‹ Angélique ArnauldChapitre 27 sur 62 · FONDATION DE PARIS · texte numérisé non relu

FONDATION DE PARIS

Cependant le temps passait. Il y avait près de cinq ans que Mme Angélique était à Maubuisson, et, malgré ses efforts, malgré la création du noviciat nombreux et fervent, la jeune réformatrice gardait peu d'espérance de voir se perpétuer son œuvre. Sa situation était forcément précaire. Elle n’était là qu’en passant, n'ayant qu’un titre provisoire à opposer aux menées et aux procès perpétuels de Mme d’Estrées. La cause du mal était éloignée, il est vrai; maïs pour maintenir l’abbaye dans le bon ordre actuel, sinon dans une austérité qui répugnait aux anciennes, il fallait une abbesse nommée pour toujours, d’une naissance assez haute pour qu’Angélique d’Estrées vit évanouir ses rêves de retour.

On crut la trouver dans Mme de Soissons, sœur du

comte de Soissons et de la première duchesse de Longueville. On dit que Mme de Port-Royal ellemême désigna cette princesse, sage, vertueuse, tranquille, gardant peut-être de sa maison et de la noble abbaye de Fontevrault, où elle avait vécu jusque-là, un goût trop vif pour les honneurs attachés à sa charge; au demeurant, sinon la perfection. surhumaine désirée par Angélique, au moins une vertu solide sous un très grand air. Les premiers rapports entre Mme Angélique et Mme de Soissons semblent avoir été faciles, presque affectueux. Pendant quelques mois, Mme de Port-Royal demeura encore à Maubuisson pour mettre la princesse au courant. Mais les anciennes murmurèrent ; on indisposa par des rapports et des demi-mots la nouvelle abbesse:; peut-être aussi la condescendance un peu dédaigneuse de Mme Angélique, le reproche tacite et constant de sa robe rapiécée, de sa chambre misérable, près de la crosse d’or et du somptueux corps de logis affecté à Madame, finirent-ils par lasser celleci. La froideur se glissa insensiblement dans les rapports. Malgré les soins assidus que Mme de Port- Royal rendit à la princesse pendant une grave maladie, Angélique était à charge, cela devenait

évident. Bientôt même, les dépenses croissant avec

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le train magnifique qu’on rétablissait, on s’endetta, et Mme de Soissons s’oublia jusqu’à dire, pour s’excuser, « qu'on n'avait rempli sa maison que de gueuses. » « Je lui répondis, » écrit plus tard Mme Angélique, comme dans un frémissement de colère, « que si l’on tenait une maison de trente mille livres de rente trop chargée par trente filles que j'avais reçues, je n’estimais pas la nôtre, quin’en valait que six, incommodée de les recevoir. » Et, joïgnant les actes aux paroles, elle écrivit au général de Cîteaux pour obtenir la permission d'emmener ses trente novices avec elle; puis, très vite, la réponse favorable reçue, elle demanda secrètement à sa mère, à ses sœurs, à toutes les religieuses de Port-Royal si elles voudraient bien l’accueillir avec sa suite. Cette maison si pauvre « qu’on allait affamer », selon la forte expression de Racine, reçut cette proposition avec un empressement joyeux. Mme Arnauld envoya six carrosses et autant de femmes pour conduire toute cette jeunesse. Et avant que Mme de Soissons fût avertie, avant qu’elle eût pu regretter une parole si fièrement relevée par Mme Angélique, elle trouva sa maison déserte et les trente« gueuses » sur la route de Port-Royal. Le sang des Arnauld ne dégénérait pas.

Ce que fut ce voyage pourtant si court; ce que furent l’arrivée et les premiers jours, les Mémoires le racontent jusque dans les moindres détails. Mme Angélique, demeurant quelques jours à Paris à la Visitation, envoya ses filles en avant, mais avec l’ordre de ne pas prononcer une parole jusqu’à son arrivée. On reconnaît là les exagérations habituelles de cet esprit excessif. Elle avait, du reste, si bien formé ses novices à l’obéissance passive que, dans les effusions joyeuses et les embrassements de l’arrivée, pas un mot ne fut prononcé. Port-Royal devait faire tous les frais d’amabilité pour ces trente muettes qui répondaient seulement par leurs sourires. La joie n’en éclatait pas moins; un 7e Deum solennel fut chanté, et le soir, malgré les prédictions de Mme Angélique, qui avait annoncé à ses novices « un potage et du pain », la délicate charité de Port- Royal organisa une sorte de festin avec les belles carpes de l'étang. Hospitalité charmante de saint Benoît, perpétuée ainsi à travers les siècles; de nos jours encore, ceux que les hasards de la vie amènent auprès d’un monastère bénédictin retrouvent le même simple et cordial accueil. Nous revoyons en ce moment, au nombre de nos meilleurs

