où ses sœurs pensaient mourir de douleur, et à celles qui s’indignaient de son insensibilité :« Dieu me fit hier de trop grandes grâces pour que je pleure aujourd’hui, » répondaitelle. La Mère Agnès était dans une disposition plus
humaine. En voyant s'éloigner le carrosse de celle
qui lui était si chère, elle se réfugia dans l’église, se sentant seule au monde, et répétant à travers ses larmes la parole profonde de l’Apôtre : Æcce nos reliquimus omnia, omnia. Oui, tout ce qui était pour elle la tendresse et la joie!
Arrivée à Paris, Mme Angélique dut faire un arrêt chez son père pour attendre que les esprits fussent un peu disposés à son arrivée. Elle-même nous a laissé quelques détails curieux sur Madelon, sa petite sœur, alors âgée de huit ans. « Elle était mondaine et faisait la belle, comme elle l'était aussi. Aussitôt que je la vis, j'en fus affligée et lui dis : — Qu'est-ce, ma petite sœur Madelon, ne voulezvous point être religieuse et ven demeurer avec nous? À quoi elle me répondit hardiment : — Non, ma sœur, je n’en ai pas la moindre envie. — Eh! que voulez-vous devenir, mon enfant ? — Ma sœur, J'ai envie d’être mariée. À quoi je lui répondis : — Et qu'est-ce qui vous fait désirer le mariage? — Rien autre chose, me dit-elle, que l'affection que j'ai pour les petits enfants. Je les aime de tout mon cœur, etc. Il est vrai que cette simplicité me fit rire un peu d'abord. Mais ensuite je sentis de la douleur de la voir si mondaine et si éloignée de se
donner à Dieu. » Le passage d’Angélique laissa
er
Maubuisson 143
cependant une trace ineffaçable dans l'esprit de la petite fille; dès le lendemain, sa solide vocation matrimoniale était ébranlée, si bien ébranlée qu’elle
demandait comme une grâce d’entrer au couvent.
Elle l’obtint bientôt.
Quelques jours après, Mme Angélique reprit sa route, accompagnée de sa mère et de M. Boucherat.
Au moment où elle arrivait à Maubuisson, on chan-
tait une heure de l'office, mais avec une telle préci-
pitation et des cris si discordants qu’on ne pouvait comprendre si les religieuses priaient ou se disputaient. Ce début était peu encourageant. La réception qui suivit ne le fut pas davantage. Froides, défiantes, les pauvres filles s’écartaient instinctivement de celle qui incarnait à leurs yeux «le monstre chimérique d’une réforme affreuse et sauvage ». Mme Angélique cependant allait à chacune les bras ouverts, le sourire aux lèvres : « Bonjour, ma grande amie! » s’écria-t-elle en apercevant une religieuse qu’elle nommait ainsi autrefois. Surprises et émues de cette bonté, les religieuses s’approchèrent peu à peu. Bientôt la glace du début se fondit, les cœurs s'ouvrirent; Mme Arnauld se retira rassurée sur le sort de sa fille, mais hors d’état de saisir encore la
portée de l’œuvre qu’elle allait entreprendre.
144 Angélique Arnaud
C'était une œuvre écrasante. Sans entrer dans des «
détails « qui ne sont que trop sus », qui ne l’étaient u
LE
que trop alors et qui sont inutiles à rappeler ici, l’état moral de l’abbaye se révélait, lamentable. Des vingt-deux professes qui accueillirent Mme de Port M Royal à son arrivée, presque toutes avaient été mises là contre leur gré. Ignorant leurs devoirs et jusqu'aux premiers éléments du christianisme, elles
menaient « la vie de château », pour tromper un
ER Re Un PUS PT à ONE ETES
peu l’ennui de leur reclusion. Les collations, les co-
médies, les danses même, alternaient dans les salons