ET L'ORDRE DU SAINT-SACREMENT
Nous venons de nommer Mer de Langres; l'heure est venue où 1l va jouer un rôle important dans cette histoire. Les jansénistes disent beaucoup de mal de ce prélat, qu'ils nous montrent inconstant, inconsidéré, d’une spiritualité outrée et fausse. Pour qu'ils se tiennent dans ces généralités-là, il faut vraiment qu'ils n’aient rien de bien grave à relever: « pour l'honneur de Dieu, » messieurs de Port-Royal mettent volontiers au grand jour les plaies de leurs adversaires, et Mgr de Langres, bien qu'avec une véritable modération, fut de ceux-là. Mais, au témoignage un peu intéressé des jansénistes, nous opposons M. de Condren, saint Vincent de Paul, M. de Bérulle, M. Olier, saint François de Sales, sainte Jeanne de Chantal : on le voit, tous les grands noms
de cette première moitié du dix-septième siècle. Le
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seul reproche sérieux contre l’évêque, nous le trouvons, entre mille marques d’estime, sous la plume délicate de sainte Chantal. Elle dit que le prélat « tient les âmes trop serrées » dans des exagérations de renoncement. Étudions-le de plus près.
Sébastien Zamet, père de Mgr de Langres, avait été amené en France par Catherine de Médicis et attaché par elle à Henri III. Il fit très vite une fortune colossale dans la finance et se qualifiait plaisamment de « seigneur suzerain de dix-sept cent mille écus ». Engagé dans la Ligue, un peu malgré lui, ce financier négocia habilement entre Mayenne et Henri IV et devint l’ami du grand roi, vivant auprès de lui dans une intimité qui ne se démentit jamais. Un de ses fils, le maréchal Zamet, dont Andilly parle dans ses Mémoires avec une admiration émue, mourut bravement au siège de Montpellier; l’autre fut Mgr de Langres.
D'abord aumônier de Marie de Médicis, abbé de cour et mondain, Mgr Zamet se convertit dans une grande maladie et se consacra désormais à la conduite de son diocèse avec un zèle, une régularité exemplaires. Entre autres réformes il entreprit celle du Tard, grande abbaye bénédictine à trois lieues de
Dijon ; il réussit au delà de toute espérance, et cette
maison devint bientôt l'admiration de la Bourgogne. Une telle similitude d'œuvres, presque de vocation, devait rapprocher Mer de Langres de Mme Angélique. La rencontre se fit à Paris, par l'entremise d’'Arnaud d’Andilly, grand ami du prélat; déjà Mme de Chantal avait parlé de Mme de Port-Royal à l'évêque, en 1622, avec son admiration communicative, et, en 1628, elle ne se tient pas de nommer encore à Mgr Zamet «cette Mme de Port-Royal si riche devant Dieu ». Angélique accueillit avec bonheur « cet homme tout de Dieu», ce sont ses propres expressions, et, avec son impétuosité ordinaire, elle voulut se mettre sous sa direction. L’évèque ne la ménagea pas. Il exigea d'elle la promesse de ne plus penser à abandonner son poste, et lui fit refaire ses vœux, sans restriction mentale cette fois; 1l demanda ensuite le départ d’Agnès, puis celui de Marie-Claire; elles furent envoyées au Tard, avec la mère Geneviève Le Tardif, pour y prendre l'esprit des religieuses, —l’esprit del’évêque, — tandis que quelques membres de l’abbaye du Tard venaient à Port-Royal donner une impulsion nouvelle. À peine arrivée en Bourgogne, Agnès écrivit à sa sœur «des lettres d’un ravissement admirable » da
la perfection qu’elle avait sous les yeux dépassait
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ses rêves. Marie-Claire, toujours douce et tendre, aurait bien voulu ne pas quitter Angélique ; l’influence du milieu agit d’une façon plus lente, plus durable aussi, sur cette âme profonde... La fusion des deux monastères semblait chose facile. Presque en même temps que Port-Royal, le Tard avait obtenu l’exemption de la juridiction de Citeaux; l'échange des religieuses tendait à donner aux deux maisons le même esprit. Ce point était capital; dans la pensée de l’évêque, l’ordre du Saint-Sacrement devait sortir de l’union des deux monastères.
Longtemps dans ses pieuses veilles Mgr Zamet avait médité d'établir un ordre voué à l’adoration et à la réparation. Sans interruption les religieuses se succéderaient devant le saint sacrement : c'était là l’idée dominante. Quand il s’en ouvrit à Mme Angélique, elle accueillit ce projet avec enthousiasme. Elle aussi, quoique dans un autre esprit, nous le verrons, avait eu le même dessein. Tandis que l’évéque rédigeait les constitutions, demandait les approbations à Rome, Mme Angélique obtenait que Mmede Longueville se déclarât fondatrice, et que M. Le Féron, un des doctes amis de Port-Royal, allât soumettre le projet à Urbain VIII, qui le bénit avec joie.
Cependant, tandis qu’on se hâtait vers le but