‹ Angélique ArnauldChapitre 28 sur 62 · ET · texte numérisé non relu

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inutile, « à cause des vapeurs qui lui montaient à la tête, » — Mme Arnauld mena une vie encore plus retirée et édifiante. En vain la duchesse de Guise, qui l’aimait fort, avait-elle voulu lui confier l’éducation de sa fille. À un établissement si honorable à la cour, l’austère veuve préférait de longs et fréquents séjours à Port-Royal, de plus en plus longs, de plus en plus fréquents. Mais à l’habiter si longtemps, Mme Arnauld avait éprouvé combien ce lieu marécageux et bas était malsain. Les fièvres étaient continuelles, la mortalité très grande ; il semblait urgent de transporter ailleurs le monastère, et Paris, tout proche et plein d'amis de Port-Royal, semblait tout indiqué. Longtemps Mme Arnauld y poursuivit un projet d'établissement. L’archevêque, Jean-François de Gondi, s’y refusait, craignant de voir les abbayes des environs imiter cet exemple; on ne trouvait pas, du reste, une maison convenable à acheter. Les choses en étaient là quand un jour, touchée de la grâce à une profession, Mme Arnauld désira faire une retraite : « J’eus une grande joie, écrit Mme Angélique, me doutant bien que cette retraite de quelques jours aboutirait à celle de toute sa vie. Elle eut la bonté et l'humilité de n’y vouloir prendre conduite que de moi. » Éclairée d’une vive lumière, décidée à

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embrasser la vie religieuse, où cinq de ses filles l'avaient déjà précédée, Mme Arnauld confia à Angélique que la seule pensée de Mme Le Maistre la retenait dans le monde. Avertie, Catherine Le Maistre, déjà à moitié religieuse, supplia sa mère de suivre l’appel de Dieu et de faire coïncider son entrée avec la fondation d’une maison à Paris. La double décision une fois prise, on multiplia les démarches auprès de M. de Gondi, dont on emporta le consentement d'assaut ; les recherches redoublèrent d'activité. On acheta enfin une maison, sise au faubourg Saint-Jacques, avec la double autorisation de Mgr de Gondi et du général de Cîteaux. Port-Royal de Paris commençait (1625).

En permettant la translation, l'archevêque avait interdit un dédoublement ; au bout d’un an, les quatre-vingt-quatre religieuses de Port-Royal devaient être établies à Paris ; aucune ne resterait aux champs. Pendant que Mme Arnauld faisait des prodiges d'aménagement pour organiser une maison trop petite et évidemment insuffisante, Angélique se rendait à Poissy pour une nouvelle mission. Là, sur les instances de la marquise de Meignelay, elle essaya de pacifier un monastère où dix à douze reli-

gieuses seulement, à la suite de leur abbesse et de

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Mme de Dampierre, sa sœur, désiraient la réforme ; où toutes les autres préféraient garder le calme un peu somnolent de leur vie passée. Et c’étaient des ligues, des querelles, des divisions à faire pitié ; Mme de Port-Royal excita l'admiration des plus endurcies elles-mêmes par son grand sens et l’éloquence entraînante qui lui était naturelle. « Quelle abbesse ! disait-on, quel grand esprit! quelle force pour persuader ! » Mme de Dampierre, comme Mme de La Trémoille, fut sous le charme; parfois, jusqu’à onze heures ou minuit elle restait suspendue auxlèvres d’Angélique, demandant des conseils, soumettant ses projets. Mme de Port-Royal gagna bien deux ou trois des plus relâchées, elle essaya bien d’adoucir l'esprit de Mme de Poissy, quin’employait à sa grande œuvre ni tact ni prudence. Mais le temps qu’elle avait à passer là était trop court, et elle n’emporta pas de résultat plus effectif que le : « Il est vrai, madame, il est vrai, madame, » répété par les rebelles à la fin de ses exhortations les plus véhémentes.

