LA BULLE D’'INNOCENT X
Nous venons de voir quelle charité, doublée d’une propagande active, Mme Angélique avait exercée pendant la Fronde. Cette diversion extérieure nous a empêché de suivre plusieurs changements survenus à l’intérieur du monastère. Le premier (1648) avait été le rétablissement de Port-Royal des Champs. Dès qu'elle l’avait pu, après bien des sollicitations et des démarches infructueuses, Mme Angélique, abandonnant le bruit de Paris, avait ramené un essaim de ses filles au berceau de l’ordre. Il y avait à ce rétablissement plusieurs raisons; et d’abord on empêchait ainsi que l'archevêque ne dispo-
sÂt des bâtiments inoccupés, comme il en avait
.’ manifesté l'intention : c'était là le côté pratique. Il
y en avait d’autres d’un ordre plus intime.
La grande abbesse, toujours tourmentée et inquiète, soupirait après la solitude des premières
années, — les années heureuses! — comme si le
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calme de l’âme, le calme béni d'autrefois, devait re-
venir vers elle de la paix des champs ou du silence
des vieilles murailles. « J'ai été plus de vingt ans
dans des angoisses indicibles, disait-elle à l’une de ses religieuses; Dieu semblait s'éloigner de moi et ne plus me répondre. » Ces vingt ans (1635-1655) pendant lesquels elle se pliait avec effort à l’épouvante des doctrines, à la dureté de la conduite janséniste, mutilant son âme en la jetant dans ce lit de Procuste, trop petit pour elle, ces vingt ans de trouble firent place à la sécurité la plus complète. Ce fut là le grand malheur. Quand on arrive à cette paix humaine et trompeuse par des années de luttes contre la lumière, toute guérison semble impossible. Seule, la miséricorde de Dieu peut dissiper ces ténèbres. « IL faut que ce soit la grâce, » — Pascal le dit à sa grande manière, — et la grâce faisant un miracle.
Rien ne révélait au dehors ces troubles cruels dont l’abbesse ne comprenait pas la cause. Elle gardait toujours son masque impassible, pliant ses religieuses sous le joug de fer qui l’oppressait ellemême et n’adoucissant les efforts surhumaïins ni d’un élan de cœur ni d’un sourire. Tous les jours elle allait se raidissant davantage. Sa charité pour
les pauvres perdait sa douceur première. Elle recevait généreusement et sans compter les religieuses qui venaient à elle; mais si la famille reconnaissante envoyait un humble présent : « Les pauvres ne font pas de cadeau, » répondait-elle avec brusquerie. Si quelque moine de passage, frappant à la porte de l'abbaye, attiré par le renom de l'hospitalité bénédictine, était soupçonné de tenir aux ennemis de Saint-Cyran, alors — le doux Racine le raconte — l'abbesse irritée faisait desservir la table et n’offrait que le pain et le vin des valets. Plus rien ne parvenait à l’attendrir, pas même les enfants. Un jour, on lui amenait une petite fille élégante et parée comme les enfants du même rang; elle s’emportait en paroles si véhémentes contre le luxe et la corruption du monde, que l'enfant, effrayée, se réfugiait tout en larmes dans un coin du parloir. « Souvenez-vous, écrivait-elle à une petite pensionnaire, que les timides sont comptés par saint Jean dans l'étang de soufre et de feu! » Ce christianisme farouche terrifiait autour d'elle : « Vous avez le don d’inspirer la crainte, » lui écrivait le docteur Arnauld; c’est le don des anges rebelles.
Et devant la maladie, et devant la mort, la même
impassibilité effrayante. « Votre tante est morte
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hier, » mandait-elle froidement à son neveu Le Maistre en parlant des plus aimées, Anne-Eugénie ou Catherine. Et la lettre continuait, touchant aux sujets indifférents, sans un regret ou une larme. « On pouvait douter qu’elle eût du naturel, » écrivait avec admiration une de ses religieuses.
Et encore : « On a trouvé ma sœur une telle morte dans sa cellule. » C'était une poitrinaire trop timide sans doute, ou trop « parfaite » au sens janséniste pour oser se plaindre. Elle se traïnait aux offices ou au chœur sans que personne s’inquiétât d’elle ; elle s'était éteinte ainsi sans sacrements, sans secours et, au bout de cette lente agonie, sans qu’on prononçât sur elle une parole de regret!
Mais cela, c'était la perfection. Tout ce qui était humain était bien mort! L’abbesse, satisfaite de la complète victoire, allait de son même pas rigide se prosterner devant le saint sacrement, aussi loin que possible de l’autel sans cierges et sans fleurs, aussi loin que possible de Celui qui a pitié, qui s'incline et qui sourit... |
Car cette adoration du saint sacrement, — bien plus, l’ordre même du Saïnt-Sacrement avait été repris une seconde fois par les soins d’Angélique at
fondu dans celui de Saint-Bernard. Il n’y avait là,
à vrai dire, qu’une fusion extérieure. Les règles et les coutumes restaient les mêmes; un scapulaire rouge avait remplacé le scapulaire noir sur les robes blanches : c'était tout. On ne pourrait cependant s'expliquer cette insistance à reprendre les dehors d'un ordre dont les débuts avaient été malheureux, si l’on n’y voyait une pensée politique. On donnait ainsi et par le seul titre de « bernardines du Saint- Sacrement » un gage public d’orthodoxie. Il était nécessaire. Les médisances et les rumeurs allaient leur train. Le culte froid et glacé de Port-Royal; son admiration de Jansénius et de Saint-Cyran, deux fois condamnés; sa propagande des livres suspects, — les lettres d'Angélique sont très significatives sur ce point, — tout cela n’était pas sans étonner beaucoup. Et si la pureté et l’austérité des religieuses jetaient un éblouissement passager sur leurs erreurs, on en venait vite à se demander ce qu'il y avait derrière ces nouveautés et ces allures étranges.
