‹ Angélique ArnauldChapitre 25 sur 62 · RSS CENT A SD ED CAT A · texte numérisé non relu

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Le diable ne devait pas y rester longtemps. Dès le matin, en effet, Angélique avait dépêché un exprès à son père. L'avocat était absent, mais son

fils, M. de Trie, plus tard évêque d'Angers, fit une

telle diligence qu’il obtint de la Chambre des vaca-

tions un décret de prise de corps contre Mme d’Es- É trées et ses complices, et un arrêt de la Cour pour rétablir Mme Angélique à Maubuisson. Tout cela «

fut si rapide que, le lendemain, le prévôt et deux …

cent cinquante archers investirent les dépendances

de l’abbaye et la cernèrent pour que personne ne |

pût échapper. Mais l’abbesse révoltée, qui, malgré :

son escorte, se sentait fort peu tranquille, avait placé des guetteurs dans les hautes tours de l’abbaye. Avertie à temps, elle s'enfuit par une porte dérobée, déguisée en fille de cuisine. Son beau-frère, le comte de Sanzéi et les autres gentilshommes sautèrent à cheval et s'échappèrent à bride abattue, sentant bien qu'il y allait de leur tête. Les archers, en arrivant, trouvèrent place nette.

Cependant Mme Angélique et ses religieuses étaient retirées à Pontoise dans une maïson que le grand vicaire leur avait cédée. Tous les couvents de la ville, les jésuites même, que les jansénistes sont

bien obligés de nommer malgré leur répugnance vi-

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sible, s'étaient offerts à recevoir les filles de Mme de Port-Royal. Le lendemain, la messe, les offices, l'oraison, avaient repris comme à l’abbaye, sans trouble, presque sans distractions. Sur les dix heures, au moment où Mme Angélique allait se retirer, le prévôt, M. Defontis, revenant de son expédition à Maubuisson, vint parler à l’abbesse de Port-Royal. « Comme il était à propos de ne point perdre de temps, » écrit la Mère Angélique de Saint-Jean, « la Mère Angélique donna ordre à l'instant que toutes ses filles fussent prêtes à partir. La nuit n’en empèchait pas, car elle fut changée en un grand jour par la quantité de flambeaux que toute la ville y apporta. Tous les curés de la ville et tous les ecclésiastiques s’y trouvèrent et voulurent accompagner cette extraordinaire procession. Les trente filles de la Mère Angélique y marchaient en ordre, deux à deux, et à côté d'elles deux rangs d’archers à cheval, qui portaient chacun le flambeau à la main et le mousquet sur l'épaule. La Mère Angélique marchait après, et, à côté d'elle, le prévôt de L'Isle avec un nombre de gardes qui l’escortaient parce qu’on craignait principalement pour sa personne la violence de ces gentilshommes quitenaient le parti de Mme d’Estrées, dont

il y en avait de fort insolents et de fort téméraires.

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Toute la ville les suivait avec des lumières, et on ne vit jamais une plus célèbre procession que fut cellelà... Tous les archers gardèrent la maison, dedans et dehors toute la nuit parce qu’on n’était pas encore en assurance que les gens de Mme d’Éstrées ne s’y fussent cachés. » Six mois entiers cinquante archers durent veiller à la sûreté de l’abbaye. Les gentilshommes tiraient nuit et jour jusque dans les fenêtres de Mme de Port-Royal; peu à peu ils se lassèrent de leurs bravades inutiles, et tout rentra dans l’ordre. On l’avait chèrement gagné.

Quelles scènes étranges, si loin de nos mœurs, si loin de nos passions endormies ! Et cependant, malgré le scandale apparent, quelle austère beauté s’en dégage! Comme Mme Angélique nous apparaît grande, énergique, vaillante, en face de son indigne rivale! Comme de telles luttes étaient bien faites pour jeter son nom à tous les échos et lui donner un rang à part entre les abbesses de son temps! Mais là justement était l’écueil. Le succès et les applaudissements sont une épreuve redoutable pour une âme hautaine d’instinct. L'abbesse de Port-Royal, la réformatrice de Maubuisson, perceront toujours désormais chez Mme Angélique, en dépit de ses vélléités passagères d’obéissance et d’humilité. Nous

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le verrons, le saint évêque de Genève, malgré son admiration pour les grands côtés de cette nature, ne pourra se décider à l’admettre à la Visitation. Et quand la dernière douce influence sera éteinte par la mort du saint, quand, plus tard, Mme Angélique tombera au rang de simple religieuse, et que ses paroles et ses actes seront blâmés et contredits, cette âme altière ne croira plus se retrouver elle-même qu’en reprenant la crosse d’or. Ce sera l'heure des ténèbres, celle où Saint-Cyran viendra sous des dehors de perfection exalter son orgueil et glacer son cœur, faisant d'elle et des siens un des types les plus . achevés du pharisien de l'Évangile. « Je ne suis pas comme les autres ! » Elle oubliera alors que la vertu humaine est toujours mêlée d’ombres, et que la plus grande sagesse de l’homme, et au fond sa plus grande beauté, est de sentir sa misère et de se confier à la miséricorde infinie. Elle oubliera que Celui qui seul aurait eu le droit d’être dur — puisque seul Il était saint — s’est incliné, compatissant et doux, vers ses pauvres créatures, et que c’est aux hypocrites et aux impitoyables, à ceux qui lient sur les épaules de leurs frères des fardeaux trop lourds, à eux, à eux seulement, qu’il a jeté son terrible anathème :

« Maïlheur à vous! »

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