EMPRISONNEMENT DE M. DE SAINT-CYRAN
Port-Royalétait gagné. Jusqu’à la mort, Mme Angélique allait être le défenseur intrépide des doc- trines de Saint-Cyran; elle allait chercher à atteindre et à conquérir tous ceux qu’elle jugerait dignes . de devenir des disciples. Le foyer que désirait Jansénius était donc trouvé et fondé; mais les ambitions de Saint-Cyran allaient au delà. L'abbé désirait — l'Oratoire restant imprenable, à cause de la résistance absolue du Révérend Père de Condren — s'attacher des hommes d’un dévouement sûr, d’une soumission d'esprit complète, prêts à suivre aveuglément toutes ses pensées. Il voulait fonder, il fonda en réalité une réunion de pénitents, ceux dont 1l pourra dire à ses dernières heures : « J’en laisse douze
plus forts que moi. » Plus forts peut-être parce qu'ils
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étaient plus aveuglés, plus tranquilles dans leur erreur, grâce à la formation savante que leur avait donnée Saint-Cyran; maïs à coup sûr, au moins pour quelques-uns, d’une âme plus haute, plus sereine et plus pure que celle de leur triste guide.
Le premier de ceux-là, vaillant et superbe entre tous, fut Antoine Le Maistre, fils de Catherine Arnauld, neveu d’Angélique et d’'Agnès. Il tenait de sa mère l’impressionnabilité profonde, nous dirions aujourd’hui le nervosisme. Il joignait à une haute intelligence cette inquiétude passionnée qui est le fond de certaines âmes, « ces âmes de tempête » dont parle Byron pour les avoir si bien connues. C'est la vie qui pour ceux-là semble trop lourde; ce sont les félicités de ce monde quileur sont trop décevantes, trop au-dessous du rêve ardent. Ces êtres si nobles paraissent marqués d'avance pour les catastrophes imprévues ou pour les grands dépouillements héroïques. Les liens qui enchaînent les autres sont impuissants à les retenir dans les voies battues; et, afin de sortir de ces voies qui leur semblent si arides, quelques-uns se laissent aller à des chutes déconcertantes, à des désespoirs que rien au dehors n’explique. Les autres montent au sacrifice mystique, à
l'abandon de tout ce qui n’est pas Dieu, de tout ce
Les soliiaires 26
qui a été impuissant à calmer la soif douloureuse. Antoine Le Maistre fut de ceux-là. Ses grandspères Marion, Arnauld, Le Maistre, — et ce Le Maistre plus ancien qui lutta victorieusement pour Henri IV en opposant la loi salique aux prétentions espagnoles, — ses grands-pères lui avaient léou l’éloquence héréditaire, encore éclairée en lui d’un nouveau rayon. On venait en foule pour l’entendre Sa réputation était merveilleuse. Lors de lanomina tion de Pierre Séguier au grade de chancelier, 1 jeune avocat fit les trois discours d'usage qui ravirent tout Paris. Qu'importe si à distance ces plaidoyers
nous semblent longs, emphatiqueset vieillis? Leur
succès alors n’en était pas moins enivrant. Riche-
lieu, attentif, regardait de loin le talent qui s’affrmait, pour s’en servir le moment venu. Sur ces entre. faites, Antoine Le Maistre eut quelques velléités de se marier; il crut avoir entrevu dans une femme, « la plus belle et la plus sage de tout Paris, » l’idéale
fiancée. On hasarde même le nom de la jeune fille,
qui était, si l’on en croit quelques-uns, Magdeleine
de Cornouailles. Antoine Le Maistre, expansif comme tous les amoureux, en parla bientôt à sa tante la Mère Agnès, alors abbesse; il choisissait bien sa
confidente ! Au premier mot de son neveu, Agnès
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s’émeut. Le dédain janséniste perce déjà dans la réponse, et aussi cette pointe de préciosité qui se révèle et se joue dans une méprise voulue. « Mon très cher neveu, ce sera la dernière fois que je me servirai de ce titre. Autant que vous m'avez été cher vous me serez indifférent, n’y ayant plus de reprise en vous pour y fonder une amitié qui soit singulière. Je vous aimerai dans la charité chrétienne, mais universelle, et comme vous serez dans une condition fort commune, je serai aussi pour vous dans une affection fort ordinaire. Vous voulez devenir esclave et avec cela demeurer roi dans mon cœur. Cela n’est pas possible; car quel rapport y at-1l de la lumière avecles ténèbres et de Jésus-Christ avec Bélial? Vous direz que je blasphème contre ce vénérable sacrement auquel vous êtes si dévot. Mais ne vous mettez pas en peine de ma conscience qui sait bien séparer le saint d'avec le profane, le précieux de l’abject, et qui enfin vous pardonne avec saint Paul. Et contentez-vous de cela, s’il vous plaît, sans me demander des approbations et des louanges. Mais en écrivant ceci je relis votre lettre et, comme me réveillant d'un profond sommeil, j'entrevois je
ne sais quelle lumière au milieu de ces ténèbres et
quelque chose de caché et de mystérieux dans ces
