‹ Angélique ArnauldChapitre 30 sur 62 · PR · texte numérisé non relu

PR

entrevu, il fallait vivre, il fallait continuer la cons-

truction de Port-Royal de Paris. Mme Angélique :

passait quelquefois de cruelles heures. Mgr Zamet aimait les bâtiments magnifiques; il avait gardé de son origine italienne, de ce pays où la beauté semble flotter dans l’air, dans la lumière, plus éblouissante

qu'ailleurs, le goût inné de l’harmonie et de la per-

fection de la forme, goût dangereux quand les res: .

sources ne sont pas à l'avenant. Les quatre-vingt mille livres de Mme de Pontcarré avaient à peine suffi aux fondations ; on s’endetta pour poursuivre les travaux ; bientôt les dépenses atteignirent le chiffre exorbitant de cent trente-six mille livres. L’abbesse ne savait plus à qui entendre. Souvent, au tour, quand on annonçait un créancier, elle s’enfuyait tout en larmes, envoyant quelqu’une de ses sœurs le recevoir. Son horreur des dettes la jetait dans des transes sans fin. Les dons arrivaient, ilest vrai, les amis puissants et riches ne manquaient pas; grâce à eux le monastère fut achevé en 1629. Les soucis de Mme de Port-Royal étaient encore bien

lourds. Elle allait en être délivrée.

Lors du siège de la Rochelle, la reine était venue

visiter Port-Royal de Paris, et, comme elleinsistait

gracieusement pour que Mme Angélique lui deman-

Mgr Zamet 205

dât quelque chose, celle-ci la supplia de mettre son abbaye en élection. Marie de Médicis, surprise et charmée d’une requête aussi humble, y acquiesça après quelques hésitations. Pour la première fois, en 1630, on réunit le chapitre où chacune des religieuses donna sa voix. La Mère Geneviève Le Tardif, une des meilleures novices de Maubuisson, celle qu’on appelait « la sainte », fut ramenée du Tard et élue abbesse. La Mère Jeanne de Saint-Joseph de Pourlans, abbesse du Tard, remplacée dans sa charge par Agnès Arnauld, fut nommée prieure ; comme elle le désirait, Angélique n’était plus rien!

Comme elle le désirait ! Certes, ce désir semblait sincère en elle; mais qu’il y a loin d’une résolution fervente à sa réalisation pratique et douloureuse. Et toute abdication est douloureuse. La mélancolie de Charles-Quint à Saint-Just est bien humaine, on ne peut assister vivant à ces sortes de funérailles.

On s’étonnera peut-être que Mgr Zamet, au moment de fonder un ordre nouveau, se soit privé d’un auxiliaire aussi précieux. Mais l’évêque voulait que cet ordre fût selon son esprit, il désirait en être en quelque sorte le supérieur direct. Mme de Port- Royal ne se serait pas contentée d’une supériorité

nominale. Pour elle, commander était une sorte de

f S nt + EX 4: M TT LL TEE is 2” s: Tres NA A Sy al PPT PU Ei PM bte EAU F4

OU ut Angélique Arnauld

seconde nature. Depuis l’âge de onze ans elle dominaït les autres par la souveraineté la plus indiscutable, la souveraineté royale de l'esprit. Et, à cette longue habitude d’un empire sans contrôle, elle avait contracté deux tendances impossibles à vaincre à cette heure : une confiance en elle-même illimitée, un exclusivisme étroit. À force de contrainte, elle pouvait peut-être se soumettre et obéir : mais 1l lui était impossible de comprendre d’autres voies que ses voies, d’autres sentiers que ses sentiers. Elle avait toujours foulé les mêmes routes, guidant ses filles à sa suite, et cela trente ans durant. Il lui semblait dur, il lui semblait illusoire de changer de chemin. Bien plus, elle ne pouvait en comprendre d’autres.

Et pourtant, qu’elles sont infinies dans leurs variétés, les voies qui mènent à Dieu! Les uns, comme l’aimable François de Sales, vont à Lui dans la douceur joyeuse des âmes pures; les autres, comme Angélique, par la route ardue de l’austérité et le dénuement. Qui se fera juge entre eux? Dieu laisse les âmes libres de choisir, dans le champ immense du bien, le point où leur attrait les porte, où elles s’épanouiront plus librement. Et c’est un cachet de :

l'erreur de ne rien comprendre à ces choses et de

Mgr Lamet 207

om

regarder avec étonnement, sinon avec mépris, les dons divers de Dieu. Ce fut là l’écueil suprême d’Angélique. Elle rentrait dans le rang volontairement, il est vrai, et sur sa prière. Mais cette place secondaire luidevint odieuse à son insu même, ettout acte qu’elle n’inspirait pluslui semblait déplacé, imparfait. Elle vit Mgr de Langres rechercher la splendeur d’un culte affectueux et tendre envers Jésus-Christ, orner son église, la remplir de lumières et de fleurs, un de ses grands scandales ! Elle le vit, essayant d'attirer les gens du monde par la douceur d’un accueil qui n’enle- - vait rien à la rigueur de la clôture, mêler à l’austérité du fond la pompe du costume et des cérémonies qu’il voulait en quelque manière dignes du Maïtre qu’il servait. Et cela choqua extraordinairement les idées de pauvreté et de dénuement de l’ancienne abbesse. Est-ce un fait inouï, ou plutôt, depuis la prédication de l'Évangile, un double courant ne s’est-il pas perpétué à travers les siècles ? N’entend-on pas l’amère parole : « Pourquoi cette profusion?» Et la douce réponse du Seigneur : « Laisse faire ; ce qu'ils font est une bonne œuvre. » Elle ne pouvait pas laisser faire. Repliée sur elle-même, et n’écoutant que son orgueil froissé, son esprit heurté, elle n’entendait pas la

réponse du Maître. « On voyait bien, sans que je

Page 1