‹ Angélique ArnauldChapitre 51 sur 62 · PENDANT LA FRONDE · texte numérisé non relu

PENDANT LA FRONDE

Ce fut sans doute cette union étroite de Port- Royal et de « Messieurs de la Robe » qui fit attribuer aux jansénistes une part prépondérante dans la fronde du Parlement. Pout l’autre, celle des princes, Port-Royal y compte des amis aussi, et entre autres le duc de Luynes, très dévoué à l’abbaye, et la plus célèbre des frondeuses, cette duchesse de Longueville qui mêlera à une conversion sincère un besoin perpétuel de controverses et d’intrigues, et qui, au demeurant, restera toujours une sorte de frondeuse mystique. Au milieu des affirmations contradictoires des historiens, nous allons essayer de marquer quelques points indiscutables sur l'attitude

du « parti » pendant la guerre. Il est évident que,

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par tendance inconsciente, sinon par principe, Port-Royal était ennemi de la dignité royale. Les rois représentaient à ses yeux les premiers entre ces « maudits », ces « perdus », ces « êtres voués par leur naissance à une double malédiction », « qui nese sauvent que par miracle »; la cour, c'était « la maison des démons », et lereste à l'avenant : qu’on lise les lettres de Mme Angélique... Il en était de même des princes, sauf, bien entendu, les adeptes ; le parti bourgeois avait un grand attrait pour les positions médiocres. À l’époque où nous sommes, tous les curés de Paris étaient jansénistes, tous à la dévotion de M. de Gondy, ce coadjuteur audacieux, léger et charmant, aimé et fort mal jugé de son peuple, menant lestement par les rues de Paris son régiment de Corinthiens, ou se rendant au Parlement «un poignard dans la poche en guise de bréviaire ». On a beaucoup parlé du jansénisme du cardinal de Retz. Il ressort d’une étude attentive des sources que le cardinal se servit du parti et le joua, et qu’il se soucia fort peu, en fin de compte, de la doctrine en elle-même. On assiste, grâce aux documents contemporains, à toutes les intrigues, à toutes les démarches, qui nous révèlent une ambi-

tion sans scrupules, une nature sans noblesse, sans

vraie grandeur, très peu attachante, si un esprit mer. cilleux ne débordait de partout et ne perdait tous les anathèmes dans un sourire. On pourrait indiquer en passant, à la suite de M. de Chantelauze, les trois phases de la vocation janséniste du mondain prélat :

Le coadjuteur, reconnaissant de la propagande que lui font en chaire MM. les curés, — du Hamel, entre autres, un vrai tribun, — penche vers le jansénisme. Il écrit alors, et de mille manières, à son chargé d'affaires à Rome. « Faites craindre que je ne me fasse janséniste si on me refuse le chapeau. » On le voit, il utilisait ses sympathies.

En second lieu, le chapeau de cardinal obtenu, et songeant uniquement alors à l’archevêché de Paris, les choses changent. Le coadjuteur ne veut pas se compromettre avec ces messieurs et refuse de s'afficher, leur faisant bien entendre qu’une fois archevêque, il se dédommagera.

Enfin, il est prisonnier; c’est l’époque où son chapitre chante tous les jours « un psaume en chant lugubre » et une oraison pour sa liberté. Puis le cardinal de Retz est fugitif à Rome ou à Bruxelles, tout en restant de fait archevêque de Paris, — son oncle, dont il était coadjuteur, mourut pendant les trou-

bles. — À ce moment le parti lui fait tenir des som-

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ns

mes énormes, jusqu'à 300,000 livres à la fois, et le zèle du cardinal s’échauffe en conséquence. Il nomme des grands vicaires jansénistes, et malgré l'opposition de la cour il institue M. Singlin supérieur de l’abbaye, titre impérissable à la gratitude des Mères de Port-Royal ! Enfin, bien tard, trop tard, le cardinal et les jansénistes s’aperçoivent qu'ils se nuisent mutuellement. La cour en veut à l'archevêque de soutenir la secte; et c'est un grief de plus, et non le moindre. La cour reproche aussi à ces messieurs de se rallier à un archevêque deux fois rebelle à Leurs Majestés. Et ces mécontents, ayant à leur tête ce factieux, semblent encore plus redoutables aux amis de l’ordre.

