‹ Angélique ArnauldChapitre 24 sur 62 · DNS · texte numérisé non relu

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modifications élégantes : les manchettes de toile

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fine, les gants, les masques, les parfums achevaient de donner aux dames de Maubuisson un cachet profane. Quant aux exercices religieux, en dehors de cet office chanté ou plutôt crié en poste quatre ou. cinq fois par jour, c’étaient quelques communions très rares ou des confessions d’un genre à part. En effet, suivantles jours, dimanchesougrandesfêtes ces dames avaient écrit diverses listes de péchés qu’elles se passaient les unes aux autres avant d'entrer au ;

confessionnal et qu’elles lisaient résolument d’un bout |

à l’autre. Nous abrégeons. Ces indications suffisent.

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Quand MmeAngélique eut sous les yeux cet abîme d'ignorance et de mollesse, quand elle comprit qu’il ne fallait pas seulement guérir des plaies, mais en réalité galvaniser un cadavre, peut-être la sombre vision d'Ézéchiel se dressa-t-elle devant son âme ardente. C'était la même voix mystérieuse: « Pensestu que ces ossements puissent revivre ? » C'était la même réponse d'angoisse : « Seigneur, vous le savez. » Aux yeux éblouis du prophète, les os desséchés s’étaient ranimés, symbole de ces grands miracles invisibles, de ces résurrections d’âmes que l'Esprit possède de nouveau. Miracles sensibles seulement à ceux qui regardent au delà des apparences, à ceux qui voient les choses immatérielles.

Et, pour obtenir ce miracle avec l’aide de Dieu, Mme Angélique allait dépenser toutes ses forces. Elle essaya de triompher par la bonté, par l’influence si puissante de l'exemple aussi. Après avoir rétabli sans trop de difficulté le point essentiel de la clôture, elle voulut gagner ces êtres amollis ou gâtés en fermant les yeux sur les détails, en évitant ce qui pouvait irriter, ce qui pouvait blesser à jamais ces cœurs faibles qu’elle voulait gagner à Dieu. Et d’abord elle voulut se faire aimer pour que son exem-

ple eût plus de force; quand elle y fut parvenue, elle

entreprit, sans même glisser un conseil, de montrer à ces religieuses à quelle austérité elles devaient tendre. A leurs délicatesses, à leurs recherches, elle opposait le spectacle d’une dureté envers ellemême à peine croyable. Le maigre était continuel pour elle, comme à Port-Royal; les jeûnes, très fréquents; le soir, ses repas consistaient en quelques feuilles de chicorée sauvage qu’on lui donnait avec le pain des servantes, l’autre étant, à son gré, trop bon pour elle. Au lieu des chambres élégantes et confortables qu’on lui offrait dans l’appartement de l’abbesse, elle s'installa dans une soupente, sous un escalier. Un égout passait auprès de là; et, sans parler de l'odeur insupportable qui s’en dégageait, la nuit les rats, les crapauds et les couleuvres couraient ou rampaient sur le carreau. Quand l’heure était venue de chercher son repos dans ce taudis, sur une paillasse qu’elle n'avait même pas voulu laisser laver, on comprend « que le cœur lui bondissait de dégoût ». On criera à l’exagération et, en un sens, on aura raison. Le doux évêque de Genève nous redira bientôt que la propreté est une demivertu. Mais aux plaies profondes il faut des remèdes héroïques, et certaines âmes ne font leur devoir qu’en faisant plus que leur devoir.

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Son exemple personnel ne suffisait pas. Il fallait l'entraînement du nombre. Et comme il est toujours plus facile de former des âmes nouvelles que d’en convertir d’autres, — surtout si celles-ci ont vieilli dans le relâchement, — Mme Angélique appela à Maubuisson de nombreuses postulantes. Beaucoup se présentaient, poussées par les vues intéressées de leurs parents, qui voulaient les établir dans une abbaye riche; elle les écartait. Mais à celles qui venaient se donner à Dieu, attirées par la pensée même de la réforme, Mme de Port-Royal ouvrait ses bras et son cœur sans se préoccuper de leurs

biens. Elle en reçut trente ainsi, dès les premières | années. Et ce fut à travailler ces âmes neuves qu’elle se consacra. C'est là le point capital de son œuvre à Maubuisson.