souvenirs, les quelques heures passées au Mont-Cas-

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sin, la longue route ensoleillée semée de mendiants,

clients journaliers de la vieille abbaye, et la grâce

affable du religieux français qui les attendait sur le seuil. On se serait crurejeté en plein moyen âge,

dans un cadre de légende, où les anges mêlés aux moines accueillaient les voyageurs et les pauvres

avec le même céleste sourire. Mais où nous entraine le charme de ces souvenirs? Il faut quitter le Mont- Cassin pour Port-Royal, et les anges vont bientôt s'enfuir avec un bruit d'ailes.

Revenons aux trente novices, aux trente muettes, comme on les appelait. Dans les jours qui suivirent

leur arrivée, si l’on avait besoin d’une des nouvelles venues, celle-ci tendait silencieusement son bras, où

son nom était écrit. Mme Angélique en rejoignant son monde permit une conversation générale pour

faire connaissance, puis tout rentra dans l'ordre et la paix habituelle.

Ce furent là, vraiment, les beaux temps de Port- Royal. La ferveur était merveilleuse, la joie si grande que les visages en rayonnaient. Angélique, Agnès, Anne-Eugénie, s'appliquaient sans relîche à la sanctification de ces âmes que Dieu leur confiait, et les actes héroïques passaient à l’état d’habitude,

sans qu’on eût l’air de s’en apercevoir. Ainsi, une

novice envoyée par mégarde dans une cellule dé- | meublée où l’on avait serré les sarments y resta jusqu’à ce qu’un hasard fît découvrir la méprise, sans se plaindre, sans même le dire; une autre, après une procession nu-pieds, ne retrouvant plus ses . chaussures, pensa qu’il valait mieux s’en passer que de rompre le silence, et plusieurs jours, au cœur de l'hiver, elle marcha ainsi dans les jardins ou sur les dalles ; une autre encore, cette charmante Isabelle- . Agnès de Châteauneuf, morte à vingt-neuf ans, avait fait du silence sa pratique spéciale. Un carême entier, elle aida les converses à la cuisine sans dire un mot, et cela ne la rendait point chagrine, ni insupportable aux autres, car le sourire ne quittait pas ses lèvres. Du reste, on se demande qui parlait dans l’austère abbaye. On avait supprimé d’abord les récréations, puis les conférences, enfin les paroles même indispensables. De grandes pancartes affichées dans tous les coins de la maison indiquaient les signes à faire dans tel ou tel cas. Et, sauf pour les supérieures et celles qui avaient à traiter avec le dehors, il n’est pas étonnant que des semaines, des mois aient passé ainsi, sans autre conversation que celle que l’on tenait avec Dieu ou avec sesanges.

Cependant, accablées par ce rigorisme que déjà

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une sage et maternelle discrétion ne tempérait plus, beaucoup succombèrent avant l'heure. « Dieu se chargea de nous faire de la place, » dit laconiquement Angélique. Elle n’aimait point les plaintes, « les tendretés. » Elle-même, sans qu’on le lui demandât, saignait celles qu’elle croyait malades jusqu’à cinq, six fois en deux jours. C’est un côté étrange de ce caractère, le manque absolu de sensibilité, d’impressionnabilité féminine. Souvent elle se faisait amener les enfants et les pauvres, donnant, à travers la grille, le même coup de lancette sûr et froid, malgré la peur des petits et la timidité des misérables, devant cette religieuse impassible, glacée, son bistouri à la main.

