PERS CO, FRS
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recommandé de bien demander pardon de ses péchés; et elle, pensant qu’il fallait être pour cela le plus près de Dieu possible, gagna la cour de la maison paternelle et s’agenouilla, les yeux au ciel, demandant pardon de tout son cœur à Celui qui, sans doute, la regardait de là-haut. Plus tard, elle ne pouvait lire la Passion sans verser des larmes; mais, hélas! si ces élans mystiques étaient interrompus, son caractère indomptable se retrouvait vite, et elle allait battre celles de ses petites amies qui la dérangeaient... Et ainsi, toujours, le froment croissait avec l’ivraie, au hasard de la vie, car personne ne s’occupait d'elle.
Par déférence pour Mme d’Estrées, Jacqueline, au jour de sa confirmation, changea son nom en celui d’Angélique. Une blämable supercherie des Arnauld leur permit alors de solliciter à Rome, sous un autre nom, les bulles d'institution abbatiale, déjà refusées, en demandant cette nomination pour Angélique Arnaulé, religieuse de dix-sept ans. Nous ne sommes pas au bout de ces manœuvres, qui, « au jour de mon installation, m'ont rendue maudite aux yeux de Dieu (1), » dira plus tard, cruellement, Mme Angé-
(1) Relations de plusieurs entretiens de la Mère Angéliqie avec M. Le Maistre. (Mém. de Port-Royal, Il, 264.)
lique. Pas à pas, les projets de M. Marion se réalisaient ainsi; et le 29 octobre 1600 « Angélique-Marie de Sainte-Magdelaine Arnauld »faisait sa profession.
M. de la Charité vint présider la cérémonie, et Mme d’Estrées, qui faisait bien les choses, traita magnifiquement, dans l’abbaye même, les parents et amis de la petite novice. Quand l’abbesse s’avança dans toute sa pompe, tenant de ses mains frêles la lourde crosse d’or, insigne d’une dignité dont elle avait répudié les devoirs; quand l'enfant de neuf ans, agenouillée auprès d’elle, prononça les redoutables paroles des vœux, sous un tel patronage, un murmure de pitié s’éleva dans l'assistance : « La pauvre enfant ne sait ce qu’elle fait, » disaiton. « Suis-je donc folle, pensait impatiemment Angélique, qu'on croie que je ne sais ceque je fais? Je le sais fort bien! » Elle racontait plus tard que, tout en se sentant libre aux yeux du monde, elle se croyait engagée devant Dieu. Et ce scrupule, joint a sa pensée de déplaire à son père, l’empêcha de
secouer le joug détesté.
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JI
Un jour, deux ans après cette profession, M. Araauld arriva à Maubuisson et demanda à emmener sa fille, si secrètement et si vite, qu’elle ne put dire adieu à personne dans le monastère. Mme de Boulehart était très malade; on attendait sa mort d’un
moment à l’autre, et M. Arnauld, en père prudent | qui affirme ses droits, voulait installer la coadjutrice. Seulement, comme, dans l'incertitude de l'issue de la maladie, il fallait garder le secret, on avait résolu de laisser Angélique à Saint-Cyr jusqu’au dénouement. Précautions inutiles d’ailleurs; pendant le rapide voyage, Mme de Boulehart rendait son âme à Dieu. Dès le lendemain de sa mort, Angélique, conduite par sa mère, fit son entrée à Port- Royal (5 juillet 1602).
La première impression dut être triste. Une vallée resserrée, entourée de bois et d’étangs; une solitude absolue, qui faisait traiter ce lieu d’horrible
et sauvage », tout cela, certes, n'était pas pour
déplaire à des âmes éprises de contemplation et de silence ; mais que pouvait en penser une enfant? Les bâtiments bas et insalubres, les murs de clôture tombant en ruine, achevaient de plonger l'esprit dans une inexprimable mélancolie. Douze religieuses seulement attendaient leur coadjutrice à la porte conventuelle ; et sur ces douze «il y en avait trois d'imbécilles », dit la chronique, qui se tait sur les autres. Mais toutes accueillaient avec joie une abbesse du nom d’Arnauld, sachant bien que le crédit, les hautes relations, la prospérité matérielle, leur viendraient d’une maison « connue de la France entière ». Quant au gouvernement spirituel, aucune n’y songeait.
