‹ Angélique ArnauldChapitre 26 sur 62 · SAINT FRANÇOIS DE SALES · texte numérisé non relu

SAINT FRANÇOIS DE SALES

Par quelle loi singulière les âmes ardentes sontelles le plus souvent attirées par les âmes douces? Comment les violents et les superbes sont-ils non seulement charmés, mais dominés par la tendresse et la grâce? C’est un problème étrange du monde moral. Peut-être, instinctivement, chacun cherchet-il ce qui lui manque et ce qui doit le compléter. Peut-être aussi, quand cet attrait se rencontre dans l'ordre purement mystique, peut-être est-ce une permission de Dieu pour calmer et modérer les esprits extrêmes qui, sans ce contrepoids, courraient aux abîmes, ces esprits de femmes surtout, si prompts à l'erreur, si portés aux exagérations de toutes sortes !

Angélique Arnauld et saint François de Sales

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nous apparaissent ainsi très distants l’un de l’autre, et se rattachant à deux familles d’esprits absolument opposés. L'une, impérieuse, hautaine, impatiente, exigeant des autres et exigeant d'elle-même au delà des forces humaines; l’autre, la miséricorde, la mansuétude, la douceur même, traitant tous ceux qui l’approchent « suavement et bellement à la façon des anges », compatissant à toutes les douleurs et, devant les faiblesses et les misères, « ne se sentant point d'humeur méprisante... » Par cette loi des contraires que nous indiquons sans pouvoir l'expliquer, Angélique, dès que la réputation du saint était parvenue jusqu’à elle, n'avait plus eu qu’une pensée, le voir et se mettre sous sa direction. Longtemps elle dut attendre cette grâce ; mais à la première occasion favorable, lorsque M. de Bonneuil, introducteur des ambassadeurs et ami du bienheureux, désira faire confirmer sa fille à Maubuisson, la jeune abbesse obtint la visite tant désirée. « Si j'avais eu un grand désir dele voir, écrit-elle, sa vue m’en donna un plus grand de lui communiquer ma conscience. Car Dieu était vraiment et visiblement en ce saint évêque, et je n’avais point encore trouvé en personne ce que je trouvais

en lui, quoique j'eusse vu ceux qui avaient la plus

grande réputation entre les dévots. » Et trente ans plus tard, revenant avec son neveu Le Maistre sur le même sujet: « Dieu m’ayant fait connaître M. de Genève en. 1619, je trouvai en lui une si grande sincérité, accompagnée de tant de grâces et de lumières pour mes besoins, que je lui mis mon cœur entre les mains sans aucune réserve, trouvant en lui seul plus que je n’avais trouvé en tous les . autres. »

Si Angélique avait été subjuguée, le saint, de son côté, faisait le plus grand cas de cette « fille extraordinaire », et les visites de l’évêque à Maubuisson se multiplièrent en juin, juillet et août, où enfin il demeura neuf jours consécutifs à l’abbaye. Dans l'intervalle, la direction se continuait par lettres. Toutes celles d'Angélique et une partie de celles de M. de Genève se sont perdues. Mais ce qui reste nous suffit à établir dans quelle voie ce grand connaisseur d'âmes essaye de placer sa fille spirituelle. Jamaiïs, croyons-nous, le sens exquis du saint ne se révèle plus complètement. Il faudrait tout citer pour suivre dans cette correspondance l'étude psychologique la plus fine, la plus pénétrante, la plus lumineuse. Le saint voit cette âme;

il l'analyse, il en indique les points faibles ; il veut la

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guérir, mais peu à peu, avec quelle immense douceur |