Sur ces entrefaites, M. Singlin, le grand direoteur de Port-Royal, prêcha sur la pénitence et sur la grâce, oubliant pour une fois les précautions usitées en public. L’archevêque de Paris l’interdit surle-champ. (1649.) Mme Angélique écrivit pour le
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disculper : bien des amis puissants s’entremirent : l'interdit fut levé au bout de quelques mois. Le croirait-on? « M. Singlin aurait voulu rester ainsi toute sa vie, » disent ses pieux amis, édifiés au plus haut point de ce désir admirable : vivre et mourir en dehors de l’Église. Nous sommes dans le faux et nous nous y enfonçons de plus en plus.
Depuis l’apostolat de Saint-Cyran et l'apparition de l’Augustinus et de la Fréquente Communion, une guerre d’escarmouches se livrait de jésuites à. jansénistes. Entre d’orthodoxes et sages discours, les libelles du Père Brisacier, le nom de «a Calvin rebouilli » donné à Saint-Cyran, les « almanachs » des Révérends Pères et de Port-Royal avec des illustrations ad hoc mêlaient aux débats une note bouffonne. Mais au fond une partie sérieuse se jouait. Messieurs de Port-Royal, « qui ne pouvaient parler des jésuites que la gorge ne leur enflât, » n'avaient pas sur les questions de dogme d’adversaires plus déclarés. C’est là l’honneur des jésuites. Ils ont été dans cette lutte non seulement les champions de l’orthodoxie, mais de la vraie et sainte liberté de l'âme. Plusieurs de leurs adversaires et bien des indifférents l’ont reconnu,
aucun avec plus de bonne humeur que Dou-
VAS Angélique Arnauld
den (1). « J'ai quelquefois la pensée, dit-il, que les jésuites ont été calomniés; que ce terrible christianisme d’Arnauld n’a ni la grandeur ni la lumière du vrai christianisme ; que plusieurs de ces pauvres diables de jésuites ont voulu sincèrement donner un peu d’air et de jour à ces tristes cellules où l’on tentait d’enfermer la pensée... » Du reste les jansénistes rencontrèrent ailleurs d’aussi redoutables ennemis. Le grand coup des « cinq propositions » leur fut porté en dehors de la Compagnie de Jésus. Il partit de la Sorbonne.
Nicolas Cornet, syndic de la faculté de théologie de Paris, cherchant à se faire une opinion personnelle dans le torrent de disputes qui l’environnait, — ces messieurs avaient partout des amis qui dogmatisaient , — entreprit d'étudier l’Augustinus. Une lecture attentive lui permit de discerner plusieurs propositions évidemment hérétiques. Il voulut les
soumettre au jugement de la Sorbonne. Ces propo-
(1) Doupss, t. I, p. 314, de la grande édition in-8°.
LA
vxy-
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sitions, que bientôt le parti se refusa à reconnaître dans l’œuvrede Jansénius, étaient biencommelaquintessence et la moelle du livre. Écoutons Bossuet, « le docteur infaillible, » — Cousin le salue de ce mot heureux, — dans l’oraison funèbre de ce même Nicolas Cornet. « C’est de cette expérience (du syndic), de cette exquise connaissance, et du concert des meilleurs cerveaux de la Sorbonne, que nous est né cet extrait des cinq propositions qui sont comme les justes limites par lesquelles la vérité est séparée de l'erreur, qui, étant, pour ainsi parler, le caractère propre et particulier des nouvelles opinions, ont donné le moyen à tous les autres de courir unanimement contre leurs nouveautés inouïes. »
Et plus tard (16 septembre 1677), dans une lettre intime au maréchal de Bellefonds qui l’interrogeait à ce sujet : « Je crois que les propositions sont véritablement de Jansénius, écrivait Bossuet, et qu’elles sont l’éme de son livre. Tout ce qu’on en a dit au contraire me paraît une pure chicane, et une chose inventée pour éluder le jugement de l’Église. »
Il faut nous éclairer de ces paroles. Oui, c'était bien l’âme du livre, et, ne pouvant toucher que légèrement au sujet, nous citerons la cinquième pro-
position, qui, à son tour, est l'âme des autres :
« C'est une erreur semi-pélagienne de dire que Jésus-Christ est mort, a répandu son sang généralement pour tous les hommes. » Cette proposition odieuse et les quatre autres, sur la grâce, moins accessibles aux profanes, furent déférées au jugement de Rome à la fois par la Sorbonne, la majorité des évêques de France et la reine elle-même. De leur côté, les jansénistes envoyèrent plusieurs de
leurs docteurs, parmi lesquels le trop célèbre Saint-
Amour, pour défendre leur cause. Car c'était bien
leur cause alors; s'ils la récusèrent et parurent la repousser, ce fut plus tard, après la condamnation.
