‹ Angélique ArnauldChapitre 8 sur 62 · A ED · texte numérisé non relu

A ED

devait presque s’y attendre. Il envoya, dès le matin, quelqu'un pour l’excuser; lui-même, poussant son cheval, quelques heures plus tard, jusque sous les murs de Port-Royal, cria joyeusement : « Le roi baise les mains de Madame l’Abbesse. » Et la rapide vision de bonne grâce et de courtoisie chevaleresque s’effaça pour ne plus revenir.

Mais le roi n’était pas le seul à franchir les portes de l’abbaye. Nous l'avons vu, la clôture n'existait pas; on entrait facilement dans un monastère ouvert à tous venants, et où chaque prise d’habit, chaque : profession, étaient un nouveau prétexte à des réceptions mondaines. Mme Arnauld, justement inquiète de cet état de choses pour une enfant aussi inexpérimentée et pleinement maîtresse de sa conduite, songea à y remédier. Elle obtint donc que Mme de Jumeauville, ancienne gouvernante de la petite Jacqueline à Saint-Cyr, vint à Port-Royal pour y reprendre les mêmes fonctions. Malgré ces précautions, la prudente mère arrivait aux Jours et heures où on l’attendait le moins, sans trouver, heureusement, rien à reprendre.

A la longue, cependant, la jeune Mme de Port- Royal se donna quelque licence. Par curiosité, certaines voisines de campagne venaient la voir; et

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quand on l'avait vue, émerveillé par son esprit, on revenait. Angélique alors — on ne peut manquer aux bienséances — faisait atteler son carrosse et rendait, en compagnie de deux ou trois religieuses, les visites reçues : tout cela, le plus innocemment : du monde. C’en fut assez, cependant, pour que sa bonne mère, « que l'honneur du monde touchait encore plus que l’honneur de Dieu, » lui en fit des reproches avec larmes. Interdite, consternée, Angélique jura de ne plus franchir les murs d’enceinte. Mais un obstacle jusqu'alors inconnu se dressa tout à coup devant elle : l'ennui, un ennui mortelque rien ne pouvait plus ni chasser ni distraire ! « Au lieu de prier, nous dit-elle, je me mis à lire des romans et l’histoire romaine. » Elle cherchait là des distractions, et aussi, sans peut-être s’en rendre compte, des appuis et des modèles. Personne ne lui parlait de Dieu et des réalités invisibles; seul, un honneur plus fort que les tentations terrestres la préservait du mal. Et dans sa vertu stoïque, humaine et froide, elle demandait un exemple à la Cornélie antique, ou à ces vestales, que soutenait seulement la pensée de leur place à part, enviée, magnifique. Son âme affamée se mourait d'angoisse, car le feu

passager, que les mains divines n'avaient pas bénit,

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s'était éteint en elle; et quand elle essayait de se regarder jusqu’au fond, elle n’y voyait plus que des cendres refroidies : l’étincelle avait disparu, le temple

était vide.

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Car les années passaient. L'enfant était devenue une jeune fille d’une beauté merveilleuse. Et à mesure qu’elle grandissait, que ses yeux s’ouvraient sur la vie, sa vocation forcée lui faisait horreur. Toutes ses aspirations l’entraïnaient vers la joie humaine : Joie que des rêves de quinze ans se promettent si pure, et qu'ils appellent avec une telle passion. Toute cette vie mesquine, misérable et molle, lui donnait des nausées. Elle détestait jus-

qu’à la robe qu’elle portait. Et cependant, dans sa

hauteur naturelle, elle se refusait à rechercher

comme les autres des étoffes plus fines, des manches traînantes, du linge élégant. À quoi bon, quand, au bout du compte, la moindre servante aurait pu s'habiller mieux qu’elle! Ah! ce qu’elle voulait, ce n'était pas ces enfantillages de femmes désœuvrées

et relâchées. C'était la vie, la vie dont elle avait

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soif, libre, heureuse, aimée, loin de ces tristes murs. Ce qu’elle voulait, c'était la famille, c'était « se marier honnêtement, en quelque endroit où elle serait inconnue ». Car elle se rendait bien compte qu’on avait joué auprès d’elle une comédie indigne, et que ses vœux forcés ne l’engageaient pas. Elle savait bien qu’à la première demande l’Église l’en déclarerait affranchie. Et, à mieux considérer les choses, l'angoisse montait, le cercle de fer allait se rétrécissant. Pourquoi ne se réfugierait-elle pas à la Rochelle, auprès de sa famille protestante, qui la défendrait contre toutes les revendications des siens? Souvent ses tantes, magnifiquement parées, venaient la trouver et la plaindre, et lui bien répéter qu’au fond elle était libre. Elle s’en défendait, se disait heureuse. Et quand elles s’éloignaient, Angélique les regardait partir dans une sorte d’agonie : — si elle les suivait pourtant!