Et d’abord, il importait de rassurer cette nature toujours inquiète sur « ses conduites passées ». «Il est malaisé, écrit-il, de trouver des esprits universels qui puissent également bien discerner en toutes matières : aussi n'est-il pas requis d’en avoir de tels pour être bien conduit; et il n’y a point de mal, ce me semble, de recueillir de plusieurs fleurs le miel qu’on ne peut recueillir sur une seule. -— Oui; mais, ce me dites-vous, cependant je vais dextrement favorisant mes inclinations et humeurs ? — Il suffit de . se soumettre aux avis; et ce n’est pas si nécessaire ni expédient de les désirer contraires à nos inclinations, ains seulement de les vouloir conformes à la loi et doctrine céleste. » Et, dans la même lettre, à sa soif de souffrances, d'immolations violentes, ce besoin de sacrifier jusqu'aux aspirations légitimes, tourment et attrait des âmes extrêmes, 1l répond dans sa délicieuse simplicité : « Pour moi, je pense que nous ne devons pas appeler les amertumesen nos cœurs, comme fit Notre-Seigneur, car nous ne les pouvons pas gouverner comme lui; il suffit que nous les souffrions patiemment. »

Après la seconde visite à Maubuisson, les liens

Lo!

se resserrent de part et d'autre; et, en répondant « à cette chère âme à laquelle il ne peut dire combien la sienne chétive est affectionnée », le bienheureux met discrètement le doigt sur la plaie : « Dites à cette fille bien-aimée que Dieu la veut tirer à une excellente sorte de vie... mais je lui dis aussi que le chemin par lequel elle doit suivre cette vocation n’est point extraordinaire; car, ma chère fille, c’est une douce, paisible et forte humilité, et une très humble, forte et paisible douceur. Dites-lui, ma très chère fille, qu’elle ne doit en sorte quelconque penser si elle sera des âmes basses ou des hautes ; ains qu’elle suive la voie que je lui ai marquée et qu’elle se repose en Dieu; qu’elle marche devant icelui en simplicité et humilité... Mais, ma très. chère fille, notez que je réplique que cet abaissement, cette humilité, ce mépris de soi-même, doit être pratiqué doucement, paisiblement, constamment, et non seulement suavement, mais allégrement et joyeusement. » (25 juin 1619.) Doucement et joyeusement ! Ces deux mots devraient être gravés au front de cette correspondance, tant ils la résument ! Ils y reviennent sous toutes les formes; il fallait si souvent combattre ces tendances dures et sombres

qui reparaissaient toujours! « Animez constam-

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ment votre courage d’humilité; c’est-à-dire, votre

misère et le désir d’être humble animez-les de confiance en Dieu, en sorte que votre courage soit humble et votre humilité courageuse. Parsemez

toutes les pièces de votre conversation tant intérieure qu'extérieure de sincérité, douceur et allégresse, suivant l’avis de l’Apôtre : « Réjouissezvous toujours en Notre-Seigneur, etc. » « S'il est possible, soyez égale en humeur : ne vous chargez pas trop de veilles ni d’austérités, et croyez-moi, ma très chère fille, car j'entends bien ce que je dis en ceci. Mais allez au Port-Royal de la vie religieuse par le chemin royal de la dilection de Dieu et du prochain, de l’humilité et de la débonnaireté. »

Cette « débonnaireté », Angélique, par nature, la prisait peu. Après les luttes et les troubles de Maubuisson, devinant, avec son exquise pénétration, quelle hauteur méprisante Angélique avait dû mêler à son triomphe : « J’eusse voulu, écrit l’évêque, que vous ne vous fussiez pas raillée et moquée de ces gens-là, mais que, avec une modeste simplicité, vous les eussiez édifiés par la compassion dont ils sont dignes, selon que Notre-Seigneur vous a enseigné en sa passion. » (12 septembre 1610.) a Prenez garde à ces mots de sot et de sotte, »

répond-il à ses révoltes sur les « niaiseries des filles ». « Apprivoisez petit à petit la vivacité de votre esprit à la patience, douceur et affabilité parmi les niaïiseries, enfances et imperfections féminines des sœurs qui sont tendres sur elles-mêmes. » Et à elle qui n'était pas de cette trempe-là, à elle qu’on soulevait à la seule pensée d’un effort généreux, il indiquait le but à atteindre, ce but qui la plaçait hors de pair : « Les cerisiers portent bientôt leurs fruits, car leurs fruits ne sont que des cerises de peu de durée; mais les palmiers, princes des arbres, ne portent leurs dattes que cent ans après qu’on les a plantés, ce dit-on. Une médiocre vie peut s’acquérir en un an; mais la perfection à laquelle nous prétendons, ê Dieu, ma chère fille, ellene peut s’acquérir qu'en plusieurs années. »