Vraiment si l'ironie des choses a jamais été apparente, c’est bien ici! Qu'on se rappelle les théories austères de M. de Saint-Cyran ou de M. Arnauld. Rien n’est assez pur; tout est relâché, tout est indigne. Il n’y a plus d'Église; de dix mille prêtres, pas un! Et cette unité merveilleuse, ce prélat choisi entre tous, auquel on demandera la blancheur des anges, l’austérité des anachorètes, le dégagement des premiers chrétiens, — ce sera le cardinal de Retz! Et les mêmes qui, sur les moindres apparen-

ces, détruisent la réputation des autres « parce

mo

qu’elle nuit à la vérité », — les mêmes feront fléchir les principes ou même n’auront plus de principes du tout, dans leur dévotion au cardinal. On obligera des curés bons et pieux à donner leur démission, si leur vocation semble trop humaine, — en réalité si l'on a besoin de place pour un partisan. Et le cardinal, qui se vante sans honte de ses pires faiblesses, on le suppliera de garder son poste à tout prix « pour l'honneur de l’Église ». Ce fait, entre bien d’autres, jette une triste lumière sur l’austérité réelle du parti... « Vérité en deçà, erreur au delà; » c’est l’histoire des choses humaines, et le jansénisme n’est qu'une chose humaine.

Cependant ces années troublées et difficiles (1648-1653) eurent leur contre-coup derrière les grilles. Nous n'abordons la Fronde que par un côté absolument particulier et restreint. Maïs on s’est trop accoutumé à se faire de cette période de révolte une idée joyeuse et élégante. Les résistances des parlementaires qui se prirent au sérieux un moment, comme des sénateurs de Rome; cet étrange coadjuteur, à cheval à la tête des troupes, ou, au ‘ Parlement, haranguant joyeusement le docte corps; et les seigneurs chevaleresques , les belles dames

éblouissantes, jetant dans la mêlée, par un sourire,

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les plus vaillants ; le baptème du petit Charles-Paris, que la séduisante duchesse de Longueville offrait en otage à la bonne ville... tout cela jette un rayon d’or sur la révolte; on n’en voit plus ni les causes ni les suites. Les causes étaient cruelles, puisque la Fronde avait à sa base l’atroce misère du peuple (r), épuisé par les dernières guerres; et quant aux suites, on cherche en vain la part que l’on fit aux petits dans ces traités successifs où chaque prince enlevait une faveur nouvelle. Cette souffrance et ce désespoir des humbles, que la guerre achevait de broyer, nous en avons, dans les lettres de la grande abbesse, un tableau poignant. C’est l’envers de la guerre amusante qui va passer sous nos yeux.

Mme Angélique était à Port-Royal des Champs depuis quelques mois, avec une partie de la communauté de Paris, quand elle écrivait : « C’est une chose horrible que ce pauvre pays : tout y est pillé. Les gens de guerre, se mettant dans les fermes, font battre le blé et n’en veulent pas donner un grain aux pauvres maîtres qui leur en demandent

par aumône pour mettre au moulin. On ne laboure

(1) Lire à ce sujet le livre si documenté de M. Feillet : Za misère pendant la Fronde, Nous faisons des réserves en ce qui touche l’esprit de cet ouvrage.

plus, car il n’y a plus de chevaux, et tout est volé. » (Janvier 1640.)

Et cette lettre que nous citons tout au long, tant elle nous montre quel refuge et quelle providence pour les pauvres étaient les abbayes bénédictines :

« Ma très chère sœur... C’est merveille que toutes les bêtes et tous les gens ne sont pas morts d’avoir été si longtemps enfermés les uns avec les autres, Nous avions les chevaux sous notre chambre et visà-vis dans le chapitre, et dans une cave il y avait quelque quarante vaches à nousetaux pauvres gens.

