‹ Angélique ArnauldChapitre 4 sur 62 · LES ORIGINES · texte numérisé non relu

LES ORIGINES

C'est une famille curieuse à étudier que cette famille des Arnauld. Ils sont alliés, quoique de fort loin sans doute, aux Créqui, aux Gesvres, aux Montmorency (1) même; les Arnauld d’Auvergne se rattachent aux Arnauld de Provence, « de très noble origine, » comme nous l'apprend M. d’Andilly avec une insistance modeste, — héritage de famille aussi, cette modestie-là! — ils ont

leurs titres, leurs armes, leur dédain de ce qui est

(1) Mémoires d'ARNAULD D'ANDILLY,

un peu au-dessous d'eux... et cependant on les sent si peu grands seigneurs |! Comment expliquer cette impression ? Est-ce leur gravité un peu lourde, l'allure pompeuse qui leur est naturelle, sans ce ren de chevaleresque et d’enlevé, légère fleur de race? Ou leur enfantin désir de se hausser tant qu'ils peuvent, et, soit dans leurs mémoires publics, soit dans leurs papiers de famille, ce soin de se parer de leurs alliances ou de leurs relations ? Tout cela est d’allure bien bourgeoïse, mais en somme cela ne suffit pas à classer ici ou là. Ils ne se sentent pas assez grands pour se montrer eux-mêmes, eux seuls, tels qu'ils sont enfin. Toutes leurs vanteries ne valent pas le mot de Guizot, écrivant, en refusant le titre de grand d’Espagne : « Pour mes enfants, le nom de Guizot suffira (1). » Mais 1l faut être déjà très affiné pour sentir cette nuance et pour vouloir être seulement soi.

Arnauldd’Andilly, le frère aîné de Mme Angélique, donnera donc à ceux que cela intéresse une généalogie complète. On verra là toutes les charges possédées par les ancêtres, et les jolis mots que les rois Henri IIT et Henri IV laissaient tomber sur tels ou

(1) Guizor, Lettres,

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tels, comme une royale récompense d’une longue vie de fidélité. On y verra aussi, et en plus grand nombre, toutes les charges, tous les honneurs, toutes: les dignités qui auraient accablé les Arnauld, si l'ingratitude, si l’injustice (1), si la mort... — on trouve souvent ce s/ malencontreux surleur route, — n’y avaient mis obstacle... Ils s’en consolaient, sans doute, en disant par avance le mot naïf de d'Andiily éloigné par Monsieur : « Je prie Dieu qu’il ne leur arrive pas souvent des choses aussi préjudiciables à leur service qu'est celle d’éloigner un aussi homme de bien que je suis (2). »

Oh! cette candeur des Arnauld!

Remarquons que leur grand-père, le vaillant M. de la Mothe, qui s'était fait protestant, se convertit seulement après la Saint-Barthélemy, laissant en-

core « dans la religion » plusieurs de ses enfants.

(1) Il nous faut ranger, je pense, sous ce titre d’injustice, les furieuses boutades de Sully : « Arnauld l'aîné joignit en cette occasion l’ingratitude, l’avarice et la fourberie. » (En se retirant des affaires.)

- Et encore : &

« Je le traitai d’ingrat, de méchant, d’effronté. Je le menaçai de lui donner un soufflet, et lui défendis de paraître devant moi...» (Mém. de Sully).

Un soufflet à un Arnauld !

(2) ARNAULD D’'ANDILLY, p. 252.

é. Angélique Arnauld

ee

Il faut se souvenir de ce fonds huguenot, très réel, quoique contesté, que nous retrouvons dans leur vertu glacée. Notons aussi ce souci suprême des apparences impeccables, qui s'allie, chez eux, avec une sorte d’inconscience, à des indélicatesses trop graves. Ainsi ils continueront à se trouver de bonne foi les plus honnêtes gens du monde, tout en faisant donner, à l’aide d’un faux, des abbayes à leurs filles, et, pour d'éminents services rendus à l’État, des pensions... à des enfants à la bavette (1). Voilà le côté pharisaïque que nous rencontrerons dans le cours de cette histoire. Mais, malgré ces ombres, l’austérité des mœurs, la bravoure, la fidélité, l’inattaquable vertu des femmes, l’éloquence ou tout au moins le don de bien dire, héréditaire aussi chez les Arnauld, l'honneur surtout, l’honneur mondain, dans lequel ils étaient pétris, tout cela formait une race vigoureuse de réputation bien assise. Et nous ne nous étonnons pas que Mme Angélique ait grandi si vite, et d’une raison si précoce, dans un milieu où elle devait trouver plus d’austérité que de sourires.