Le pape Innocent X fit procéder à l'examen des points incriminés avec une sagesse, une lenteur, une mesure que les envoyés de Port-Royal ont en vain tenté d’obscurcir. Le souverain pontife, malgré son
grand âge, présida les séances, qui durèrent plu-
sieurs mois. [1 voulut étudier jusque dans leurs der- .:
nières nuances ces doctrines subtiles et ardues.
Enfin, après un long et patient examen, Innocent X, ayant senti dans toute cette affaire une assistance spéciale du Saint-Esprit, il le dit lui-même, promulgua sa décision. Dans une bulle adressée à tout le monde chrétien, l'Awgustinus fut condamné
dans les cinq propositions, et, pour qu'aucune équi-
La bulle d'Innocent X 345
voque ne fût possible, le pape n’entendait, au reste, « approuver en façon quelconque les autres opinions contenues dans le livre ci-dessus nommé de Cornelius Jansénius. » (9 juin 1653.)
La bulle, à peine reçue en France, y fut promulguée par les soins de Mazarin. Le retentissement en fut immense. La colère de Mme Angélique, superbe et furieuse, passa toutes les bornes. Son neveu Le Maistre a pieusement recueilli ses paroles en cette occasion; elles nous en apprendront plus que tous les commentaires.
« Voyez-vous, mon frère, disait-elle à Antoine Arnauld, Dieu nous veut humilier. Si nos amis qui sont allés à Rome pour défendre la grâce efficace du Fils de Dieu et la doctrine de saint Augustin avaient empêché les molinistes de la blesser par une bulle, il nous eût été bien difficile de ne pas nous en élever... »
« Il faut que je vous dise une pensée qui me vient de venir dans l'esprit : c’est qu’il me semble que notre siècle n'était pas digne de voir un aussi grand miracle qu'aurait été celui que cing particuliers envoyés à Rome (qui, bien que pieux et sélés pour la vérité, ne sont pas des saints qui fassent des miracles) eussent pu, eux seuls, tre assez puissants
pour résister à toutes les intrigues et cabales des molinistes, à toutes les poursuites de M. Hallier (envoyé de la Sorbonne) ef à foute la corruption de la cour de Rome. Îl ne faut pourtant pas perdre courage. L'orgueil des ennemis passera jusqu'à l’insolence. Ils n'étaient pas assez superbes nt nous assez humbles. Dieu a assez de voies pour les rabat- AAA |
Ici M. Le Maistre entre en scène :
« Vous aviez bien raison, ma Mère, de me dire il y a huit Jours que cette audience qu’on avait donnée à M. de Valcroissant (M. Lalane) et au père des Marres pouvait être une fourberie, et qu’on voulait se Jouer d'eux et pouvoir dire qu’on ne les a condamnés qu'après les avoir entendus, quoique la condamnation fût faite peut être dès auparavant, deridetur justi simpliciter. »n — « Il est vrai, me répondit-elle, mais il ne faut pourtant pas quitter notre simplicité pour leurs finesses. La grâce du Fils de Dieu a toujours été attaquée par des Aypocrites et par des fourbes (le pape et les cardinaux!) et défendue par des hommes simples et sincères. »
Et la conversation continue sur ce ton. M. Arnauld et Mme Angélique se comparent à saint Thomas de
Cantorbéry mourant pour la vérité, à sainte Paule
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La bulle d'Innocent X 347
et à Eustochie persécutées par les pélagiens. Et, d’un air superbe, Mme Angélique conclut :
« Si J'étais à votre place, je ferais voir à toute la France les sentiments de ces papes en français touchant la grâce... Voilà de quoi le monde a besoin, de voir parler les papes selon la doctrine du Saint- Esprit et de l'Église. C'est là le meilleur moyen de désabuser le monde. »
Tel fut le langage de cette abbesse, qui ne craignait pas de traiter le pape et la cour de Rome comme seuls les hérétiques ont osé le faire. Mais on écrivait d’un autre ton aux amis, à la reine de Pologne en particulier. Cette duplicité, indigne de cette grande âme, nous indique à quel degré d’aveuglement Angélique était arrivée. C'était, du reste, | le principe de Saint-Cyran de « cacher sa pensée à ceux qui ne l’auraient pu porter... »
« Quant à la bulle de Notre Saint Père le Pape, je me suis déjà donné l’honneur d’en écrire à Votre Majesté, mandait-elle à la reine de Pologne. Je la puis assurer que tous les disciples de saint Augustin l’ont reçue avec le respect et la parfaite soumission qu'ils doivent au Saint-Siège (!), et qu'il n'y a personne au monde plus éloigné de vouloir faire
schisme dans l'Église, estimant que c’est le plus
grand des crimes. Mais il est vrai que cette bulle ne les condamne en façon du monde, mais seulement des dispositions qui pouvaient être prises en mauvais sens, etc. »
On voit poindre la tactique du parti. Elle s'affirme dans une lettre à M. de Fleury, confesseurdelareine.