La direction proprement dite du noviciat fut donnée à la sœur Isabelle-Agnès de Châteauneuf, toute sage et prudente malgré ses dix-neuf ans. Il est vrai que Mme Angélique, là comme ailleurs, était l'âme de tout ce qu’on entreprenait. Elle et ses nouvelles filles occupaient un quartier à part, entièrement séparé des anciennes. On ne se retrouvait qu’au chœur, et peut-être eût-il mieux valu ne pas

se retrouver du tout. La bonne Mère de La Croix et

la sœur Marie-Claire apprenaient aux novices le chant liturgique ; toutes ces voix jeunes et pieuses faisaient un effort continu pour couvrir la psalmodie discordante des autres. Mais c'était en vain. Menacées de se voir supplantées, les pauvres vieilles Mères redoublaient de cris et de vitesse. Le noviciat avait beau « s’y rompre la poitrine », rien n’y faisait. Cette sorte de duel se perpétua jusqu’à la fin. En dehors du chœur, on se montrait envers les anciennes plein d'égards, de déférence et de charité, « essayant d'apprendre par action à ces Mères ce qu’on n'avait pas lieu de leur apprendre par des paroles parce qu’elles ne l’eussent pu porter. »

Le silence, la mortification, le travail manuel, étaisnt en grand honneur. Une telle ardeur transportait ces âmes que rien ne leur coûtait. On voyait revivre, comme à Port-Royal, plus qu’à Port-Royal peut-être, les beaux temps, pauvres, silencieux et actifs de l’ordre de Cîteaux. Et, selon une loi curieuse à étudier, maïs très réelle, tandis que celles qui restaient dans le bien-être et l’oisiveté, éludant de la règle tout ce qui leur était possible, traînaient leur journée dans une tristesse mortelle, les autres, emportées par leur ferveur ardente, vivaient dans

une telle joie que, trente ans plus tard, elles ne

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pouvaient y penser sans retrouver un rayon du bonheur ancien.

Au fond, si tant d’'existences sont désolées et ternes, sans cause apparente puisque tout semble leur sourire, c’est qu'aucun effort généreux n’est à la base, qu'aucune impulsion noble ne vient soulever un égoïsme ou combler un vide qui tue; c’est qu’on se sent inutile et médiocre. Ah! la grande souffrance n'est-elle pas de passer sans laisser une trace bénie, sans jeter l’humble grain que la bonté de Dieu fait lever? Et l’une des pires malédictions de ce monde

n'est-elle pas de vivre pour soi?

Mme d’Estrées, qui n’entendait rien à cette philosophie, était loin de se convertir ou de se résigner à son sort. Malgré l'étroite surveillance des «filles pénitentes », cherchant jour et nuit un moyen de s’enfuir, l’ancienne abbesse parvint enfin à s'évader, grâce à l'aide du comte de Sanzéi et de quelques gentilshommes. Elle s’en revint précipitamment à Maubuisson avec une suite qui resta cachée aux alen-

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tours, et entra tout droit dans la chapelle; c'était le 6 septembre 1619, à six heures du matin. Mme Angélique, qui sortait du confessionnal, avant même qu'on l’eût prévenue, se trouva face à face avec Mme d’Estrées. « Madame, dit celle-ci, je suis venue pour vous remercier du soin que vous avez eu de mon abbaye pendant mon absence et pour vous prier de vous en retourner en la vôtre et de me laisser la conduite de la mienne. » « Madame, répondit Mme de Port-Royal, je le ferais très volontiers si je le pouvais. Mais vous savez que c’est M. l'abbé de Cîteaux, notre supérieur, qui m’a ordonné de venir prendre la conduite de cette maison, et qu’y étant venue par obéissance, je n’en puis partir que par la même obéissance. » Elles sortirent, et Mme d’Estrées, passant de l’église dans le logis abbatial, trouva son appartement occupé par deux religieuses malades, étendues par terre, sur des paillasses. « Qu'on ôte ces saletés de ma chambre, s’écria-t-elle avec mépris; quelle vilenie que tout cela! » « Madame, reprit froidement Mme Angélique, si votre chambre est en mauvais ordre, la faute est bien pardonnable : on ne vous attendait pas. » L'heure de tierce sonnait ; les religieuses, trou-

