‹ Angélique ArnauldChapitre 48 sur 62 · PS · texte numérisé non relu

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breuses nièces et cousines, Mme Arnauld donna ses dernières bénédictions et ses derniers conseils. Elle demanda à Angélique de la remplacer en se faisant la mère des autres; elle fit dire à son fils Antoine Arnauld de perdre s’il le fallait mille vies pour la défense de la vérité. Elle mourut sans revoir ce fils si cher déjà clerc et tonsuré qui aurait pu accompagner le prêtre à l'heure des derniers sacrements; mais M. Singlin avait décidé que c'était trop donner à la nature. Elle acheva sa vie, résignée, quoique dans des peines de corps et d’espritincroyables. Ces troubles de la dernière heure sont le cachet de la mort à Port-Royal. Peut-être ce Dieu dont on blasphémait la miséricorde, bon même pour ceux-là, permettait-1l ces épreuves pour les purifier de ce que leurs erreurs renfermaient d'orgueil. Mais quel enseignement que ces morts pleines d’effroi, etcomments’en étonner? « Que fera l’Ââme à sa dernière heure, sinon ce qu’ellea toujours fait? » écrivait excellemment Bossuet à Mme de Luynes. « [gnorez-vous que la confiance qu’on a pendant tout le cours de la vie a son. effet pour la mort, » et que la défiance que l’on a sentie et prèêchée aux autres vous entoure alors d’un voile glacé?

Mme Angélique supporta la perte de sa mère avec

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sa constance ordinaire, ne montrant ni émotion ni

trouble. À la voir ainsi, devant tous les lits de mort, calme, froide, impassible, on croirait avoir sous les yeux une de ces stoïciennes que l’orgueil de la Rome antique avait créées. Son idéal janséniste se dessinait plus nettement à chaque nouvelle épreuve; elle voulut réaliser le désir de la mourante et ses propres rêves en jetant dans l’arène le frère dont on lui avait confié la garde. Elle travailla donc à l’imprégner de l'esprit dont elle était une dépositaire si fidèle, resserra les liens entre lui et Saint-Cyran, et obtint même pour Antoine une entrevue avec le prisonnier, au donjon de Vincennes. Là le maître et le disciple se communiquèrent leur admiration pour l’Augustinus ; là Antoine Arnauld, poussé par l'abbé, résolut d’en vulgariser les principes, dans la pratique journalière, par un livre sur la fréquente communion. Ils convinrent du plan, décidèrent de la marche à suivre. Une dispute de jolies femmes donna l’occasion de lancer l'ouvrage.

Un jour, Anne de Rohan, princesse de Guéménée, — une des belles et incertaines converties de Port-Royal, — causant avec son amie la marquise de Sablé, lui reprocha ses communions de tous

les mois, qu’elle trouvait trop fréquentes. Mme de

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Sablé ne se laissait battre sur aucun terrain. Elle consulta son directeur, un jésuite, le Père de Sesmaisons, et le pria de lui donner par écrit toutes les raisons les plus propres à calmer les alarmes rigoristes de la princesse. Le Père de Sesmaisons, s’appuyant sur la tradition et la doctrine de l'Église, envoya la réponse demandée. Cette réponse passa de Mme de Sablé à Mme de Guéménée, et par celle-ci à son redoutable directeur M. Singlin, à Antoine Arnauld, à Saint-Cyran lui-même : tout le ban et l’arrière-ban du parti. L'occasion était trop belle pour la laisser échapper. Édifier l’âpre doctrine en confondant un jésuite. On ne pouvait rêver mieux ! Antoine Arnauld se mit à l’œuvre. Il y employa tout son esprit et cet art d'écrire « qu'il avait appris naturellement », disait Arnauld d’Andilly avec une gràce modeste, « en entendant causer les siens. » Il réussit à merveille à rassembler dans cet ouvrage tout ce qui pouvait décourager, effrayer les âmes. Sous prétexte de rétablir la discipline de l’Église sur la pénitence, la confession publique, l'Eucharistie, etc., Antoine Arnauld expose une partie des doctrines de