« .… La bulle ne fait nul tort à la doctrine de saint Augustin, qui est celle de l’Église et qui par conséquent ne peut être ébranlée. Je ne doute pas que les adversaires n’en tirent des avantages imaginaires en Pologne comme ils font ici; néanmoins il y a toute sorte d'apparence d’espérer qu'ils seront obligés de voir bientôt qu’ils ont plus perdu que gagné; et tant s'en faut que pas un des disctples de Saint-Augustin ait été ébranlé; plusieurs, au contraire, qui ne l'étaient pas ont admiré la Providence de Dieu, en voyant un décret si défavorable aux adversaires! » Vraiment, nous passons les bornes!
Mais c'étaient là les prétentions de la secte, ou au moins de ses membres les plus influents : dire à tous, finir par se persuader à soi-même que la bulle n'atteignait en rien ni Jansénius ni ses disciples, affectant de confondre à jamais Jansénius et saint Augustin... La condamnation n’était pas tombée |
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La bulle d'Innocent X 349
sur l’évêque d'Ypres, mais sur une fausse interprétation de sa doctrine. Le pape aurait-il voulu frapper saint Augustin? Voilà la voie double où le jansénisme s’engagea à cette époque, et où il acheva de sombrer.
Plusieurs, et Pascal parmi ceux-là, répugnaïent à ces finesses. On était atteint en plein cœur, il fallait se révolter ou se soumettre; il était indigne de biaiser. La voie droite allait seule à ce grand esprit logique. Il ne fut pas suivi; extérieurement, du reste, on ne suivait aucun parti. Un silence respectueux de la part des adversaires, politique du côté de Port-Royal, fut gardé quelque temps. Le charitable Vincent de Paul et M. Olier en profitèrent pour apporter à ces esprits égarés les conseils de leur angélique douceur, maintenant dans la soumission les meilleurs d’entre eux, et, parmi bien d’au-
tres, le duc et la duchesse de Liancourt,
Et pourtant — voilà l'ironie des choses! — ce fut le pacifique duc de Liancourt qui déchaîna une
seconde guerre plus terrible que la première. Cet
excellent homme, un peu simple à la vérité, s’imaginait que Port-Royal était une Thébaïde ou un nouveau désert de Scétée. Il saluait jusqu’à terre les vachers et les paysans de l’abbaye, demandant à ‘voix basse, avec émotion, si ce n’était pas là quelque illustre solitaire, On abusait de cette simplicité pour cacher chez lui quelques-uns des plus suspects, comme M. de Bourzeis ou le Père des Mares, ce qu'il acceptait volontiers dans sa fidélité chevaleresque à ses amis. Et puis tout cela avait un air de conspiration et d'importance qui ne déplaisait pas au duc.
Cependant M. Picoté, son curé, qui voyait le danger de ces fréquentations pour cette âme simple et mal préparée, assurément, à des luttes théologiques, l’engageait à rompre et à reprendre Mlle de La Rocheguyon, sa petite-fille, élevée à Port-Royal. Un jour que le pénitent s’était montré plus rebelle, M. Picoté lui refusa net l’absolution. Grand émoi à l'hôtel de Liancourt! La duchesse alla consulter M. Olier, leur fidèle ami, et celui-ci, plaidant sans doute les circonstances atténuantes, — il y en avait de réelles, — arrangea bientôt l'affaire. Le duc de La Rochefoucauld s’amusait beaucoup plus tard de cette aventure. Il plaignait son beau-srand-père,
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l’homme le plus pacifique et toujours en procès, le modèle de sa paroisse, et renvoyé du confessionnal de son curé! Mais le docteur Arnauld le prit de plus haut. Il vit là une belle occasion de rentrer en lice et publia coup sur coup la Lettre à une personne de condition et la Lettre à un duc et pair, — cette dernière adressée au duc de Luynes, — où ilse dédommagea amplement du silence gardé.
On le sent, M. de Liancourt n’est que le prétexte. Arnauld veut venger sa cause et montrer avant tout que la condamnation du pape n’a pas atteint le parti. Deux erreurs, l’une l'orthodoxie de Jansénius, l’autre la reprise de la première proposition condamnée, furent relevées dans ces lettres et déférées en Sorbonne. Le chancelier Séguier, par ordre du roi, présida les assemblées tumultueuses où l’on débattit la condamnation. La question était sérieuse. Il fallait couper le mal dans sa racine et, en dissipant l’équivoque, soumettre les jansénistes aux décisions d’Innocent X. La censure d’Arnauld était imminente. Loin de le détourner de la voie où il s'engage, Mme Angélique vient à la rescousse et le soutient : « Je me confie en l'infinie bonté de Dieu, lui écrit-elle (décembre 1655), et Je crois
qu’il accomplira l’œuvre de sa miséricorde en vous
pour la gloire de sa grâce, qu’il vous soutiendra toujours et qu’on ne vous pourra arracher non plus que vous chasser de l'Église. Que si l’on efface votre nom d’entre celui des docteurs, il n’en sera que mieux écrit dans le livre de Dieu. »
On en a fini avec la légende qui montrait l’énergique abbesse confinée entre les murs de son cloître, ignorant jusqu'aux luttes que soutenaient les siens. On l’a vue, au contraire, propager les idées et les livres, écrire à l'archevêque contre les accusations du Père Brisacier ou sur l’interdit Singlin, maintenir les uns, accuser les autres, jusqu’à saint Vincent de Paul, « plein d’un zèle sans science et suivant ceux qui agissent par une malice toute franche. » Les interrogatoires des religieuses de Port-Royal jettent aussi un singulier jour sur leur prétendue ignorance des questions controversées. Ne nous y trompons pas: Mme Angélique, plus forte que tous les autres par la hauteur de son intelligence et la fermeté de son caractère, était un chef de parti, — un chef qui meurt plutôt que de se rendre.