Cette austérité avait eu cependant son heure

(1) Et ce ne sont pas seulement des chroniqueurs, plus ou moins malveillants, qui nous l'apprennent. Mme Angélique éllemême y revient plusieurs fois. :

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presque romanesque. M. Antoine Arnauld, père de notre héroïne, après avoir fait son droit « sous le docte M. Cujas», avait hérité de la charge de procureur général de Catherine de Médicis. La mort de cette princesse lui avait rendu sa liberté, et, abandonnant aussi son titre d’auditeur des comptes, il se consacra au barreau. Il ÿ réussit merveilleusement, et, si les plaidoyers qui nous restent nous semblent d’une lourdeur et d'une pompe écrasante, les contemporains n’en jugeaient pas ainsi : témoin le duc de Montpensier, qui, présent à une harangue où Arnauld décrivait le combat de Fornoue, tira vivement son épée, se croyant à la bataille; témoin encore M. Marion.. mais ici le petit roman commence.

Ce M. Marion, dont le cardinal du Perron disait que, depuis Cicéron, il n’y avait pas eu d'avocat tel que lui, se connaissait en beau langage. Et, loin d’avoir cette jalousie de métier, qui gagne facilement à ce qu’on raconte, les membres du célèbre corps, il suivait, avecune bienveillance marquée, les débuts des « jeunes ». Lorsque, pour la première fois, ilentendit Antoine Arnauld, il fut sitransporté d’admiration qu’il enleva littéralement le jeune avocat dans son carrosse et l’emmena dîner chez lui. Or M. Ma-

rion avait une fille, et cette arrivée du Jeune dieu,

6 Angélique Arnaula

qe ren mes ve

encore dans toute l’exaltation du triomphe, bouleversa la tranquille demeure. Mile Marion devait être belle, les portraits superbes de ses filles le font supposer. Elle appartenait à une excellente famille de robe. Le faible des Arnauld pour les titres y trouvait même son compte, grâce aux lettres de noblesse qu'Henri IIT avait concédées à M. Marion, Simon Marion, baron de Druy. Le beau-père, qui allait devenir avocat général, n'était pas pour écarter un gendre ambitieux... Bref, et sans démêler quelle fut la part des convenances, si complètes, et celle d'un sentiment auquel le bon ton de l’époque permettait peu d'expansion, Antoine Arnauld épousa en 1585 la fille de l'illustre maître. Ce fut un mariage heureux, d’un bonheur paisible et solide, comme des gens de cette gravité auraient pu le

rêver... s’1s avaient jamais rêvé!

Tandis que la jeune Mme Arnauld vivait assez retirée, absorbée par ses enfants — elle en eut bien vingt

— et par le soin de sa maison, modèle de régularité

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et de tenue, M. Arnauld poursuivait brillamment sa carrière d'avocat. Nous l'avons dit, c'était une fête de l'entendre; le port, le geste, la voix, il avait tout de l’orateur. Il excellait dans le goût du jour à semer ses plaidoiries de citations étranges, d’hyperboles ; à prendre son sujet de très haut et de très loin. Il faisait entrer, on ne voit pas bien comment, dans le vol d’un pain chez un boulanger, la conjuration de Catilina; ou, dans une confiscation injuste faite à un Génois, l’histoire des Doria. « Hélas ! qu'est-ce que la république de Gênes a à faire avec mon argent? » s’écriait plaisamment son client en pleine audience.

L’éloquence d’Arnauld cherchait un autre champ que ces mesquines revendications de tous les jours. Il le trouva, ou crut le trouver, dans un plaidoyer au nom de l’Université de Paris contre les Jésuites. L'occasion — toutes les occasions étaient bonnes — fut l'attentat de Barrière (dit la Barre) contre Henri IV. Arnauld s’enflamma; il prit les malheureux Pères pour cible... et de quel ton il leur parla !