blées, se rendaient à l’église, ayant appris, avec

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une stupeur profonde, l’évasion de Mme d’Estrées et son retour à l'abbaye. Mme d’Estrées et Mme Angélique entrèrent. Résolument Mme Angélique monta dans la stalle abbatiale et donna le signal de commencer l'office. Mme d'Estrées suffoquait de colère. « Quelle hardiesse, s’écriait-elle tout haut, quelle hardiesse que mon écolière prenne ma place en ma présence! » Et, bien qu’elle eût déjà essayé de gagner plusieurs de ses anciennes, « toutes étaient ravies que Mme de Port-Royal eût fait cette action sans timidité. » Vraiment, si Angélique d’Estrées désirait la lutte, elle trouvait à qui s’adresser. Toute la journée, après avoir parcouru l’abbaye, critiquant et blâmant les nouveautés, l’abbesse déposée essaya d'obtenir par la persuasion qu’Angélique sortît et lui laissât la place. On entend d'ici les réponses de Mme de Port-Royal, peu endurante de sa nature et prête, avec son énergie virile, à aborder de front les difficultés les plus étranges. Les scènes qui suivent sont indescriptibles. Mme d’Estrées, voyant qu’elle ne gagnait rien, organisa son plan avec les religieuses de son parti et les gentilshommes de sa suite. Elle revint à l’église et, poussant Mme Angélique vers la porte, essaya de la faire sortir de force. Les postulantes, les novices,

« d’agneaux devenues des lions, » coururent vers Mme de Port-Royal, la retenant par la ceinture. C'était une confusion horrible. Seule, Anne-Eugénie, qu’on avait envoyée à Maubuisson pour se remettre, gardait jusqu’à la fin la possession tranquille d’ellemême et ce recueillement mystique et doux qui la rendait étrangère aux choses du dehors. Agenouillée dans sa stalle, perdue dans une contemplation profonde, on aurait cru que les anges répétaient pour elle la parole du cantique : « Ne réveillez pas ma bien-aimée qui dort. »

On ne dormait pas autour d’elle. Dans le désordre de la lutte, Mme d’Estrées ayant tiré le voile de Mme Angélique, une fille de gentilhomme lui arracha le sien et le fit voler à six pas de là. « À moi, mon frère, à moi, on me tue! » s’écria alors Mme d’Estrées. C'était le signal. Le comte de Sanzéi et ses amis envahirent la chapelle, l'épée nue à la main; ils tirèrent en l'air des coups d’arquebuse pour jeter l’épouvante parmi les religieuses et saisirent Mme Angélique par le bras. C’en était trop. Il était bien visible qu’elle cédait à la force, Elle sortit.

« Je ne résistai point, raconte-t-elle, car j'étais bien aise de m’en aller pour me retirer avec mes

religieuses d’un lieu où étaient des hommes comme

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ceux-là avec lesquels je devais tout craindre pour elles et pour moi. Néanmoinsle dessein de Mme d’Estrées n'était pas qu’elles me suivissent; elle craignait ce scandale. C’est pourquoi elle me fit monter dans un carrosse. Mais aussitôt que j'y fus, neuf ou dix de mes filles s'y mirent, trois montèrent sur le siège du cocher, trois sur le derrière comme des laquais, et les autres se pendirent aux roues. Mme d’Estrées dit au cocher de toucher ses chevaux ; mais 1l répondit qu'il n’osait parce qu'il tuerait plusieurs de ces religieuses. » À ce moment une des . moniales qui était dans le carrosse avec Mme Angélique lui dit :« Mais, ma Mère, où allons-nous? » La questionétaitinquiétante : qu'attendre de cesgens-là? Et qui sait ce qu'ils avaient machiné contre elle ?

« Aussitôt, reprend Mme Angélique, je me jetai hors du carrosse avec les sœurs. Je leur fis prendre des eaux cordiales parce que la peste était à Pontoise, où j'allais avectrente religieuses quimarchaient deux à deux comme en procession. (Anne-Eugénie, toujours calme, disait son rosaire.) Lorsque nous fûmes arrivées à Pontoise, le peuple nous donna mille bénédictions. Ils disaient : — Voilà les filles de la bonne Madame de Port-Royal. Elles ont laissé le

diable dans leur monastère, etc. »

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