La réputation de Port-Royal était immense. On y affluait de toutes parts. De onze religieuses que la petite abbesse avait autour d'elle au jour de son entrée, on était arrivé à en compter quatre-vingts en 1625. Saint-Aubin, Gif, le Tard, le Lys, Gomerfontaine, humbles prieurés ou puissantes abbayes, appelaient la réformatrice. Après l'avoir vue, elle ou celle des religieuses qu’elle envoyait à sa place, après l'avoir entendue prècher la réforme et en donner un tel exemple, plusieurs demandaient à

finir leur vie dans ce cloitre fervent et austère, dans

ce Port-Royal, devenu une sorte de maison mère. On les recevait, agrandissant les dortoirs, construi-

sant des cellules. Et, par une sorte de miracle, les

Le

revenus insuffisants au début semblaient se mesu- |

rer à la charité et se multiplier comme elle. Une des réformes les plus complètes de ce temps

là fut celle du Lys, au diocèse de Sens. Déjà en 1623

Mme l’abbesse avait demandé à Port-Royal une .

prieure et une maîtresse des novices, et Angélique

lui avait envoyé Mme Marie des Anges Suyreau,

parfaite entre les parfaites, et la charmante, mys-

tique, toujours élégante Anne-Eugénie, qui n'était

pas pour déplaire à l’aimable abbesse. Celle-ci, une

La Trémoille, descendante de ce Louis II, d’abord

en guerre avec Louis XII, puis son ami, après la jolie parole : « Le roi de France ne venge pas les in-

jures du duc d'Orléans, » celle-ci était aussi timide

que ses aïeux étaient braves. Envoyée au Lys, un

peu comme Mme de Port-Royal à Maubuisson, elle avait à lutter contre l’abbesse dépossédée, et elle parvenait si peu à se faire obéir qu’elle ne put défendre les moniales de Port-Royal envoyées à son aide contre les raïlleries et les tracasseries mesquines des religieuses du Lys. De guerre lasse, elle appela Mme Angélique (1625). D'abord la réformatrice lui

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donna de grands scrupules sur son entrée et sa nomination, « ce qu'elle lui disait avec tant de bonté et de charité que toujours, à la conclusion du discours, Mme La Trémoille l’allait embrasser et se tenait longtemps collée à son col. Ensuite notre mère lui disait dans une douceur non pareille : Eh bien! tout ce que je vous dis là n'est-il pas vrai? Il faut bien demander pardon à Dieu. C’est une chose pitoyable de vouloir être abbesse, et, si on ne le veut soimême, de se laisser aller par mollesse et par défaut de générosité à la volonté de ses parents. »

Une fois les bulles obtenues et Mme de La Trémoille légitimement nommée, Angélique insista avec la même force pour lui faire remplir les devoirs de sa charge. Céla n'était point facile. Au chœur, au réfectoire, au chapitre, l’abbesse indigne la supplantait. Et s’il arrivait que Mme de La Trémoille entonnât un office, la voix discordante et irritée de l’ancienne l’interrompaitet l’empêchaitde poursuivre. Interdite, tremblante, la jeune abbesse se jetait, en larmes, aux pieds d’'Angélique, la suppliant de ne point l’envoyer à l'office. Elle ne pouvait l'entendre sonner sans un battement de cœur. Cette nature timide et tendre était peu faite pour les luttes de

cette sorte. Mme Angélique tenait bon; et, dureste,

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* elle agissait auprès de l’abbesse déposée avec tant de tact et d’habileté qu’elle finit par la calmer et la | réconcilier avec sa remplaçante, ce qui semblait de toutes les entreprises la plus difficile. Tout fut donc rétabli dans le calme, dans un ordre parfait; quatre mois entiers Mme de Port-Royal, presque toujours malade, surveilla son œuvre; elle était épuisée par ces fatigues sans trêve qu’elle portait jusqu’au bout de ses forces, « voulant être généreuse et regarder l'éternité. » Plus tard Mme de La Témoille vint passer quelque temps à Port-Royal pour en prendreles coutumes et l'esprit; elle voulut même y refaireson noviciat. L'œuvre était donc heureusement achevée au Lys. Mme Angélique revint à Port-Royal pour y mener à bien un nouveau et très important pro-

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Depuis la mort de son mari (1619), depuis l'entrée à Port-Royal de sa dernière fille, Madelon (1623), — la belle petite Madelon, alors âgée de quinze ans, et qui en passa vingt dans le cloître effacée et

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