« On m'appelle la première fille de M. de Saint- Cyran, écrivait-elle avec orgueil; je prévois que s’il y a une persécution, les premiers coups tomberont
sur moi, et je m’en réjouis, etc. »
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La bulle d'Innocent X 353
Les premiers coups tombèrent sur Antoine Arnauld, le porte-parole. Il fut condamné solennellement en Sorbonne. (31 janvier 1656.) Mais le bruit de sa condamnation se perdit dans les applaudissements qui accueillirent la Première Lettre à un provincial, écrite dans cette langue impeccable que nul, depuis, n’a égalée. (23 janvier 1656.)
Et nous éprouvons devant ce chef-d'œuvre l’impression douloureuse que donnent le talent, l’éloquence, le génie, vulgarisant et propageant l'erreur. Ah!les dons merveilleux! Il semble qu'ils devraient être sacrés et, comme les boucliers des enfants d'Israël suspendus dans le temple, ne servir qu’à la cause sainte. Mais Pascal a cru servir la cause sainte. Il en a donné une marque suprême, mourant, enivré d'amour pour le Christ, fidèle, cependant, avec une sorte de passion douloureuse, à son amère et fausse doctrine. Sa sœur, Jacqueline, avait succombé avant lui, atteinte au cœur par la défection des siens. Jésus-Christ l’a dit en parlant de l'amour : la plus grande preuve d'amour est de mourir pour ce qu’on aime. Nous pouvons le dire aussi de la foi. La plus grande preuve de la sincé-
rité d’une croyance est de mourir pour ce qu’on croit.
BLAISE ETYJACOUELINE"PASCAE
Les Pascalet les Arnauld étaient fort liés, et depuis longtemps. C’étaient de vieilles familles de robe,
respectables, bien posées, considérables par leur
parenté et leurs alliances : des gens de marque. …
Mais les Pascal, anoblis dès le onzième siècle, n’ont
pas « la vanité à revendre » de leurs amis. Ils
parlent peu de leurs armes et de leurs titres, ils ne
recherchent pas les relations brillantes : il est vrai .
qu’elles leur viennent quand même, et d’une façon plus flatteuse, tant ils attirent par leur supériorité innée. C’est donc un milieu pareil, mais éclairé par d’autres âmes. Il y a un abîme entre l'esprit
solide et lourd d'Antoine Arnauld et le génie ailé
de Pascal; il y a un abîme bien plus infranchissable :
entre le cœur brûlant et tendre qui murmure à Jésus-
Christ, dans une contemplation ardente : « Seigneur, «
je vous donne tout! » et la sécheresse des patriar- «
ches de Port-Royal; car c’est là peut-être l’infério-
Blaise et Facqueline Pascal 355
rité la plus grande des Arnauld : ils n’ont pas la flamme, ou l'erreur l’éteint si vite eneux!.….
On se rappelle la surprise, presque l’effroi, de M. Étienne Pascal lorsqu'il vit son fils retrouver de lui-même, à douze ans, les trente-deux propositions d’Euclide. On sait quels soins il donnait à cet enfant extraordinaire, dont il faisait seul l'éducation. L'heureux père était aussi favorisé du côté de ses filles. Gilberte, l’aînée, belle, intelligente, se maria à vmgt ans; elle rentre peu dans notre sujet, et nous passons rapidement. La seconde, Jacqueline, était citée de bonne heure comme un prodige d’esprit. À onze ans on l’appelait à la cour pour lui entendre dire ses vers; à treize ans elle jouait la comédie devant Richelieu. Le cardinal, gagné par son charme et sa grâce, rappelait à sa demande M. Étienne Pascal, un exilé de quelques jours; le grave personnage avait pris une part quelconque — oh! une part bien légère — à des troubles populaires ; on réclamait une augmentation de rentes : il avait, paraît-il, réclamé comme les autres... Quoi qu’il en soit, sa fille Jacqueline obtint son rappel. À la visite de remerciements qui suivit son retour, Étienne Pascal présentant au cardinal ses trois enfants rayonnants
d'intelligence et de beauté : « J'en veux faire quel-
pe RS RATE OR APS TON ee PS AAA TS AN SR VE PES RE RMUITE DES a) en NS À À: RT LEE Te) L NÉE =
ed | Angélique Arnauld
que chose de grand, » dit Richelieu de cet air magnifique qui donnait jour à toutes les espérances. Le cardinal mourut avant de les réaliser. Son intervention, du reste, était inutile. Pascal est de ceux qu’on ne grandit pas.