Au moment où Mme Angélique franchit le seuil de Port-Royal, nous ne pouvons nous empêcher de jeter un regard vers le passé de ce monastère, et dans le passé le plus lointain, aux origines mêmes de l'abbaye, c'est un Montmorency qui nous apparaît. Quatre siècles justement avant l’heure où nous sommes, le vaillant Mathieu I‘ était parti pour la croisade; et sa femme, Mathilde de Garlande, pieuse et tendre comme plus tard l’admirable duchesse Marie-Félice, implorait de Dieu l’heureux succès
de son seigneur et son retour! Après avoir consulté
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l'évêque de Paris, Eudes de Sully, Mathilde pensa que rien ne lui rendrait le Ciel plus favorable que la fondation d’un monastère où, chaque jour, on prierait pour elle et pour l’absent. Port-Royal naquit de cette pensée(1). L’époux tant aimé revint-il? L'histoire ne le dit pas; mais elle nous apprend que le petit-fils de Mathieu, Thibaut, abbé de Vaux-de-Cernay et suzerain de Port-Royal, s’occupa avec un paternel dévouement de ses bénédictines réformées. Longtemps le logement de saint Thibaut fut conservé dans l’abbaye, qui relève ainsi deux fois du grand nom chevaleresque : Mathieu de Montmorency, /e varllant, c'était l'ordinaire de la race; Thibaut, Ze satnt, c'en était l'exception.
Bientôt, au-dessus de Mathieu, de Mathilde, de Thibaut, rayonne le doux visage de saint Louis. Les abondantes aumônes que le bon roi fit au monastère le placèrent de droit au rang des fondateurs. Mais quelle église, quelle abbaye au treizième siècle ne se réclame pas d’un tel patronage? Et ne serait-il pas ambitieux de rechercher une marque spéciale de bienveillance dans un des actes quoti-
diens de la vie du grand roi ?
(1) RACINE, Port-Royal,
Trois siècles passèrent. Les invasions des Anglais, les guerres de religion, les désordres de toutes sortes inclinèrent peu à peu le fervent monastère au relâchement. Les terres s’agrandirent par des legs successifs ; les indulgences et les faveurs spirituelles affluèrent; mais l'esprit primitif se perdait. Le temps, ce grand dissolvant, joint aux multiples difficultés extérieures, finit par introduire certaines mitigations, puis l'oubli de la règle, puis la décadence. Quand Angélique y fit son entrée, sans retrouver là les désordres de Maubuisson, elle n’y put rien découvrir de l’austérité première. Soit au spirituel, soit au temporel, elle-même nous a laissé de son abbaye une peinture lamentable.
« Ces filles, gantées et masquées comme les dames du temps, s'étaient conservées cependant par une grâce particulière de Dieu, n’y ayant dans la maison ni communauté ni clôture, seulement quelque paix et quelque bienséance de vie (r). » «& Îl y avait pour confesseur un religieux si ignorant qu’il n’entendait pas le Pater en français. Il ne savait pas un mot du catéchisme, et il n’ouvrait
(1) Relations de ce qui s’est passé de plus LE à Port-
Royal depuis l'établissement de la réforme par la Mère Marie- Angélique Arnauld, (Wém. de Port-Royal, 1, 263.)
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jamais d'autre livre que son bréviaire. Son exercice était d'aller à la chasse (1). » « Il y avait plus de “trente ans qu’on n'avait prêché céans, sauf cinq ou “six fois à des professions... On ne communiait alors que de mois en mois, aux grandes fêtes, excepté la Chandeleur, à cause que c'était alors le temps du carnaval, et que nous nous occupions à faire des mascarades dans la maison (2) ». Voici pour le dedans; écoutons pour le dehors :
«La maison, en très mauvais état, était ruinée par les domestiques, faisant tous grande chère, sauf les pauvres religieuses, à qui on donnait le moins qu'on pouvait. Au milieu des bois, on leur en donnait si peu qu'elles étaient obligées d’en aller chercher dans les jardins. Leur portion, les jours maigres, n’était que de deux œufs. Tout le reste allait de même , ét, dans la maladie, on les traitait aussi mal que dans la santé (3). »
. Misère morale, misère physique; tout était à reprendre et à refaire de fond en comble. Mme Arnauld, s’occupant de ce qui semblait le plus pressé, (1) Relations contenant les raisons qui ont engagé la Mère Marie-Angélique à faire sortir son monastère de la juridiction de ordre de Cîteaux, etc. (Mém., I, 272.)