La confiance de la jeune abbesse estentière. Elle ouvre son âme impénétrable et fermée jusque-là avec une candeur absolue, et, la sentant un peu confuse de ses aveux : « Dites hardiment à cette fille que je vous ai recommandée, » écrit le saint avec cette grâce qui n’est qu’à lui, « que non, je ne m'étonnerai jamais de ses faiblesses et imperfections. Ne serais-je pas un déloyal arrogant si je ne la regardais en douceur parmi les efforts qu’elle a

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faits de s’affermir en la douceur, en l’humilité, en la simplicité? Mais dites-lui, à cette chère fille, qu’en

l'exercice du matin elle mette son cœur en posture

« d’humilité, de douceur et de tranquillité, et qu’elle

s’y remette après dîner pendant grâces et à vêpres, et le soir; et que parmi la journée, elle se souvienne que Je le lui ai dit. »

Plût à Dieu qu’elle s’en fût souvenue toute la vie! À mesure que les lettres se multiplient, les mêmes conseils deviennent plus détaillés, plus pratiques : « Accoutumez-vous à parler un peu tout bellement, et à aller, je veux dire marcher, tout bellement, à faire tout ce que vous ferez doucement et bellement, et vous verrez que dans trois ou quatre ans vous aurez rangé tout à fait cette si subite soudaineté. Mais souvenez-vous bien de faire ainsi tout bellement, et parlez ainsi tout

bellement ès occasions où la soudaineté ne vous

pressera point et où il n’y aura nulle apparence de

crainte, comme par exemple à vous mettre au lit, à vous lever, à vous asseoir, à manger, etc. » (4 février 1620.) Et avec une douce ironie, et comme un sourire léger au coin des lèvres, le saint

poursuit, faisant allusion à quelque pensée de vanité: « Demandez, je vous prie, à cette fille si elle

a encore point de sentiment de ce que je l'appelle ma fille, et si elle voudrait point que je l’appelasse ma mère. O vrai Dieu! qu’il lui a coûté d'efforts

pour me dire cette petite niaiserie ! Certes, ma fille, je ne sais pas combien cela lui a coûté, mais je ne voudrais pour rien au monde qu’elle ne me l’eût dit, puisque en cela elle a pratiqué une si profonde résignation et confiance en moi... Au reste, ma très chère fille, je ne sais pas ce que cette fille m'a fait, mais je trouve ses misères qu’elle me décrit si naïvement, si bien remarquées que rien plus. Or dites-lui qu’elle m’'écrive toujours simplement. »

Enfin, pour finir, qu'on nous permette de citer encore cette page charmante, datée du 14 mai 1620:

« Pour tout ceque vous m’écrivez en trois de vos lettres, ma très chère fille, je ne laisse pas d’avoir une très parfaite confiance que la fille que je vous ai tant recommandée, et que, en vérité, j'aime comme mon âme propre, réussisse une grande servante de Dieu ; car elle ne fait point de faute à dessein, ni pour aucune volonté qu’elle ait de nourrir ses inclinations revêches, vaines et un peu mutines.

« Mais voyez-vous, ma très chère fille, vous lui êtes un peu trop sévère à la pauvre fille; il ne lui

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faut point tant faire de reproches, puisqu'elle est fille de bons désirs : dites-lui que, pour toute broncharde qu’elle pourrait être, jamais elle ne s'étonne ni ne se dispute contre soi-même; qu’elle regarde plutôt Notre-Seigneur qui du haut du ciel la regarde comme un père fait son enfant, qui, encore tout faible, a peine d’assurer ses pas, et lui dit : « Tout « bellement, mon enfant, » et s’il tombe, l’encourage, disant : « Il a sauté, 1l est bien sage; ne pleurez «point ; » puis s’approche et lui tend la main. Si cette fille est une enfant en humilité et qu’elle sache bien qu'elle est enfant, elle ne s’étonnera point d’être tombée; car elle ne tombera pas aussi d’en haut. »

Voilà le mot définitif. Fidèle à cette douce et lumineuse parole, Mme Angélique aurait évité cette folie d’orgueil qui la poussera bientôt à la recherche d'une perfection illusoire et impossible, et qui, d’excès en excès, l’élèvera bientôt à ses propres yeux au-dessus du pape et au-dessus de l’Église. « Tombant de haut, » hélas! elle se brisera dans sa chute.