__ C'était donc une famille heureuse, cette famille d’honnêtes gens selon le monde, quand la grâce, voilée sous le nuage janséniste, vint à eux et les toucha. Ce fut en 1646. Étienne Pascal, nommé intendant en Normandie, s'était cassé la jambe, et deux médecins ou rebouteurs se présentèrent pour le soigner. C’étaient des gentilshommes jansénistes, qui, sous ces fonctions humanitaires, voilaient une propagande active pour le parti. Le terrain était admirablement préparé dans ce milieu d’un esprit exceptionnel, d’une culture religieuse médiocre et d’une avidité de connaître qui n’avait pas d’égale. Le livre de la Fréquente Communion, les écrits de Jansénius et de Saint-Cyran et les discours de ces messieurs firent bientôt leur œuvre. Blaise, le plus touché, s’employa à convertir les autres, et avant tous les autres Jacqueline, sa cadette de deux ans. Elle était peu dévote alors, tout adonnée à la poésie, et bien plus occupée des graves encouragements le M. Corneille que des doctrines de M. Arnauld.
Blaise et facqueline Pascal 357
Mais, entre ses dons, Blaise avait celui de persuader ; Jacqueline fut bientôt gagnée; ensemble, le frère et la sœur entraînèrent leur père, puis Gilberte Périer, qui opposa peu de résistance. La docte demeure prit l'aspect d’un monastère. Dans un voyage à Paris, Jacqueline se fit présenter à Mme Angélique. Celle-ci, qui jugeait vite et bien, adressa la jeune fille à M. Singlin avec une recommandation spéciale. C’en était fait. Jacqueline appartenait à Port-Royal, et elle attendait avec impatience l’heure de s’enfermer dans l'asile de son choix.
Il fallut attendre longtemps, et d’abord la mort de son père, qui ne pouvait se résoudre à se séparer d'elle. Les lettres de la Mère Agnès vinrent remplir et charmer ce long exil. On a toutes ces lettres, modérées de ton, — Port-Royal se livrait peu au dehors, — avec, toujours, la légère pointe de préciosité. Agnès insiste pour que Jacqueline fasse le sacrifice de ses dons poétiques, « un talent dont Dieu ne lui demandera pas compte. » En cela, Agnès disait vrai : ni Dieu n1 le monde ne devaient tenir outre mesure à ces pauvres vers. Jacqueline sortit de cette voie fausse, et elle se retrouva elle-même, plus forte et plus ferme, l'esprit de son frère à peine adouci, à peine féminisé. Cette direction dura deux ans. Aprèg
la mort de M. Pascal (1651), nouvelle opposition, et cette fois du côté où onl’aurait le moins attendue, de Blaise lui-même, fort relâché depuis sa première conversion. Jacqueline passa outre. Elle entra à Port-Royal de Paris, déjà âgée de vingt-six ans; et à la fin de son noviciat elle écrivit à son frère et à Mme Périer, sa sœur, pour les prier de régler avec elle, avant ses vœux, les comptes de la succession paternelle. (1653.)
Ces années 1646-1653 avaient donc passé sur Jacqueline en faisant fructifier le germe reçu. Les amis de Port-Royal l'avaient instruite; elle s'était adressée à Mme Angélique et à M. Singlin, et elle s’enfermait pour toujours dans la célèbre abbaye — l'arche sainte flottant sur les eaux corrompues du siècle. C’est l’enchaînement rationnel des choses. On s'étonne seulement que Blaise, l’initiateur, l'esprit « géométrique » par excellence, soit allé au rebours de cette logique. C’est qu’une explication est nécessaire. On s’habitue à voir Pascal malade, languissant, sans âge bien précis, absorbé dans ses expériences, ses inventions et ses problèmes, jetant dans la fièvre de ses nuits les fragments des Pex- .sées, que l’on n’est pas parvenu à enchaïner l’une
.à l’autre depuis deux siècles : le « problème » des
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Blaise et Facqueline Pascal 359
pensées, comme l'appelle M. Brunetière... Mais une échappée rapide nous le montre tout autre. Entre le savant et le janséniste l’homme se révèle, un homme tout jeune, puisqu'il mourut à trente-neuf ans, et si personnel, si attirant dans sa mélancolie hautaine! On le voit, après que son traité du Vide l’eut séparé de la foule, l'hôte et l’ami du duc de Roannès et de la marquise de Sablé, toujours souffrant, mais de cette langueur qui est une grâce de plus, élégant et magnifique, se rendant aux réunions mondaines dans son carrosse à quatre chevaux. Le Discours sur les passions de l'amour est de cette époque, et cela aussi est une lumière. On l’a remarqué, Pascal n’écrivait que sous l’empire d’un sentiment irrésistible. C’est lui, c’est son cœur qu'il raconte. Dans cette société choisie qu’il fréquentait, ses yeux s'étaient levés vers une femme digne de lui par le cœur, plus haute que lui par la naissance. Mais y avait-il plus haut que lui? Ces distinctions factices pouvaient-elles atteindre ce front superbe? Et les plus belles, les plus spirituelles et les plus charmantes auraient-elles pu repousser le jeune dieu? Ne nous trompons pas de deux siècles :
Pascal, fils de M. Étienne Pascal, simple intendant des finances, était peu de chose pour un duc et pair.