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paroles qui paraissent si claires et si communes. Je
commence à douter que cette histoire de vos amours
que vous me racontez si au long, sans considérer que
je n’ai point d'oreille pour entendre ce discours, ne soit une énigme tirée des paraboles de l'Évangile où l'on fait si souvent des noces, particulièrement une où 1i n’y a que les vierges qui soient appelées. Au petit rayon de clarté qui me paraît maintenant, mon esprit se développe et se met en devoir d’expliquer vos paroles et de regarder d’un meilleur œil cette excellente fille qui a ravi votre cœur. Vous dites qu’elle est la plus belle et la plus sage de Paris, et vous deviez dire du paradis, puisqu'elle est sœur des anges. Oh! qu’elle est belle, la chaste génération, avec clarté, et qu’elle est sage! etc. »
Il paraît que le pauvre prétendant ne fut pas satisfait de ce badinage; il s’en plaignit même amèrement; mais Agnès ne se décourage pas pour cela Elle reprend son allégorie, la pousse, l’épuise; et, autour de ces fusées de malice, passent des mots plus durs, comme ceux-ci: « J’ai réprouvé ces noces, et non pas pour ceux qui ne sont pas dignes de la vie angélique, que je laisse dans leur infamie, comme vous le dites vous-même, mais pour désirer que
vous ne vous y engagiez pas. » Et encore : « De
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dire qu’on sera rempli des grâces du ciel, dans un état qui en est moins favorisé que pas un autre, il faudrait une patience plus grande que celle du plus doux de tous les apôtres pour le supporter et ne dire comme il faisait à un esprit trompé de la bonne opinion de soi-même : Tu dis que tu es riche et que tu n'as faute de rien, et tu ne vois pas que tu es misérable, pauvre, aveugle et nu. Vous crierez encore contre moi que le mariage n’est pas une misère, ni un aveuglement, ni une nudité spirituelle, puisqu'il contient la grâce aussi bien que les autres sacrements. Mais quelle grâce en comparaison de celle du sacerdoce! Et oserais-je dire, à peine de vous mettre des armes en main pour me combattre, que si ce ministère de mort et de condamnation est glorieux, le ministère de l'esprit surpasse tellement en gloire qu’il semble que le premier n’en ait plus.»
Est-ce l'opposition méprisante d’'Agnès ou quelque autre raison plus indépendante de la volonté du jeune homme? L'histoire ne le dit pas; mais le projet de mariage fut abandonné, et l’avocat se renferma dans ses plaidoyers superbes qui le faisaient regarder au palais « comme un roi dans son royaume ». Deux ou trois années passèrent ainsi; il vit pendant ce
temps d'une façon très suivie M. de Saint-Cyran.
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Les solitaires 267
Celui-ci, sansattaque directe, profitant des lassitudes d'âme et des revirements d'Antoine Le Maistre, commença à dominer sa conscience. La mort de Mme d’Andilly acheva l’œuvre. Antoine chérissait cette femme accomplie, aimée de tous ceux qui la connaissaient. Il assista à sa fin, que Saint-Cyran, nous allions dire consolait, — mais non, ce mot ne
convient pas au sombre docteur, — qu'il entourait,
au moins, de sa sollicitude et d’un effroi qui, involon-
tairement peut-être, perçait sous chaque mot. Antoine Le Maistre le voyait, l’entendait, et, l’épouvante se mêlant à sa douleur, il se demanda bientôt ce qu’il adviendrait de lui, s’il devait être jugé avec cette sévérité implacable après une vie tout enivrée des applaudissements des hommes. Bouleversé jusqu’au fond de l’âme, il alla se jeter aux pieds de Saint- Cyran, lui demandant ses conseils. On entend d'ici la réponse ; on mesure la joie du novateur.
Il fut décidé qu’Antoine abandonnerait le barreau, mais au moment des vacances, pour que sa retraite eût moins d'éclat. Il plaida donc encore deux ou trois fois, les yeux fixés sur le crucifix qui lui faisait face, ayant grand’peine à dominer l'émotion qui l’étreignait à ces premières heures de sa conversion.
Quelques-uns, l'avocat général Talon entre autres,
nereconnaissant plus la vibrante parole, s'étonnèrent de ce changement, l’attribuant à la fatigue, à un épuisement précoce. Leurs réflexions arrivèrent jusqu’à l'orateur. Piqué au vif à un point encore si vulnérable, Le Maistre reparut à la barre huit jours après. Jamais il n'avait été aussi beau, aussi étincelant, aussi soulevé par ce souffle d’éloquence qui tenait ses auditeurs haletants devant lui. Jamais sa jeune gloire, cette gloire dont on disait qu’elle était préférable à celle de M. le Cardinal, ne l’avait enveloppé d’une telle auréole. Un murmure d'admiration monta encore vers lui, — dernière fumée humaine! — et ce fut dans ce triomphe qu’il abandonna le palais. Il avait trente ans (1637).