Nous bornons là des citations, peut-être trop multipliées, mais qui nous ont permis de saisir les grandes lignes de cette direction. Aucune n'était plus propre à calmer « cet esprit subtil, délicat et fertile », à courber cette âme hautaine, à dilater ce

cœur si vite défiant et dur. Les années difficiles de . Maubuisson sont tout éclairées par le sourire du doux évêque, comme un paysage sombre par un rayon de soleil. C’est la période heureuse, le point culminant de la perfection d’Angélique Arnauld, à l’abri des écueils, sous la direction d’un saint. Il nous faut quitter, quoique avec regret, Mgr de Genève, mais non sans admirer encore le bon sens profond d’une de ses paroles : « Voyez-vous, ma fille, votre sexe veut être conduit; et jamais, en aucune entreprise, il ne réussit que par la soumission, non que bien souvent il n'ait autant de lumière que l’autre, mais parce que Dieu l’a ainsi établi (x). »

Qu'on le veuille ou non, cela est ainsi. C’est la loi. Il faut un maître; et la grande sagesse et la grande prudence, c’est de choisir entre mille celui qu'on se donne.

(2) Voir les Lettres complètes de saint François de Sales, la Vie de saint François de Sales, par Mgr Le Camus; la Vie de saint Chantal, par Mgr Bougaud; les Lettres de sainte F.-Françoise de Chantal, etc., etc.

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Seul avec sa mère, entre tous les siens, M. d’An- dilly connaissait saint François de Sales. Grâce à la jeune abbesse, l'influence de l’évêque s’étendit bientôt à tous les Arnauld. Ce fut d’abord Mme Le Maistre, « la chère sœur Catherine de Gênes, » que le bienheureux confessa et dont il reçut le vœu de chasteté perpétuelle; puis Agnès, la sage, discrète, silencieuse Agnès, « totalement à son gré; » (il la décida à accepter la charge de coadjutrice de Port- Royal, qu’on lui imposait malgré ses larmes;) enfin, tous les Arnauld, les Andilly, les Le Maistre — toute la gens enfin, — envers lesquels il se montra, ce qu’il était toujours, bon, aimable et doux, glissant sous le charme de la forme un de ces conseils qui éclairaient une âme et ne s’effaçaient plus. Mme Angélique nous a raconté les visites et les séjours de Mgr de Genève, à Maubuisson, à Port-Royal, à Paris, à Andilly même, car l’évêque, se laissant faire gracieusement, alla partout. Il embrassa Madelon,

alors âgée de huit ans, et annonça sa vocation de

religieuse : « Je crains seulement, ajouta-t-il avec un sourire, que son miroir ne l’en empêche. » Est-ce l'effet de cette bénédiction qui conjura la fascination de la beauté? Mais Madelon entra au couvent, et même, là, ce nous semble, est la merveille, « elle n’a jamais su qu'elle fût belle. » Le bienheureux confessa le jeune Le Maistre, le futur célèbre avocat; il prédit la mort du petit François d’Andilly, l’épiscopat d’un autre fils de M. Arnauld, M. de Trie; enfin il demanda à Mme Arnauld de vouloir bien le compter désormais au nombre de ses enfants. On conçoit si la famille fut édifiée et charmée; mais ce qui, plus que tout le reste, ravit Mme Angélique, &e fut la liaison que le saint établit à cette époque entre elle et Mme de Chantal. |

La vénérable fondatrice était arrivée à Paris, elle aussi, en 1619, et tout de suite saint François de Sales lui avait parlé de sa nouvelle fille spirituelle et des espérances qu’il fondait sur elle. Ce ne fut qu’en 1620, cependant, que Mme de Chantal, cédant aux instances réitérées d’Angélique, alla passer quelques jours à Maubuisson. Là encore le charme agit de part et d'autre. La bienheureuse découvrait dans l’abbesse quelques traits de son propre caractère, le

mâle et indomptable courage surtout, dont elle fai-

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sait tant de cas; Angélique, de son côté, était telle- ment dominée par la sainteté de la fondatrice que, déjà, elle gardait ce qui était à son usage pour en faire des reliques, et qu’elle crut bientôt ne plus pouvoir vivre hors de sa direction et de soninfluence.