Saint-Cyran, ce quz avait vie à Port-Royal. Tout cela

était mêlé de pensées vraies, écrit dans une langue

mâle et forte, couvert de la protection d’une dizaine

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d'évêques que le nom d’Arnauld avait éblouis. L'effet fut immense. Les jésuites, le célèbre Père Nouet en tête, s’élevèrent contre des erreurs manifestes et qui aujourd'hui nous sembleraient insoutenables. Qu’on s’imagine un homme de trente-cinq ans, sans aucune autorité, venant nous raconter entre autres choses qu’on doit recevoir de ses fautes une pénitence publique, se tenir pieds nus à la porte de l'église, par exemple; que la communion ne peut être donnée qu'aux saints; qu’on traite le saint sacrement sans respect; mais que lui, M. Arnauld, communie tous les jours; que l'Église s’est relâchée et a besoin de revenir aux coutumes anciennes, — on ne répondra même pas à ces extravagances. Maisil y a trois siècles la réforme avait préparé les esprits à toutes les nouveautés. Une polémique furieuse s’engagea; on parlait pour, on parlait contre, les champions les plus inattendus surgissaient dans les deux camps. Condé écrivait contre la « fréquente communion » quelques pages que sa fille, la duchesse de Longueville, enrôlée sous le drapeau ennemi, démolissait d’un sourire. Les jolies femmes s’en donnaient à cœur joie, 1l fallait prendre parti, marquer sa place. Port-Royal était

mieux porté ; on y semblait plus austère; quelques

vies, ultra-légères, recevaient de son voisinage un

reflet d’ascétisme et une indulgence qu'aucune rechute ne décourageait malgré les terribles principes : on ne les appliquait qu'aux dissidents! Ceux-là avaient à se défendre des plus noires interprétations, des plus cruelles médisances. « Leur fausse réputation nuit beaucoup : ne faut-il donc point la leur faire perdre en faisant voir qu'ils l'ont fort mal acquise? » écrivait Mme Angélique. Il était décidément plus sûr d’être janséniste,

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Mais, à côté de la lutte souriante des ruelles, il y

avait l’âpre lutte des théologiens. Tout n'était pas

extravagance dans le livre d’'Arnauld, et c’est ce qui en faisait le danger. En demandant une préparation plus exacte à la réception des sacrements, une vie plus chrétienne, une tenue plus digne, ilne disait rien que l’Église n’approuvât. C'était comme toujours un faux point de départ, et l’excès qui gâtait tout; car ce sacrement dont 1l voulait inspirer la terreur n'est en définitive et par excellence que le sacrement

de l'amour. Le jugement le meilleur sur lelivre de la

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fréquente communion, c’est encore saint Vincent de

Paul qui le porte : « Si ce livre a servi à une cen-

taine en les rendant plus respectueux à l’égard des sacrements, écrivait-il, il y en a au moins dix mille à qui il a nui en les en retirant tout à fait. »

On n’en jugeait pas ainsi à Port-Royal. On exultait. Tout semblait alors réussir au parti. Richelieu, le grand ennemi de Saint-Cyran et maintenant d’Antoine Arnauld, venait de mourir, et Saint-Cyran fut

délivré de Vincennes deux mois après cette mort

(février 1043). Il fut accueilli à sa sortie par tousses fils spirituels avec enthousiasme. A Port-Royal, l’allégresse était si grande qu’à la première entrevue elle se traduisit par un fou rire immodéré et intempestif, lorsqu'on vit un de ces messieurs,

fort myope, braquer une lunette sur la communauté.

Saint-Cyran blessé se retira sans prononcer une pa-

role, « ce qu’il avait à dire demandant une autre préparation. »

Angélique était dans le ravissement, entre le père de son âme, qui lui était rendu, et les premiers et éclatants succès de son jeune frère. Mais ces triomphes rapides eurentun lendemain. Depuis sa sortie de Vincennes, Saint-Cyran trainait une santé languis-

sante; par fatigue, et aussi pour donner un bon

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