« La cour était pleine de poules, de dindons, canes et oyes, dehors et dedans, et quand on ne voulait pas les recevoir, ils disaient : « Prenez-les pour « vous si vous les voulez, nous aimons mieux que « vous les ayez que les gens d’armes. » Notre église était si pleine de bled, d'avoine, de pois, de fèves et de chaudrons, et de toutes sortes de haïllons, qu'il fallait marcher dessus pour entrer au chœur, lequel était au bas rempli des livres de nos messieurs. De plus, il y avait dix ou douze filles quise sont sauvées chez nous; toutes les servantes des granges étaient au dedans et les valets au dehors; les granges étaient pleines d’estropiés, le pressoir et les lieux bas de la basse-cour étaient pleins de bêtes. Enfin,

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sans le grand froid, je pense que nous eussions eu la peste. » (Avril 1640.)

Mais même dans la compassion Mme Angélique restait sombre et dure. Qu'on entende ses singulières raisons de ne pas s’attendrir outre mesure :

« Nos pauvres habitants sont ruinés. Dieu pourvoira à tout, S'il lui plaît; Il n'y a point de mal pour les élus; et ce que souffrent ceux qui sont si malheureux de ne point l'être n'est pas considérable au prix de ce qui leur est réservé. »

On ne peut pas mieux penser pour ménager sa sensibilité.

Cependant, les religieuses du faubourg Saint- Jacques avaient quitté leur abbaye pour une maison moins exposée. Dans l'intervalle des deux guerres, Mme Angélique abandonna aussi Port-Royal des Champs avec ses moniales. Les deux maisons se réunirent de nouveau au faubourg Saint-Jacques. Et Mme Angélique, au centre même de la révolte, voit de plus près la légèreté de ce peuple de Paris et laisse éclater son indignation.

« L’endurcissement des cœursest incroyable, écritelle en 1652. Les Parisiens allaient voir passer l’armée de ces misérables gens qui font tant de

crimes, par divertissement. Cela n'est-il pas au-

dessus de toute imagination? L'on doit faire la procession de la châsse de sainte Geneviève, et on s’y prépare par des contestations de rang, etc.»

Il faut entrer dans les détails pour comprendre la sauvagerle de ces guerres, dont nous ne pouvons actuellement avoir l’idée. Mme Angélique écrit à la reine de Pologne :

« Tous les villages d’alentour (de Paris) sont absolument déserts, et ce qui reste d’habitants sont retirés dans les boïs, {es autres étant morts de faim ou ayant été assommés par les soldats. Les abbayes ont été presque toutes pillées, et, ce qui est le plus horrible, les religieuses qui n’ont pu se sauver ont été indignement traitées... La maison de mon frère d’Andilly a été non seulement pillée des Lorrains, mais presque démolie, les arbres arrachés et fous les pauvres paysans estropiés. »

Et, jetant sur ces tableaux affreux une sombre clarté de l’au-delà : « Les pauvres peuples sont dans l’accablement et la misère sans espoir de voir un meilleur temps, ajoute-t-elle. Dieu nous fait voir une image de l'enfer, et trop véritable; car la plupart meurent dans le désespoir et ainsi passent des misères du temps à l'éternité. Les soldats qui font

souffrir ces maux sont la vraie figure des démons,

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qui souffrent en faisant souffrir les autres, car, outre ce qu’on en tue en se défendant, eux-mêmes s’entrevolent, se pillent après avoir pillé les autres, et comme ils gâtent plus de bien qu’ils n’en pillent, ils ne laissent pas après de mourir souvent de faim, ne pouvant presque rien trouver. Toutes les armées sont dans le même désordre, et c’est à qui pis fera. » Port-Royal des Champs presque seul était épargné : « Jusqu'à présent Dieu a protégé notre maison des champs par la charité extrême de M. le duc de Luynes, qui ne l’a point voulu abandonner, quoique ses amis l’en aient prié. Il a fait huit tours pour la défendre et à fait avoir quantité d’armes pour les hermites. Il y a des gentilshommes du pays . quis’y sont retirés avec quantité de pauvres et les ouvriers ; de sorte qu’il y a bien mille personnes qui y vivent par la charité du bon seigneur. Il y fait toujours continuer notre dortoir afin que nous puissions retourner sitôt qu'il plaira à Dieu de nous donner la paix. Cependant Dieu nous oblige de recevoir tous les jours de pauvres religieuses dont les monastères sont ruinés, de sorte que les quatrevingts cellules qui se font aux Champs ne seront pas plus tôt sèches qu’elles seront remplies. » Elle

ajoute avec la gloriole familiale : « Nous avins ci-

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