Nous le savons, le désir constant de Mme de Port-Royal, depuis sa conversion, était de déposer cette crosse qu’elle tenait pourtant si noblement. Prompte à saisir pour cela tous les prétextes, elle crut, ou fit semblant de croire, que son séjour prolongé à Maubuisson nuirait à Port-Royal, et elle sup plia son père de faire nommer Agnès à sa place, M. Arnauld, arrangeant les choses à sa manière, c’est-à-dire dans l'intérêt humain de ses enfants et pour leur avancement selon le monde, fit solliciter à Rome, en faveur d’Agnès, des bulles de coadjutrice. « Quoi, ma fille, êtes-vous aussi de ceux qui veulent perpétuer les bénéfices dans leur famille ? » s'était écrié François de Sales en l’apprenant. Angélique, aussi surprise que lui, expliqua que ce n’était pas une coadjutrice qu’elle avait demandée, mais une remplaçante afin d’être libre et de devenir, s’il le voulait bien, une de ses filles de la Visitation. Le grand mot était dit; l'évêque sourit et ne répondit pas.

Sur ces entrefaites, M, Arnauld tomba gravement

malade. L’alarme fut vive chez tous ses enfants, chez Angélique surtout, qui, dans son implacable droiture, jugeait ce père si cher malgré tout « comme . un pharisien devant Dieu, s’il était grand homme de bien devant le monde ». Pendant plus d’un mois elle redoubla d’oraisons et de supplications ardentes. Souvent, la nuit, réveillée en sursaut par l'excès de son inquiétude, elle murmurait le verset du psaume: Salvum fac servum tuum, Domine, et toujours Isabelle de Châteauneuf, couchée dans la même | chambre, se trouvait prête à répondre : Deus meus sperantem in te! Ces prières incessantes, unies à celles de saint François de Sales, obtinrent à M. Arnauld une fin chrétienne et édifiante. On nous a gardé de lui, à cette heure suprême, des paroles pleines de beaux sentiments, mais longues, solennelles, un vrai discours enfin — un discours d'adieu! — Au fond, cela ne nous surprend qu'à demi.

À imaginer la mort de l'avocat, réconcilié avec Dieu, heureusement, mais restant « lui » jusqu’à la fin, nous l’aurions vu ainsi, entouré de tous les siens, leur montrant comment un Arnauld savait mourir et ouvrant son dernier plaidoyer, qu'on nous passe le mot, par cet exorde plein d’une noble simplicité : « Mon père, j'ai demandé

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Le

à M. Moreau, l’un de mes médecins, s’il pouvait juger à peu près, par les règles de son art, combien de temps je durerais encore. »

Et ceci, capable d’essouffler un homme en pleine santé, mais qui aurait fait tressaillir d’aise les membres du célèbre corps :

« Mais pour ce qu’il faut combattre jusqu’au dernier soupir afin que notre foi ne défaille pas, à cause qu’en ces dernières heures si importantes le diable redouble ses efforts et ses tentations pour nous perdre, et que l’un des principaux moyens dont il se sert est de nous remettre devant les yeux les choses du monde, et particulièrement celles où * notre condition nous attache davantage, afin de détourner notre esprit du désir de jouir éternellement de la présence de son Dieu, désir ardent, désir violent, désir qui nous doit enflammer d'amour et de joie, j'ai résolu, mon père, de faire présentement un vœu qui me détache pour Jamais de toutes les affections qui me pourraient divertir de la pensée de mon salut et me renouveler le souvenir, soit des biens de la terre, soit des occupations auxquelles je me suis le plus abandonné en ma condition, afin d’ôter à cet ennemi commun de tous les hommes les

moyens de me tenter et de me séduire. »

C'est un peu long. Mais l’avocat mourut après ' — on mourrait à moins —etnousnel’entendronsplus.

