LES PREMIERS LIVRES JANSÉNISTES
Les premiers jours, les premières heures de l’emprisonnement de M. de Saint-Cyran furent terribles. Les témoignages jansénistes nous le montrent plongé dans une nuit affreuse, doutant de lui, de sa doctrine, de ses engagements. Pour la première fois, — la seule fois peut-être, — il regardait son œuvre avec épouvante, et cette justice implacable de Dieu, qu’il avait tant prêchée, semblait, à présent, prendre un corps, se dresser, redoutable, le poursuivre, l’atteindre ; il en avait des sueurs glacées, des cris d’effroi dans le donjon de Vincennes, où on l'avait enfermé. Mais tout cela fut court; au bout de peu de temps, il parvint à se rassurer, à se tromper lui-même. Grâce aux instances de ses amis, les
rigueurs du début de sa captivité se relächèrent.
On lui rendit son domestique; on lui donna des livres ; ses repas lui furent servis du dehors; il put écrire et recevoir des lettres, sinon librement, au moins avec une grande facilité, puisque la plupart des lettres de direction qu’on a de lui — ces lettres que Bossuet trouvait d’une spiritualité fausse, sèche et alambiquée — datent de cette époque; bientôt même on l’autorisa à recevoir quelques visites. En somme, une vie à peu près pareille à celle qu’il imposait à ses pénitents, avec des interrogations et des examens minutieux quien augmentaient l’amertume, on le sent assez.
De ces interrogatoires, et du procès lui-même, nous dirons peu de chose. Nous en avons donné les grandes lignes en racontant l'enquête menée par Richelieu. Les mêmes dépositions furent reproduites; on y Jjoignit des témoignages nouveaux, parmi lesquels celui de Caulet, futur évêque de Foix, et de l’abbé Bouthillier, frère de l’évêque d’Aire; puis des lettres de M. de Saint-Cyran à diverses personnes, une en particulier d’une arrogance
inouïe adressée à saint Vincent de Paul, après quel-
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ques remontrances que le charitable saint s’était per-
mises; et les réponses des religieuses, des prêtres
qu'il dirigeait, où se lisaient leur effroi, leurs inquié-
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Procès el mori de Saint-Cyran 281
tudes et leurs doutes, leurs accents de triomphe aussi, en racontant qu’ils avaient passé douze, quinze mois sans communier, « sans même s’en apercevoir. »
En parcourant sans prévention les différentes pièces de ce procès, une conviction absolue se dégage ; au milieu de ces dépositions si netttes, si précises, concordant toutes entre elles et tombant de lèvres si autorisées, M. de Saint-Cyran apparaît comme « le novateur le plus dangereux, l’homme le plus superbe et le plus attaché à son propre sens », pour parler comme saint Vincent de Paul. Car ce qui est plus instructif et convaincant encore que les
dépositions de ces hommes de bien, c’est la pensée
précise, profonde, réfléchie, de saint Vincent de
Paul, que messieurs de Saint-Sulpice ont recueillie avec soin dans leurs mémoires. Là, ils nous montrent au vif son étonnement douloureux devant les déclarations de M. de Saint-Cyran, la comparaison qu’il fait instinctivement du fougueux abbé et de Calvin, les recommandations souvent répétées à ses frères et fils spirituels de fuir le commerce d’un homme aussi dangereux, et tout ce qui se rapproche de sa doctrine. Un tel témoignage nous semble emporter tous les autres. Les paroles des hommes peuvent
laisser derrière elles le doute et l’ombre ; mais celles