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pénétrée de la suave douceur de saint François de Sales, avait peu à peu cicatrisé et guéri les plus cruelles blessures.
Marie-Angélique, elle aussi, après s'être éveillée au goût des choses divines sous la conduite de quelques religieux fervents, a eu le bonheur de connaître personnellement le saint évêque de Genève et de recevoir le bienfait de cette direction si sage et si élevée. Mais trop tôt les circonstances l'ont séparée d’un guide si précieux. Sans défiance alors, elle a vu s’insinuer peu à peu dans sa maison et dans son propre esprit les maximes de cet abbé de Saint- Cyran, de cet « homme de parti, adroit, remuant, qui dissimulait ses idées funestes et pernicieuses sous l’austérité apparente de sa doctrine ». Elle a adopté ces principes, dont la rigueur plaisait à l’énergie de sa nature. Et quand, les erreurs jansénistes ayant enfin germé dans un grand nombre d’âmes, cette dangereuse hérésie a été condamnée par la Sorbonne d’abord, par les évêques ensuite et enfin par Rome, l’abbesse de Port-Royal a mis toute la hauteur, toute la force de son caractère à maintenir les désolantes opinions pour lesquelles elle s'était passionnée. Et elle s’y est attachée jusqu’à la mort.
Comment comprendre aujourd’hui la faveur si étendue dont les « cinq propositions » de l’évêque
d'Ypres et les « cent et une propositions » de Quesnel ont été l’objet? Comment concevoir le plaisir sauvage avec lequel des prêtres, des religieux, des communautés entières de femmes, des hommes très instruits, et même des membres trop nombreux des cours souveraines, se sont obstinés à professer des théories qui supprimaient le libre arbitre, et qui faisaient de Dieu une sorte de tyran dont la toutepuissance capricieuse accordait gratuitement à ceuxci le salut et le bonheur éternel, tandis qu’elle se détournait sans pitié de ceux-là et les rejetait dans l'enfer?
Le sang même du Christ n’était plus la propriété et la rédemption de tout le genre humain : il n’avait pas coulé pour le salut de tous; et sur l’image du crucifix, les bras de la divine victime ne devaient plus être représentés comme étendus pour embrasser le monde; ils devaient monter rapprochés et resserrés l’un contre l’autre pour affirmer l’exclusion volontaire des uns et le salut non moins volontaire des autres.
Quelle perversion de la foi de l'Évangile! Et si a les plus parfaits seuls étaient admis à s'adresser à Dieu et à lui dire, avec confiance : Notre Père qui êtes aux cieux »; si « l'enfant prodigue lui-même, qui est le modèle des pénitents, ne pouvait plus marquer son repentir par ces paroles : Mon Père,
j'ai péché contre le ciel et contre vous, » serait-ce là les traits sous lesquels il faudrait se représenter l'Église, et se reconnaïtrait-elle à ces définitions?
Et combien Bossuet avait raison, quelques années seulement après la mort de la Mère Angélique, vers 166$, quand il écrivait aux religieuses de Port- Royal contemporaines et compagnes de cette altière supérieure : « Si vous continuiez dans la voie où vous êtes, peu à peu vous vous verriez détachées de la conduite ordinaire de l’Église et attachées à des conduites particulières de personnages, desquels je ne veux rien dire, sinon qu’ils sont à plaindre plus que je ne puis l’exprimer, d’en être réduits à ce point qu’ils semblent mettre toute leur défense à décrier hautement, et de vive voix et par écrit, tout le gouvernement présent de l’Église. »
Hélas! ce n’est pas seulement au dix-huitième siècle que, sur cette redoutable question du jansénisme, «tout le gouvernement de l'Église a été décrié » et faussement apprécié. Notre temps a connu des avocats résolus de cette cause fatale dont, encore aujourd’hui, les conséquences se font sentir et ont mis dans les âmes un levain funeste de mépris pour la foi et pour les institutions de l’Église.
Il était donc utile de présenter une fois encore au public une esquisse fidèle de la vie de la Mère Angélique, et de faire toucher du doigt les leçons qui se
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dégagent de cette existence si pure et si noble par certains côtés, par d’autres si pleine d’orgueil et d’opiniâtreté.
Si ces fières entêtées avaient trouvé le bonheur et la paix dans leur entêtement même, on leur ferait un mérite éclatant de leur obstination : comme l’impie, qui brave à l’heure de la mort les sévérités des jugements divins, et se targue de sa tranquille insouciance en face de l'inconnu, dans lequel 1l va descendre.
Mais la dureté de cœur de la Mère Angélique; mais les plaintes qu’elle avait peine à retenir quand elle sentait s'approcher l’heure où elle rencontrerait, de l’autre côté de la tombe, le visage du souverain juge, qu’elle s’était étudiée à croire impassible et froid; mais son involontaire angoisse à mesure que s’avançait l'éternité, ne sont-ce pas là tout autant de preuves que son rigorisme exagéré et la sécheresse affectée de son Âme n'étaient pas le fruit du véritable esprit de l'Évangile?
Ah! nous qui avons été, dans les cloîtres, les témoins émus de tant de morts paisibles, confiantes, et souvent même joyeuses, nous haïssons ces doctrines, qui ne sont pas seulement austères, — il y a une austérité légitime et presque nécessaire, — mais cruelles et tout à fait barbares. Ce n’est pas là le « joug doux et léger » de notre Maître!
Une espérance toutefois demeurera, nous le croyons, dans les âmes pieuses qui parcourront avec tristesse la vie de la Mère Angélique. Dieu voit plus loin que l'œil de l’homme; et, quand Il le veut, Il a bientôt fait de fondre les glaces les plus opposées à la suave chaleur de sa grâce toute-puissante. Qui sait si, même à l'instant où la rigide abbesse éprouvait, en face de la mort et de l'éternel avenir, les impressions douloureuses dont témoignent les documents les plus authentiques, le doux visage du Rédempteur ne s’est pas penché vers elle, pour lui suggérer des pensées plus consolantes, et lui rappeler la grande parole de saint Paul, la parole du suprême amour : « Le Christ m'a aimé, et il s’est livré pour moi!»
Est-il besoin d'ajouter un mot pour affirmer que l’auteur ne s’est pas permis un travail d'imagination? Il a puisé scrupuleusement aux meilleures sources, et il n’a rien avancé de lui-même, convaincu que, surtout dans une biographie pareille, la vérité devait être son premier souci.
Puisse son œuvre faire du bien et l’encourager à ne pas déposer une plume humblement consacrée au service de la Religion!
+ FR.-M.-A. DE CABRIÈRES, Évêque de Montpellier.
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