La douleur d'Angélique fut très grande; et, plus À détachée de la terre, plus libre aussi, ses désirs de perfection augmentèrent en se précisant. Il lui semblait qu’elle n'aurait plus ni bonheur n1 paix hors de la Visitation. En juillet 1620, elle alla à Port- Royal présider à la prise de possession d’Agnès, heureuse de voir là un signe précurseur de sa liberté. Agnès n’en Jugeait pas ainsi, et, comme le plus jeune frère de saint Bernard, elle aurait voulu se plaindre de son aînée qui lui abandonnaiït la terre et choisissait pour elle-même le ciel. Tout le temps de la cérémonie, Agnès put à peine dominer son émotion; quand, d’après les rites, la jeune coadjutrice dut ouvrir l’antiphonaire et lire le premier verset qui se présentait, ses yeux rencontrèrent le passage : /s#i sunt duæ olivæ et duo candelabra lucentia ante Dominum : « Ma sœur, dit-elle joyeusement en se tournant vers son aînée, vous le voyez, nous serons deux. » Malgré tout, Angélique semblait inébranlable. La prise de possession de sa sœur et la mort de son père brisaient tous ses liens. Elle écrivit donc à M. de Genève pour lui demander

une place dans l’ordre qu'il avait fondé; et parce que,

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sans en deviner la raison, elle sentait le saint évêque

opposé à ses projets, elle s’adressa à Mme de Chantal et la pria de plaider sa cause :

« Je pense souvent, lui écrivait-elle, que si ce que Je souhaite n'arrive pas, il est impossible que je n’en meure, ne me pouvant aucunement résoudre de vivre dans ma condition. Quoique je dise assez souvent que Je le veux si Dieu le veut, ce n’est point du bon cœur. Il me semble que quand même monseigneur l’évêque de Genève me le dirait, je ne le croirais pas, mais, quand je pourrais sans lui exécuter mon dessein, je ne voudrais pas pourtant le faire, car j'aimerais mieux mourir que de lui désobéir. Mais cependant je ne pourrai jamais, ce me semble, arracher ce désir de mon cœur. »

Et, essayant de réaliser ce qui n’est encore qu’un rêve, elle aime auprès de sa sainte amie à se nommer « la petite novice »; et avec quelle candeur elle s’accuse elle-même! « Je fais souvent une mine bien chagrine, et, depuis que je ne vous ai écrit, je me suis souvent impatientée contre mes sœurs et les ai reprises aigrement. » Et ceci, qui sera plus tard si inquiétant : « La grande circonstance de mes fautes, c’est que, pour l’ordinaire, les faisant, je vois

actuellement le mal que je fais et comme je devrais

faire pour me bien conduire, et quoique j'essaye de disputer contre la lumière, je ne la puis chasser. Enfin, ma très chère mère, je suis toute imperfection, et le malheur, c’est que je ne vois pas le moyen de me corriger où Je suis, car tout m'est occasion de faute. Je ne dis pas ceci pour vous importuner, etc. » Elle se plaint de reprendre ses sœurs « avec moquerie et impatience », de se défendre « avec son indiscrétion et son arrogance ordinaire ». Sur le point de faire partir sa lettre, déjà finie, elle ajoute avec sa belle droiture : « Ma chère mère, tout en vous écrivant Je viens de me mettre en colère et de parler avec bien du mépris de quelqu'un, et j'ai dit quelque chose afin qu’on fit ma volonté. »

Pour essayer de lever les obstacles, et pour qu'une fois encore « on fit sa volonté », Angélique consulte les docteurs les plus autorisés, le Père Binet, S. J.; M. Duval; elle les gagne à sa cause, et, revenant à la charge : « Vos lettres ne sontelles pas parties, ma chère mère? O mon Dieu! quand viendront les réponses, et seront-elles favorables? Si le bon père le veut bien, je me promets, Dieu aidant, de venir à bout de toutes les difficultés. »