« Quelle langue, quelle voix pourrait suffire pour exprimer les conseils secrets, les conjurations plus horribles que celles des bacchanales, plus dangereuses

que celles de Catilina (encore Catilina !), qui ontété

ê | Angélique Arnauld

tenues dans leur collège de la rue Saint-Jacques? »

« Boutique de Satan, où se sont forgés tous les assassinats qui ont été exécutés ou attentés en Europe depuis quarante ans. O vrais successeurs des Arsacides ou assassins ? »

Ah ! dit finement Sainte-Beuve, il faut s'arrêter, on en sourit. Et cela a été une fois de l’éloquence!

Les Jésuites furent expulsés en 1595. L'Université reconnaissante rendit un décret par lequel elle promettait à Arnauld et aux siens une gretitude éternelle. Elle tint parole.

Pendant ces graves événements, la petite Jacqueline — notre future Angélique — commençait à grandir. Elle était venue au monde le 8 septembre 1591, peu aimée de sa mère, à ce qu’elle nous dit, mais, en revanche, adorée de son grand-père. Les jolies scènes de son enfance, qui nous ont été conservées, nous permettent de faire revivre cet intérieur de famille. Pénétrons donc, en face de l'appartement des Arnauld, dans le cabinet de l’avocat général. Tout est grave, tout est austère; mais un sourire d'enfant égaye les vieux papiers et les vieilles murailles. Sur

un carreau, aux pieds du solennel conseiller d’ État (ile

(1) Car M. Marion, déjà anobli par Henri IT, devint succes-

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la petite Jacqueline est assise, passant là des journées entières, silencieuse malgré ses quatre ou cinq ans. Le vieillard compulse ses dossiers ou compose un de ses réquisitoires fulminants ; mais il s'arrête parfois, oubliant les procès, les secrets d'État, les Jésuites même, ces malheureux Jésuites, qu’il s’apprète à foudroyer à son tour, et 1l songe, la main posée sur la blonde tête. L'enfant sent si bien l’atmosphère de tendresse qui l'enveloppe que, lorsque l’aïeul se lève, elle le suit, le tenant naïvement par une de ses manches, de peur dele quitter. Elle se sait tellement chez elle auprès de lui que, si quelqu'une de ses sœurs frappe à la porte: « Allez-vous-en, crie-t-elle, dans une colère enfantine : c'est ici ma maison et non la vôtre. » Et le grand-père, souriant, la laisse dire. Parfois quelques amis arrivent, on leur fait alors les honneurs de cet esprit si précoce. Pour bien garder sa place et se faire considérer, s’ils lui demandent son nom : « Jacqueline Marion, » répondelle fièrement ; ce qui ne l'empêche pas de 5e faire appeler « Jacqueline Arnauld » chez son père. Il

lui faut ce rang à part de fille de la maison, car, nous

sivement président aux enquêtes, conseiller d'État, avocat général au Parlement. Ses plaidoyers, réunis sous le titre Actiones forenses, furent réimprimés en 1620.

dit-elle : « J'étais fine, déjà, et faisais la circonspecte. »

Elle n’était pas seulement fine : elle montrait des dons merveilleux d'intelligence, de volonté, de caractère. M. Marion n'aurait pu accepter pour cette enfant si distinguée une condition médiocre; d'un autre côté, cinq filles déjà se suivaient à un an de distance, laissant peu de place à des perspectives brillantes d'établissement. L'avocat général se sentait vieillir; et cette impression mélancolique imprimait une sorte de hâte à ses rêves de tendresse paternelle. Il résolut donc, malgré l’âge de sa bien-aimée Jacqueline, de la faire nommer abbesse; et il prit la même disposition pour la cadette, Jeanne(r).C'était leur assurer, aux yeux du monde, un avenir tran quille, très considéré, flatteur même pour la famille, sans austérité n1 séparation douloureuses, les religions du temps étant, en général, fort mitigées. A trois siècles de distance, ces actes arbitraires nous

semblent à peine croyables. Décréter, suivant le

(1) On s’étonnera peut-être que le grand-père disposât en maître de ces enfants; mais l'intimité de M. Marion et de M. Arnauld était si étroite « qu’il ne s'en vit jamais de pareille », nous dit M. d'Andilly; tout se faisait donc de concert, mais avec ce respect de la puissance paternelle, que l’on ne SoHpçonne même plus aujourd’hui.