Alors commença pour lui cette pénitence que M. de Saint-Cyran voulait apprendre aux gens du monde. En quittant le barreau, Antoine laissa aussi la maison paternelle. Il se retira d’abord dans lelogis . même de M. de Saint-Cyran et se voua, sous ses yeux, à cette vie étrange qui n'était pas la vie religieuse, — M. de Saint-Cyran en avait horreur, — qui n’était pas non plus la préparation au sacerdoce, — Antoine Le Maistre ne fut jamais prêtre, — mais une retraite qui rappelait celle des solitaires de la
Thébaïde. De longues confessions accompagnées
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et suivies de satisfactions terribles, un éloignement de la sainte table, dont on s’inquiétait peu parce que l’invocation du nom de Jésus devait suffire au converti, une séquestration absolue, une pénitence continuelle : voilà les grandes lignes. Immédiatement le jeune avocat fut appliqué à l'étude de l’hébreu, à la lecture de saint Augustin, le grand saint que, par une insulte gratuite, Jansénius et bien d’autres hérétiques avant lui avaient pris pour leur patron. Ils trouvaient dans l’œuvre immense de l’admirable docteur assez de points obscurs ou inexpliqués pour y abriter leurs erreurs; et l’on connaît, à propos de Jansénius, le mot qui courut alors et fit fortune : « C’est’ bien saint Augustin, mais regardé à travers les lunettes de Calvin. » Toutes les heures de Le Maistre furent d’abord employées à cette étude; mais quand de Paris on passa à Port- Royal des Champs, le jeunesolitaire entreprit de luimême les travaux les plus rudes : moissonner aux ardeurs du soleil, labourer, bêcher jusqu’à l'épuisement des forces, tout ce qui pouvait assagir cette nature de feu, toujours menacée de quelque nouvel orage.
Nous nous sommes étendus sur le premier et le plus illustre des solitaires pour étudier en lui le plan
et la méthode de Saint-Cyran; un mot rapide
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maintenant sur ceux qui vinrent le rejoindre dans cette même année 1637-1638, tous disciples et fils spirituels du même maître.
Ce fut d’abord le frère cadet d'Antoine, l’aimable M. de Séricourt, portrait vivant de sa mère et le préféré de son cœur. Ce M. de Séricourt avait, comme officier, les plus brillants états de service. Onl’avait cru mortausiège de Philippsbourg ; il n’était que blessé et prisonnier. Il parvint à s'échapper et retrouva,avecune stupéfaction profonde, son frère, le célèbre avocat, enseveli dans une austère retraite : « Que prétendais-je avec mon éloquence, » lui dit M. Le Maistre, « et que prétendez-vous vous-même par tous vos travaux et vos combats? Jamais je ne me suis trouvé plus heureux que depuis que je n’ai plus endossé ma robe; vous éprouveriez sûrement le même bonheur si vous renonciez à l'épée. » Il y renonça sur-le-champ et vint partager avec Antoine la vie solitaire qu’il avait embrassée. D'une extrême douceur, d’une nature heureuse et naïve, il rappelle cet Alypius dont saint Augustin parle avec tant d'émotion. Bientôt la pénitence parut encore trop facile à sa ferveur. Il fit des démarches pour être reçu chez les chartreux, mais les doctrines de Saint-
Cyran commençaient à faire du bruit et à devenir
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suspectes : on ne put se résoudre à accepter un de ses disciples. M. de Séricourt resta donc avec son frère, ayant toujours dans sa modestie douce un rôle plus effacé. Il avait choisi de lui-même la tâche de copiste : tels ces moines du moyen âge, qui vivaient et mouraient courbés sur leurs manuscrits, copiant avec amour les vieux textes, jetant à la grâce de leur fantaisie les fines arabesques d’or et de pourpre autour des noms du Christ ou de Notre-Dame.
Mais le jansénisme ne connaissait pas les couleurs Joyeuses ; 1l n’y avait plus là ni fleur, ni sourire, ni hymne naïf à la Vierge, — toutes les enluminures légères de la plume ou de la pensée! — M. de Séricourt copiait les lettres de M. de Saint-Cyran ou les lourds in-folio de son oncle Arnauld, un inconnu encore celui-là, que nous allons voir bientôt entrer en lice.
Les deux frères étaient donc convertis au sens janséniste, c’est-à-dire retranchés du monde et voués à la pénitence, presque sans aucun secours des sacrements. Le plus jeune des Le Maistre, Isaac, connu sous le nom de M. de Sacy, les avait précédés dans la voie. Sa mère l'avait confié à M. de Saint-Cyran quand il n'avait encore que vingt ans.
Était-ce à cette influence de longue date qu’il de-