Il le sait, ille sent. Qu'on relise ces paroles suggestives : « L’on va quelquefois bien au-dessus de sa condition et l’on sent le feu s’agrandir, quoi qu'on n'ose pas le dire à celle qui l’a causé. »
« Quand on aime une dame sans égalité de condition, l'ambition peut accompagner le commencement de l'amour; mais en peu de temps ildevient le maïtre. C’est un tyran qui ne souffre point de compagnon : il veut être seul; il faut que toutes les passions ploient et lui obéissent…
« Une haute amitié remplit bien mieux qu’une commune et égale le cœur de l’homme, et les petites choses flottent dans sa capacité; il n’y a que les grandes qui s’y arrêtent et qui y demeurent. »
Et ceci, qui révèle la pudeur exquise de cette âme :
« Le premier effet de l'amour est d’inspirer un grand respect : l’on a de la vénération pour ce qu’on aime. Îl est bien juste; cn ne reconnaît rien au monde de grand comme cela.
« L'on adore souvent ce qui ne croit pas être adoré, et on ne laisse pas de lui garder une fidélité inviolable, quoiqu'il n’en sache rien : maisil faut que l'amour soit bien fin et bien pur. »
Il l'était sans doute en lui, qui ne prenait des choses terrestres que leur flamme. Le secret de
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cette chaste et haute tendresse n’a pas été violé. On a prononcé pourtant le nom de Mile de Roannez; mais cette âme timide et faible semble trop effacée pour l'âme de tempêtes. « Il faut au moins que ce soit quelque chose qui lui ressemble et qui en approche le plus près. » On n’a pas soulevé le coin du voile.
Et du fond de son monastère Jacqueline Pascal écrivait « pour demander un règlement de comptes » ! On comprend que, tombant en plein rêve dans une vie d'élégance et de haut ton, soutenue avec peine par des revenus insuffisants, les prétentions de Jacqueline parussent inopportunes. Blaise ne répondit pas, ou il répondit vaguement; et Jacqueline, fière comme elle l’était, entrevit avec terreur l'épreuve
d'être reçue par charité.
C’est là un des grands côtés de Mme Angélique,
son dédain absolu de l'argent ou d’un avantage matériel quelconque. Les appréhensions délicates de la
sœur Jacqueline de Sainte-Euphémie l’étonnent et
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presque la scandalisent. Elle a sur ce point avec sa novice un entretien qui nous est parvenu. On entend l’abbesse avec son grand air hautain : « Je vous assure que je ne savais ce que vous vouliez dire. Il me fallut un peu de temps pour le deviner et pour me remettre toute cette affaire dans l'esprit. Car enfin, de quoi s’agit-il? D’un peu de bien, voilà tout. N'est-ce pas moins que rien? » — Et l’entretien continua sur ce ton, — la novice reconnaissante en a écrit tout le détail. Malheureusement, auprès de ce désintéressement, les réflexions amères se pressent sur les lèvres de Mme Angélique :
« Ne saviez-vous pas il y a longtemps qu’il ne faut jamais s'assurer sur l'amitié des créatures, et que le monde n'aime que ce qui est sien? N’'êtes-vous pas bien heureuse que Dieu vous ôte tout sujet d’en douter... puisque vous pouvez dire en quelque sorte que vous n'avez plus personne dans le monde? » Elle disait cela gardant la tête de Jacqueline appuyée contre son cœur. Le dard n’en pénétrait que mieux, surtout lorsque, venant à un frère tou jours si cher, Mme Angélique ajoutait : « De croire qu’il aurait assez d'amitié pour le faire (le don) à
votre considération, c'était espérer une chose inouïe
et impossible. Cela ne se pouvait faire sans miracle,
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je dis un miracle de nature et d'affection, car il n'y avait pas lieu d'attendre un miracle de grâce en une personne comme ur...»
Et ceci, l'ordinaire méthode janséniste, le discrédit jeté en passant sur ce qui n’était pas du même bord; nous résumons : |
. Rendez grâce à Dieu de ce qu’il vous a fait ire cette maison à toutes les autres. Car sans cela vous auriez été sans doute chez les carmélites, qui sont à présent si en vogue et en si grande réputation, et avec raison. Mais pour le regard du bien il n’y a point de quartier! On vous ferait faire querelle avec tous vos proches et rompre avec tout le monde plutôt que de rabattre quelque chose.
« N’êtes-vous donc pas bien heureuse d’être tombée entre les mains de personnes qui vous conduisent par les pures règles de la charité? »
C'est la conclusion logique, sinon la conclusion humble. C’est du Port-Royal tout pur.
