‹ Angélique ArnauldChapitre 5 sur 62 · UNE ABBESSE DE ONZE ANS · texte numérisé non relu

UNE ABBESSE DE ONZE ANS

L'abbé de Cîteaux, après bien des démarches, obtint de Mme de Boulehart, abbesse de Port- Royal, la charge de coadjutrice avec future succes- . sion pour Jacqueline Arnauld. Mais Mme l’abbesse — on n'est point parfait — ne se souciait pas d’avoir sous les yeux sa future remplaçante. Sans attendre la réponse de Rome, toujours longue à venir, Jacqueline fut donc conduite au monastère de Saint- Antoine au faubourg Saint-Jacques, pour y prendre immédiatement l’habit (2 septembre 1599). Ce fut M. de la Croix qui le lui donna, devant une nombreuse et brillante assistance. Très digne, la petite novice reçut la blanche robe de Saint-Bernard; puis elle remonta en carrosse avec toute la compagnie, pour aller terminer joyeusement la fête chez son

père, ravie d'être le point de mire de tous les

regards. Elle passa ensuite six semaines dans le monastère, enchantant les religieuses par son esprit et sa grâce, avant d’aller rejoindre à Saint-Cyr sa sœur Jeanne.

Les deux fillettes restèrent ensemble près d'un an, menant gaiement leur vie d'enfant, ayant encore, malgré l’habit de Jacqueline, d’amusantes petites querelles. Jeanne, quand sa sœur la froissait par ses airs autoritaires, lui signifiait qu’elle n’avait que faire d’elle dans son abbaye, et qu’elle aurait vite obtenu de la mettre à la porte. Mais bientôt, les larmes aux yeux, elle demandait pardon à cette aînée si imposante, dont l’ascendant s’affirmait déjà d’une façon irrésistible. Travaillant un peu, jouant beaucoup, allant quelquefois à l'office et quelquefois aussi chez leurs parents, une année s’écoula très vite pour les petites filles. Le 24 juin 1600, Jeanne, à son tour, prit l’habit de novice bénédictine. Les deux sœurs se séparèrent le lendemain, non sans peine. Jacqueline allait finir son noviciat et poursuivre son éducation dans un monastère de son ordre, à Maubuisson; et quels exemples elle allait y trouver!

Maubuisson était une superbe abbaye qu'Henri IV,

dans un jour de gaieté, avait remise entre les mains

Une abbesse de onze ans 17

d’Angélique d’Estrées, sœur de la belle Gabrielle. Hélas! cette abbesse inspire des doutes sur la valeur des choix pieux du monarque. Les scandales qu’elle donnait étaient tels que Mme Gabrielle lui reprochait amèrement « d’être la honte de leur maison ». Une telle parole, tombant de ces jolies lèvres, est singulièrement suggestive... Retirée dans un appartement somptueux, où elle entretenait toujours nombreuse compagnie, les jeux, les danses, les chasses, alternaient, pour Mme d’Estrées et pour ses religieuses, avec les visites d'Henri IV. Le joyeux monarque y faisait de fréquents séjours, n’ayant pas à redouter les sermons de la facile abbesse. Bertaucourt et Maubuisson, devenus tour à tour comme les fiefs de la grande dame, n'avaient plus de monastique que les murs; c'était le relâchement, la décadence complète. Comment Antoine Arnauld, si rigide dans ses principes; comment Mme Arnauld, qui ne pouvait souffrir à son service une femme de chambre un peu légère, eurent-ils la pensée de confier leur fille à cette abbesse fantaisiste? À première vue, cela ne s’explique pas; en y regardant de plus près, on se rend compte que Mme d’Estrées était puissante, alliée aux premières familles du royaume, et que se

mettre sous sa protection, c'était faire la cour au

PA ROUES Mo “a

roi(1). La politique des Arnauld et leur ambition sans scrupule les guidèrent dans ce choix; et Jacqueline fut amenée à Maubuisson le 26 juin 1600.

Le séjour qu'elle y fit ne semble pas lui avoir laissé d'impressions pénibles. Elle jouait dans la chambre de « Madame » avec d’autres petites filles qu’on élevait aussi dans l’abbaye. La liberté et la mollesse qui l'entouraient auraient dû lui enlever toute épouvante de sa vie future. Et cependant, sans qu’elle s’en rendit compte, quelque chose en elle répugnait au relâchement. Elle était naturellement si haute d'âme que le mal, même indistinct, comme il pouvait apparaître à une enfant de huit ans, ne l'atteignait pas. Trois mois après son entrée, Mme d’Estrées l'ayant prise dans un voyage à Bertaucourt profita de la proximité d'Amiens pour la faire confirmer. L'ignorance de Jacqueline était telle qu’elle ne connaissait, de ce sacrement, que le nom. Dieu y suppléait par une sorte d’attrait secret; et une dévotion que le milieu, certes, ne favorisait pas naissait en elle.

Déjà, lors de sa première confession, elle en

avait donné des marques naïves. Le prêtre lui avait

(1) Cette abbesse mondaiïne est amie du roi, et conséquemment de M. Marion, selon l'usage des favoris. (GUIBERT.)

Page 1