Les lettres de Mme de Chantal étaient parties,

presque aussi pressantes que celles d’Angéliyue; la

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sainte aimait la jeune réformatrice, elle la désirait pour son ordre, « elle ne se peut tenir de le dire. » « Voilà des lettres de cette chère fille de Port- Royal, » écrit-elle à Mgr de Genève (1621) ; « véri-

tablement elle est digne de compassion, car ses

désirs croïissent parmi les contradictions si entière-

ment qu'il ne se peut dire. Enfin, qu’on lui dise ce qu'on voudra et qu'on fasse tel jugement qu’il plaira, cela ne sera que de l'huile jetée sur le feu de son ardent désir ; et s’il la faut faire départir de cette prétention, iln’y a que vous seul qui puissiez le faire; car (comme elle me l'écrit encore) à votre seule parole elle quittera tout avec une entière paix ; mais tout le monde ensemble ne saurait faire cela. Elle me dit encore que, pour je ne sais quoi au delà de ce qu’elle peut penser, elle sent que Dieu l'appelle à la Visitation. J'ai ce même sentiment; mais pour Dieu, mon vrai père, dites-moi franchement si c’est le vôtre, car, pourvu que vous nous parliez bien clair, comme ayant seul autorité de l’Église puisque sans réserve elle s’est remise à vous, j'espère qu'on amènera tous les autres là. Dites-moi seulement si vous pensez que ce soit la volonté de Dieu qu’elle sorte de là, car, pour les difficultés, je n’en fais point

d'état. On l’assure, et Mgr de Nantes me disait

encore hier que ses vœux sont nuls; elle peut donc sortir en conscience. Je ne me saurais tenir d’ajouter que, Dieu lui ayant donné si fort l'esprit de l'institut, je crois que c'est pour en tirer sa gloire au profit de tout l'institut. Même il a fallu contenter mon cœur à vous dire tout son sentiment encore cette fois. »

Et ailleurs :

« Notre chère fille Mme de Port-Royal a été violemment combattue par M. Duval et le curé de Saint- Merry, mais non pas vaincue. J’ai bien envie que le R. P. Binet la voie. »

Saint François de Sales ne pouvait plus se dérober. Il fallait parler. Il le fait dans une lettre au Révérend Père Binet, lettre curieuse et intéressante entre toutes, où l’on voit à la fois quelle était alors l’immense réputation de Mme Angélique et quel jugement définitif le saint portait sur elle :

« Annecy, 11 novembre 1621.

« Mon Révérend Père, avec mille actions de grâces de la peine qu’avez prise à m'écrire je vous dirai pour réponse qu’étant à Paris je ne voulus jamais acquiescer au désir que Mme de Port-Royal m'a témoigné, de se retirer de l’ordre où elle avait si utilement vécu jusqu’à l'heure, et véritablement je n’ap-

portal en ce paysnon pas même une cogitationde cela,

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mais coup sur coup je reçus par lettres force bonnes remontrances, par lesquelles elle m’excitait à trouver bonnes ses pensées et à approuver ses souhaits.

« Je gauchis tant que je pus, et ne me témoignai pas seulement froid, mais tout à fait contraire à ses résolutions jusqu’à ce qu'après dix-huit mois une personne de grande considération m’écrivit (1), en sorte que je jugeai convenable de ne point faire le Juge souverain en cette occasion, mais de laisser la décision finale à l'événement (à la Cour de Rome).

« .… Voilà, mon Révérend Père, jusqu'où j'ai passé. Je voyais bien que cette prétention était extraordinaire, mails je voyais aussi un cœur extraordinaire. Je voyais bien l’inclination de ce cœur-là à commander; mais je voyais que c'était pour vaincre cette obstination qu’elle voulait se lier à l’obéissance. Je voyais bien que c'était une fille; mais je voyais qu’elle avait été plus que fille à commander et gouverner, et qu’elle le pouvait bien être à obéir.