Sur l’ordre de Mme Angélique, Jacqueline écrivit donc à son frère et à sa sœur les lettres les plus
naturelles, n’effleurant même plus la question d’in-
térêt. À quelque temps de là, Blaise demanda Jac-
queline au parloir. Elle le reçut affectueusement,
presque gaiement ; mais Pascal sentit la gêne sous la grâce voulue de l’accueil. De lui-même :il revint sur la question de dot, la régla largement et voulut séance tenante s'entendre là-dessus avec Madame l’'Abbesse. Celle-ci, un peu souffrante, le fit prier de ne se gêner en rien et de remettre toute décision à plus tard, après la profession, quand le monastère, une fois engagé, serait à sa merci. Quelques jours après, nouvelle visite, nouvelles instances de Pascal. Mme Angélique descendit alors : et comme Blaise, en homme du monde, expliquait ses intentions généreuses au milieu des compliments d’usage, elle l'arrêta de son regard clair et froid : « La maison ne demandait rien; ce qu’il lui plaisait de faire, qu'il le fit pour l’amour de Dieu. » Ce fut tout. Pascal emporta une impression ineffaçable de son entrevue avec la grande abbesse. Ces deux âmes s'étaient jugées. Elles étaient de même race.
L'année 1653 et une grande partie de 1654 se passèrent « sans rompre les horribles attaches », sans retirer Pascal du « bourbier ». Ne nous effrayons pas à ces expressions jansénistes : cela signifie seulement que Pascal, vivant dans un milieu mondain, « sans aucun dérèglement, » songeait à
se marier. Pourtant un vide, un ennui mortel, le
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tourmentaient de loin en loin. Il s’en plaignait à Jacqueline, devenue sa confidente, sans que cette mélancolie passagère amenât aucun changement dans sa vie. Il essayait de s’étourdir en jetant à pleines mains dans cette vie trop lourde les distractions, les fêtes, les succès, les rêves, toutes les fleurs légères des joies humaines — les joïes qui ne rendent pas heureux. Qui d’entre nous n’a connu, à ses meilleures heures, l'insuffisance et le vide décevant de tout? Les plus grands le sentent plus que les autres; et Pascal était des plus grands. Il joignait aussi à ces angoisses confuses une fatigue nerveuse que les moindres émotions redoublaient. On ne doit pas perdre de vue cette disposition maladive, si l’on veut s'expliquer l’effet extraordinaire de l'accident qui semble avoir déterminé la grande crise morale de sa vie. Nous voulons parler de l’accident de Neuilly.
Neuilly était alors une promenade très fréquentée du monde élégant. Pascal s’y rendait un jour de l’automne de 1656 dans son brillant équipage, lorsque ses chevaux prirent peur ; les deux chevaux de tête franchirent le pont. On retint à temps le carrosse : ce n’était en somme qu'un accident de
voiture assez simple. Mais Pascal, malade, affaibli,
surexcité par une tension d'esprit excessive, fut hanté depuis d’une étrange terreur nerveuse. On sait qu'il croyait voir toujours un abîme ouvert àses côtés. Quoi qu'il en soit de cette hallucination que Sainte-Beuve conteste, ce n'était qu'un symbole. L'abîme véritable était en lui. (Octobre 1656.)
Car à l’époque de cette commotion violente et évidemment à sa suite (novembre 1656) eut lieu la seconde et définitive conversion. C’est le moment de la fameuse « amulette » que Pascal porta sur lui jusqu’à la mort. On a voulu voir dans ces quelques lignes incohérentes et inexplicables à premier examen un trouble cérébral passager. Mais non. C’est le cri d’une âme transportée. Pascal a cru mourir; il a cru que Dieu, par une protection miséricordieuse, l'arrachait à une fin tragique, à un avenir éternel de misère; ses yeux s'ouvrent; le néant de sa vie l’écrase. Les fleurs légères se sont envolées à ce vent de tempête. L’abîme qu’elles recouvraient est apparu plus insondable, et Il est apparu aussi, Celui qui seul peut le remplir, le combler, le faire déborder de joie, « Jésus-Christ, Jésus-Christ, Jésus- Christ, non le Dieu des philosophes et des savants, » — qu'importent nos balbutiements obscurs devant la
vérité éternelle? — « mais le Dieu de l'Évangile. »
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Et cette vue, traversant l’Ââme comme un éclair, la pénètre et la ravit. Dans le rayon qui l’illumine, dans le feu qui la brûle, il jette tout, il consume tout, même le rêve ardent de l'amour :
« Renonciation totale et douce! »
C’est l’auréole de Pascal, et ce qui le distingue à
jamais de la triste secte janséniste qui va le ressaisir :
pourtant. Il a aimé Jésus-Christ, et il l’a aimé avec passion. En réalité, c'était le seul amour digne de cette âme merveilleuse. Tout autre, toute tendresse humaine était trop étroite pour elle. Il y passe, il ne s’y arrête pas; il mourrait de son indigence. « Jésus-Christ! Jésus-Christ! » Le nom béni qui se trouve sur ses lèvres au jour de l’illumination intérieure ne sortira plus de son cœur :
« Que je n’en sois jamais séparé! »
Qu’on rapproche du Discours sur les passions de l'amour le « mystère de Jésus ». Ce sont les deux phases de la vie intérieure de Pascal, une vie toujours noble et pure. Il passa de l’amour immatériel, mais fini, à l’amour éternel. Il faut relire ces quelques pages, qui sont peut-être, sans que Pascal l'ait voulu ni cherché, une des plus grandes beautés de notre langue. À chaque mot si contenu, si ré-
servé pourtant, l’adoration jaillit; l’amour ardent