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nombre des enfants, que l’un entrera dans la religion, celui-ci « dans l'épée », celui-là « dans la robe », sans les consulter, ou en les consultant seulement pour la forme, cela nous semble un étrange abus de la puissance paternelle. Ces vocations saintes, qu'on traitait comme une carrière, nous expliquent bien des misères et bien des scandales. L'Église avait beau s’y opposer de tout son pouvoir, refusant de recevoir et de bénir les enfants, interdisant de forcer leur volonté sous les peines les plus sévères, l’ambition des parents tournait la difficulté.

M. Marion, subtil et fin(1) comme ïül l'était, s'y entendait mieux qu'un autre, et y avait du reste plus de facilité. L'amitié d'Henri IV lui assurait tout crédit ; le bon roi n'apportait pas une attention très scrupuleuse à l’âge des abbesses ; d’un autre côté, les Arnauld avaient, dans leurs relations, un M. de la Croix, abbé de Cîteaux, homme d'extraction assez basse, prêt à quelques complaisances. Rome seule restait inaccessible, Rome, d’où l’on attendait les bulles, pour rendre l’élection valide. L'intégrité des Arnauld eut une légère défaillance. Ils demandè-

(1) Il n'avait pas une réputation de dévotion exagérée :« plus éloquent que pieux, » dit plaisamment L'Estoile, « dont le jugement appartient à Dieu et non aux hommes. »

rent le double bénéfice de Port-Royal pour Jacqueline, et de Saint-Cyr pour Jeanne, à l’aide d’un faux, où ils trompaient sur l’âge de ces enfants. Ce faux devait se renouveler une seconde fois, sans que leur paisible estime d'eux-mêmes en fût troublée. L’hon-

nêteté selon le monde —et encore pas très difficile !

Ji]

Un jour que Jacqueline était seule auprès de son grand-père, à son ordinaire : « Ma fille, lui dit-il, ne voulez-vous pas bien être religieuse? » Et croyant remarquer une hésitation douloureuse dans les grands yeux de l'enfant : « Mais, ma fille, vous ne seriez pas simple religieuse; je vous ferais abbesse et la maîtresse des autres. » Ici, nous l’écoutons ellemême : « Aussitôt je jugeai qu'il fallait que je me rendisse à sa volonté; et ce qu'il ajoutait de la qualité d’abbesse adoucissant un peu ce qui me paraissait très dur, je lui répondis : « Oui, mon « grand-papa, jele veux bien. » Mais, en mêmetemps,

je crevais de dépit, et disais en moi-même : « Si

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« j'étais l'aînée, on me marierait. Ne suis-je pas « bien malheureuse de n’être née que la seconde des filles?» Mais aussitôt je revins un peu à moi et considérai que je suivais de si près ma sœur Catherine(r), qui était l’aînée, que mon père ne me pourrait pas aisément marier comme ma sœur; de sorte que je résolus d'accepter la religion, puisqu'on le voulait ; et aussitôt je rentrai dans la chambre de mon grandpère Marion et lui dis : « Je n’ai consenti d’être reli- « gieuse qu'au cas que vous me fissiez abbesse; vous « me l’avez promis; souvenez-vous de votre pro- « messe(2). »

Elle est là tout entière, la grande Angélique, avec sa fermeté, ses résolutions héroïques et son orgueil indomptable. Elle est là telle que nous la retrouverons quand, l'influence du doux évêque de Genève ayant disparu, le sombre Saint-Cyran s’emparera de son âme. Grande toujours, jusque dans ses erreurs, mais d’une grandeur qui, à la seconde et douloureuse période de sa vie, rappellera les

anges déchus. Nous soulignons ce trait en passant :

(1) Plus tard Mme Le Maistre.

(2) Mémoires de Port-Royal, liv. Il, 2° partie. « Entretiens

de la Mère Angélique avec M. Le Maistre, son neveu, qui les écrivit sur-le-champ, etc. » Utrecht, 1742.

tant d’heures radieuses nous en séparent encore! Jeanne, la cadette, reçut en même temps une communication analogue; mais elle l’accueillit d’une façon bien différente. Après avoir réfléchi, l'enfant vint timidement retrouver son grand-père, le suppliant de la faire religieuse s’il le voulait, mais non pas abbesse, car elle avait ouï dire que les abbesses rendraient compte à Dieu des âmes de leurs religieuses. « Je la veux être, moi, » s’écria impétueusement Jacqueline, qui était entrée à sa suite. « Je la veux être, et leur ferai bien faire leur devoir. » La réformatrice de Port-Royal se révélait dans

cet éclair.

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