« Pour l'intérêt de la Visitation, certes, mon Révérend Père, je proteste devant Dieu et devant Votre Révérence que je n’y pensai nullement; ou, si j'y pensai, ce fut si peu que je n’en ai nulle mémoire. Je

confesse bien que j'ai une particulière dilection

(1) Madame de Chantal,

pour l'institut de la Visitation ; mais Mme de Chantal, votre chère fille et la mienne, vous dira que pour cela je ne voudrais pas avoir fourvoyé la plus excellente créature du monde et la plus accréditée de sa juste vocation, encore qu’elle dût devenir sainte canonisée en la Visitation. Je me réjouis quand Dieu y tire de bons sujets; mais je n’emploierai jamais ni paroles, ni artifices, pour saint qu'il fût, pour en attirer aucune, sinon quelques faibles prières devant Disu. L'inconstance des filles est à craindre, mais on ne peut pas deviner, et la constance en celle-ci est également, ains avantageusement à bien espérer.

« C’est trop. Je me laisse aller à l’avis d'autrui. Je m'en remettrai aussi volontiers à l’avis de ceux qui prendront la peine d'examiner cette affaire, maïs surtout au vôtre, lequel, donc, j'attendraitrès affectueusement, etc. »

« Le Père Binet a très bien reçu votre lettre, » répond Mme de Chantal (7 décembre 1621), « la- quelle 1l m’'envoya pour la voir avec recommandation de la lui renvoyer promptement, ce que je fis ; car j'en avais déjà pris une copie. Il avait aussi revu notre bonne Mme de Port-Royal; il est tout pour elle et lui a promis de lui gagner les autres pères.

Je crains que son affaire à Rome ne soit empêchée

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de céans; mais je ne doute nullement que Dieu ne la lui fasse obtenir; car tant de serviteurs de Dieu approuvent son dessein. Je crois que la bonne mère (Mme Arnauld) et M. d'Andilly se laisseront aller, car déjà ils penchent, et Monsieur son frère peut fort bien l'aider. Je lui ai conseillé de se servir de cette voie. Il a pensé mourir à l’armée, mais il est tout guéri, et Mlle Le Maistre, Dieu merci! Celui qui est à Rome (M. de Trie) leur a obtenu une licence perpétuelle pour entrer céans tous les quinze jours une fois. Certes, ce sera à condition qu’elles attendront que la chère fille y soit, etc. »

On le voit : autant le saint hésite et « gauchit », autant la sainte est affirmative, enthousiaste presque. Comme toujours, l'extrême douceur de Mgr de Genève l’emporta. Les affaires traînèrent en longueur à Rome; peut-être y trouvait-on qu'on s’occupait vraiment trop des Arnauld et de leurs abbayes, car c'était la deuxième fois qu’on sollicitait des bulles ou des dispenses du souverain pontife en

faveur d’'Angélique ; pendant ce temps, Mme de

Chantal quitta Paris (22 février 1622), et le doux et

aimable évêque mourut (28 décembre 1622), laissant Mme de Port-Royal « sans direction et sans conduite ». Cette mort semble avoir tué du même coup

les rêves de soumission et d’obscurité de la jeune abbesse : elle n’en parla plus.

On s’est demandé lequel, du fondateur ou de la fondatrice, y voyait le mieux, et si, enveloppée de l'humilité de la Visitation, Angélique n’eût pas évité les écueils prochains. Pour nous, il nous paraît que saint François de Sales montra jusqu’au bout une pénétration presque prophétique. Cette abbesse d'un esprit si absolu que, de son propre aveu, elle tombait malade pour une contradiction, pliait seulement, comme les caractères de cette sorte, devant ceux qu'elle jugeait lui être supérieurs. Ils étaient rares. La douceur du saint avait fait ce miracle qui ne se renouvela plus. Dans les velléités de soumission qui la reprendront à divers intervalles, nous la verrons condamner ses directeurs quand ils ne penseront pas comme elle, s'opposer à leurs vues et finalement secouer brusquement le joug. Quel désordre un caractère de cette trempe eût apporté dans un ordre naissant, ordre tout de paix, de suavité, d’abaissement! Mme Angélique dut penser bien vite, comme elle l’avouait dans sa dernière maladie, « qu’elle était faite pour de plus grandes choses, » et que, pour le bien même de l’Église, il

n'était pas bon de mettre la lumière sous le boisseau.

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