A la suite de cette courte mission, elle arriva au faubourg Saint-Jacques, à cet hôtel de Clagny où dix-huit religieuses, à grand’peine, pouvaient trou-

ver place. Pendant trois semaines il fallut subir

l'absence de clôture et les visites encombrantes des dames amies; on devait diner en deux fois, le réfectoire étant trop petit pour contenir la communauté; un quart seulement des religieuses entrait dans le chœur. Ce fut dans ces conditions que, le 16 juin, Mgr de Gondi installa définitivement la maison en y mettant le saint sacrement. Il était urgent de bâtir. Une fondatrice généreuse, Mme de Pontcarré, ayant offert quatre-vingt mille livres, on jeta le fondement des grands dortoirs. Mais ces constructions demandaient bien du temps, et le délai d’un an imposé par l'archevêque était trop court. On convertit alors les greniers en cellules, on s’entassa comme l’on put, provisoirement. En décembre, Mme Angélique alla chercher la Mère Agnès et le reste de la communauté de Port-Royal des Champs, ce berceau de la réforme qui allait demeurer désert. On ne dit pas qu'Angélique ait eu aucune émotion en s’éloignant de ces murs; si elle en ressentit quelque vague atteinte, elle la refoula comme trop humaine. On rapporte seulement, à ces jours-là, un trait touchant. Debout sur le seuil, elle faisait faire ou défaire un travail à de pauvres gens, leur donnant sans compter d'un grand sac d'argent qui

était auprès d'elle. Un dernier arriva, elle n'avait

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plus rien; sans hésiter elle se déchaussa vivement et lui tendit ses souliers. Et Port-Royal, le Port- Royal primitif, austère, heureux, béni de Dieu, s'enfonce ainsi dans le lointain au rayonnement doux d’un dernier acte de charité.

Mais un changement plus important s’opérait en même temps. En 1624, l'abbé de Clairvaux, dom Denys l’Argentier, venait de mourir; en 1625, M. Boucherat, abbé général de l’ordre de Cîteaux, s'éteignait aussi. En le perdant, Mme Angélique voyait disparaître celui qui l’avait le plus aidée dans ses projets et ses règlements, sinon par un concours direct, au moins par une approbation constante. Cette mort jeta l’abbaye en grand émoi. Les religieuses se remplaçaient sans interruption devant le saint sacrement pour demander un supérieur favorable à la réforme et qui ne menaçât pas de tout remettre en question. Leurs vœux ne furent pas exaucés. M. de Nivelle, nommé successeur de M. Boucherat, manifesta l'intention de faire cesser toute singularité, — il appelait ainsi la réforme, — d'interdire même la fondation de Paris, approuvée déjà par son prédécesseur. M. de Nivelle ne connaissait pas Angélique Arnauld. Quand un obstacle se présentait devant elle, elle le tournait si c'était possible,

on l’a vu dans les longs et patients efforts des premiers temps de sa conversion pour gagner à elle les volontés rebelles. Mais si elle ne réussissait pas ainsi, elle brisait l'obstacle et passait outre. M. de Cîteaux ne voulait pas de la réforme : on écarterait M. de Cîteaux. Et cela se fit ainsi.

Mme de Port-Royal sollicita de puissants amis, agit auprès de l'archevêque, écrivit à Rome avec tant de netteté et de vigueur qu’en 1627 elle reçut une bulle du saint-père ; par cette bulle, au milieu des plus grands éloges donnés à sa conduite passée, Urbain VIII l’exemptait de la juridiction de Citeaux et la plaçait sous l'autorité directe des évêques. Elle-même nous a laissé un Mémoire contenant les principales raisons qui la poussèrent à cette démarche, et, chose inexplicable pour une religieuse, elle adressa ces pages, réquisitoire fulminant contre les Pères de l’ordre, à Jérôme Bignon, avocat général, qui devait les lire en pleine audience. C'était en 1053, il est vrai; depuis longtemps cet esprit lumineux s'était faussé. Le tableau est évidemment exagéré, poussé au noir, — Mme Angélique n'était point tendre à ses ennemis, — et par une étrange aberration, à mesure qu’elle avance, la plupart des

religieux sont rangés par elle dans cette catégorie.

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Quand nous arriverons aux malheureux jésuites, ce sera de la fureur. Actuellement, les bénédictins seuls sont en cause. Ne croyant pas avoir assez fait, jugeant que ce bref ne l’éloignait pas encore suffsamment de leur direction, Mme de Port-Royal résolut d'abandonner la règle même de Saint-Benoît et de Saint-Bernard pour se ranger sous celle de Saint-Augustin. Alors se fit la rencontre de l’abbesse et de Mgr de Langres; alors se forma le plan d’un ordre nouveau; et Mme de Port-Royal se consacra

à la fondation de l'institut du Saint-Sacrement.

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