(2) Zoid., I, 372; I, 259, etc.
(3) Zbid., 1, 266-267, etc.
un bien-être relatifs. Pour les religieuses, elle s’en ÿ
occupait peu. Après en avoir éloigné une, d’alluresw
témoignait à Angélique une déférence que la petite.
fille appréciait fort, et qu’elle lui rendait à sa Ma-"
belle. La plus âgée des religieuses, y compris la
prieure, n’avait pas trente ans.
Les choses en étaient là, et Mme Arnauld n’osait" parler de faire bénir solennellement la petite coad-«
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jutrice, quand les circonstances vinrent à son aide. M. de la Croix, abbé de Cîteaux, dinant chez l’avocat, lui demanda, de son propre mouvement, . quand on ferait la cérémonie, qu'il désirait présider lui-même. Enchantés, le père et la mère, ayant déchargé leur conscience sur celle du supérieur, indiquèrent la fête la plus proche, celle de saint Michel. M. de la Croix ayant accepté cette date, Mme Arnauld redoubla de soins pour donner à la consécration solennelle de son enfant le plus d'éclat possible. Mais, déjà même avant cette époque, Mme Angélique avait exercé officiellement sa charge. Le 1% septembre, en effet, elle avait conduit à l’autel une de ses novices avec une gravité merveilleuse. Et rien n’était curieux comme cette jeune fille de dix-sept ans donnant la main à cette petite abbesse de onze ans.
Au jour marqué (29 septembre 1602), Mmes des Portes, abbesse de Saint-Cyr; de Carnazette, abbesse de Gif; d’Estrées, abbesse de Maubuisson, — brillantes et légères marraines, — arrivèrent à Port- Royal dans leurs carrosses. De Paris, une foule élégante était accourue; mais, cette fois, Angélique demeurait insensible à cette pompe extérieure. Le
jour de sa bénédiction abbatiale était aussi celui de
sa première communion; quelques instructions, une confession telle quelle, — nous savons quelle était l'ignorance du confesseur des religieuses, — quelques recommandations extérieures, c'était toute la préparation. Mais, si superficielles, si douloureusement incomplètes que fussent ses dispositions intérieures, Angélique comprenait que quelque chose de grand allait se consommer en elle. Un vieux savetier, qui travaillait pour le monastère, lui avait offert timidement un livre de prières. Seul, dans cette brillante assistance, qui l'aurait regardé avec dédain, le petit et le pauvre avait songé à l'âme de l'enfant, cherchant, dans la mesure où il le pouvait, à apaiser en elle le tourment divin, la soif de lumière qui la dévorait déjà. Agenouillée dans sa haute stalle aux sculptures magnifiques (1), les yeux fixés sur l'humble livre, l'enfant en répétait ardemment les paroles, si absorbée qu’elle ne voyait et n’entendait plus rien.
Et vraiment, aux yeux de Dieu aussi, ces abbesses
indignes, cet abbé relâché et complaisant, ces trois
(1) Ces stalles avaient été données par une abbesse du seizième siècle, s. Jehanne de la Fin. Elles existaient encore au couvent des Bernardins au moment de la Révolution, à ce que nous dit Sainte-Beuve. |
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cents personnes ayant l’air d'assister à la plus mondaine des fêtes, devaient n'être qu'un pur néant. Celui devant qui les choses extérieures s’effacent pour laisser transparaître les âmes descendit vers ce cœur ignorant mais pur, lui donnant une impres-
sion si profonde de sa présence, que tout ce quil’en-
tourait lui semblait moins réel que cette visite di-
vine.
Et, recueillant toute son âme dans une suprême action de grâces, Angélique redit à Dieu, venant
vers elle, les paroles que l’aumôûône du pauvre lui
avait suggérées, — les naïves prières imprimées
dans le livre du savetier,