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274 Angélique Aynauld
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môneries — Saint-Cyran désirant demeurer à Port-
Royal — et une opposition marquée à l'annulation du
mariage de Monsieur, ce qui ne rentrait point dans la politique du ministre; mais ces derniers points ne furent que le prétexte. Saint-Cyran n'était pas un inconnu pour Richelieu. Le savant abbé avait publié en 1632 un livre qui fit un grand bruit : Petrus Aurelius, pour défendre en apparence la hiérarchie ecclésiastique et les évêques, pour détruire en réalité la Compagnie de Jésus. Ce livre, condamné pour ses fausses maximes, débutait par un éloge de Richelieu où l'esprit du cardinal était comparé « aux lis et aux roses ». L'abbé, on le voit, savait être courtisan à ses heures, et toujours dépassant la mesure, sans le tact, sans la grâce légère qui relève : exagéré en cela et faux comme en tout le reste. Qu'on se rappelle ses flatteries dégradantes à Henri IV, quand l'abbé vante le bonheur d’être mangé par le roi, et encore les adulations ridicules au belliqueux M. de La Rocheposaie, et à Richelieu enfin, Richelieu comparé aux lis et aux roses! On se demande où s’est créée la légende du stoïcisme dédaigneux de M. de Saint-Cyran, si ce n’est peutêtre dans ses emportements entre intimes et ses
bravades à huis clos. Quoi qu’il en soit, Richelieu
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laissa passer les erreurs sous les louanges, et reconduisant un jour l’abbé devant la Cour : « Messieurs, dit le cardinal, voilà le plus savant homme de l'Europe. » Cependant il l’observait ; quand les pre-
mières plaintes arrivèrent jusqu’à lui, il en pritnote. Son ami le Père Joseph du Tremblay, l'Éminence grise, vint bientôt grossir les griefs. Saint-Cyran
avait essayé d'établir au Calvaire, l’ordre fondé et protégé par le Père Joseph, les mêmes errements qu'à Port-Royal. La résistance intelligente et ferme de la supérieure l'avait arrêté. Sous main, une enquête se poursuivait : on apprenait des choses étranges. Saint-Cyran se croyait éclairé directement par le Saint-Esprit et se conduisait par cette voix intérieure. Quelquefois, au milieu de la messe, il quittait l’autel brusquement et rentrait à la sacristie, disant que Dieu le voulait ainsi. Souvent, en donnant des conseils, il coupait court ou tout d’un coup revenait, suivant que l'inspiration était plus ou moins nette; et d’autres traits s’ajoutaient en foule, quelques-uns vraiment plaisants. Ainsi, au temps de leur amitié, Mgr Zamet avait envoyé à M. de Saint-Cyran une biblemagnifique ; celui-ci, touché et reconnaissant, chargea le crocheteur qui s’en retour-
nait d’un superbe « cabinet » à incrustations de nacre
qu’il voulait offrir à l’évêque. Le crocheteur se mit en marche; il n’était pas à la porte que Saint-Cyran l’arrêta vivement, l’assurant que Dieu se tenait satisfait de sa bonne volonté et n’en voulait pas davantage... Et le cardinal, entendant l’histoire de ce nouveau sacrifice d'Abraham, ne pouvait setenir d’en rire, en répétant : « Maïs c’est un visionnaire!» Cependant il était inquiet. |
Bientôt, en effet, Richelieu commença son enquête personnelle, la menant, comme il savait faire, avec ce grand sens et cette perspicacité étonnante qui le mettaient hors de pair. La duchesse d’Aiïguillon, sa nièce, entra presque seule dans tous les détails de cette affaire, très mystérieusement conduite. Le cardinal manda donc sous divers prétextes, ou il fit sonder Mgr Zamet, l’abbé de Prières, scandalisé à Maubuisson parlesnouveautés de M. de Saint- Cyran, le chancelier Séguier, Tardif, l'avocat qui avait reçu les ouvertures de l’abbé, enfin le Père de Condren et saint Vincent de Paul, « les deux plus hommes de bien du royaume. » Tous, sous diverses formes, répétèrent les mêmes choses : M. de Saint- Cyran était un homme d’une arrogance et d’une hauteur d'esprit incroyables; il voulait réformer
l'Église, qu’il croyait depuis six cents ans égarée et
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corrompue. « Il n’y a plus d'Église; Dieu vient de me faire connaître qu’il n’y a plus d’Église, » répétait-il à saint Vincent de Paul, Et comme celui-ci, effrayé, scandalisé, lui rappelait l'exemple de Calvin : Bene sensit, male locutus est, répondit l’abbé d’un ton superbe. Devant le Père de Condren il s’était élevé, avec encore plus de mépris, contre le concile de Trente, qu’il qualifiait d'assemblée de scolastiques, etc. Il rêvait de transformer la hiérarchie ecclésiastique, ne laissant au pape qu’un pouvoir nominal; il voulait changer la discipline et, pour en venir aux détails, rétablir la pénitence publique, éloigner de la communion, ne laisser dans chaque église qu’une grand’messe pour rendre l’accès des sacrements difficile, sinon impossible. Il comptait les remplacer par l'inspiration directe de l'Esprit : toujours la méthode protestante. Et tout cela, croyait-il, appuyé sur les anciennes mœurs de l'Église, mais mal comprises, mal étudiées, appliquées sans discernement. Le même défaut de jugement, toujours; toujours aussi le même orgueil effréné. |
Richelieu écouta ; il comprit ce que la délicatesse et la charité essayaient encore de voiler ; la situation
apparut nette et grave à son grand esprit prévoyant.
11 résolut d’y couper court. Impassible comme toujours en apparence, il ne témoigna rien, ne demanda conseil à personne et partit avec la Cour pour Com-
piègne. Seulement, lorsque le 15 mai 1638 M. de
Beaumont, plus tard archevêque de Paris et alors
gentilhomme de la chambre, entra dans son appartement, Richelieu se tourna tranquillement vers lui : « Beaumont, lui dit-il, j'ai fait aujourd’hui une chose qui fera bien crier contre moi: j'ai fait arrêter, par ordre du roi, l’abbé de Saint-Cyran; les savants et les hommes de bien en feront peut-être du bruit. Quoi qu'il en soit, j'ai la conscience d’avoir rendu service à l’État et à l'Église. On aurait remédié à bien des malheurs et des désordres si on avait fait emprisonner Luther et Calvin dès qu’ils commencèrent à dogmatiser. »
M. de Saint-Cyran venait d’être conduit au
donjon de Vincennes