Oh! là-bas, bien loin des murs du monastère, c'était la félicité dont ses romans et ses rêves lui parlaient. C'était, dans un ciel radieux, un vol joyeux de fête en fête; c'était surtout une tendresse ardente pour son cœur, qu'elle sentait si vide, vide à en mourir! Et la tentation venait à elle, dans la brise

qui passait, dans le rayon de soleil qui dorait, là-

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bas, les lointains monotones; dans toute sa jeunesse, qui chantait un hymne instinctif à la vie et au bonheur! L'enfant se débattait, essayait de se: reprendre, maïs ses forces défaillirent, une fièvre ardente la saisit. Alarmée, sa mère l’emporta chez elle, en toute hâte, sans se douter, dans sa froide inconscience, que c'était elle et les siens, que c'était leur ambition sans scrupules, qui avaient brisé cet être frêle, le livrant à des luttes trop douloureuses, sous lesquelles il succombait (25 juillet 1607).

Car, par un courage héroïque dans une enfant de quinze ans, Angélique, pendant ces longues et cruelles années, ne proféra pas une plainte, ne prononça même pas une parole qui eût pu donner l'éveil aux siens. Personne autour d’elle ne s’aperçut de ce qu'elle souffrait; et les révélations qu’elle fit plus tard levèrent seules le masque de fierté impassible . qui la couvrait. Six mois et plus, elle fut très malade d’abord, puis languissante et épuisée. À son arrivée dans la maison paternelle, rien ne pouvait plus l’arracher à son silence triste ou la faire sourire. Sa sœur Catherine, qu’elle aimait extrêmement, avait hâté son retour des eaux pour la revoir plus tôt; elle n'obtint d’elle qu'une brève

parole, tant Angélique se désintéressait de tout!

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Ses parents s’épuisaient en soins de toute sorte pour la sauver. Pendant de longues semaines, . sa mère ne quitta pas son chevet : si inquiète, si attentive, que jamais Angélique n’appela la personne qui la gardait, sans voir penché vers elle le visage maternel. Tant de bonté la comblait de gratitude, l’attendrissait, elle, qui avait si peu connu les joies de la famille ; elle pensait, en elle-même, que la meilleure manière de se montrer reconnaissante serait d’entrer absolument dans les vues de ses parents, d'accepter la vie qu'ils avaient voulue pour elle : et ses angoisses n’en diminuaient pas.

Car, si l’on ne négligeait rien pour guérir son Corps, personne ne paraissait s'occuper de son âme. Jamais une parole de Dieu, jamais une lecture pieuse. À cette jeune abbesse éloignée de son couvent, privée de tout secours religieux, l’on n'eut pas la pensée de proposer une fois la visite d’un prêtre. De longs mois se passèrent sans qu’un mot fortifiant et chrétien lui fût dit. Jusqu'au bout elle devait porter seule son lourd fardeau. |

Autour de son lit, c'était des allées et venues Joyeuses de parents et d'amis. Toutes les nouvelles de la cour et de la ville s'y racontaient. Ses.oncles

Arnauld, l’intendant des finances et celui qui fut

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depuis gouverneur de la Rochelle; sa tante, la

présidente de Druy, arrivaient dans les plus beaux |atours. Les chapeaux à plumes, les grandes collerettes Henri IV, les velours, les dentelles, faisaient un trop amer contraste avec la tunique de serge blanche. Angélique n’y tint pas, elle «se fit faire, en secret, un corps de baleines », pour paraître de plus belle taille. Maïs peine perdue! Elle ne pouvait pas guérir. Ses parents, pour achever de la remettre, la transportèrent à la campagne. Elle passait de longues heures sous les ombrages qu’elle aimait, entourée, comme à Paris, d’une compagnie nombreuse, « ce qui — nous dit-elle — Jui plaisait extrêmement. »

Cependant, ses parents n'étaient pas sans s’apercevoir qu’elle prenait goût à la vie du monde, à la vanité et au luxe. À mesure que les forces reve- naïent, une gaieté légère qu'on ne lui connaissait pas -animait tout autour d’elle. Souvent, à ces accès de joie, succédaient des tristesses subites et inexpliquées, des journées entières de mutisme. Mme Arnauld observait et s’inquiétait. Mais au lieu d’interroger sa fille, au lieu d'essayer d'obtenir quelques confidences et de soulager un peu l’âme de son

enfant, qu'elle sentait atteinte, elle alla à Port-

Royal pour tenter de se renseigner. Peut-être *»

trouverait-elle quelque papier, quelque indice, si faible qu’il fût, d’une liaison dangereuse : « Mon père,

qui se fiait plus à ma prud’homie, me le raconta, »

dit Angélique, blessée jusqu’au fond par un soupçon

qui l’atteignait au point le plus délicat, son respect d'elle-même. La mère revint, n’ayant rien trouvé. Mais si la jeune abbesse était si triste, sans avoir rien à se reprocher, c'était donc peut-être que la vie monastique lui était à charge? C'était pour les Arnauld une perspective presque aussi insoutenable. Voir perdre, parle caprice de leur fille, dix ans de démarches et de manœuvres de toutes sortes, qui lui assuraient une situation enviable, ils ne l’accepteraient jamais!

Nous l’avons dit, les Arnauld n'étaient ni tendres

ni romanesques. Ce qui était décidé était décidé. Il : .

fallait, sous leur main, — et nous retrouverons dans l’abbesse ce trait de race, — plier ou se briser. Pas une minute, ils n’admettaient qu’ils s'étaient trompés, peut-être, que leur fille eût été plus heureuse | ailleurs. Il était trop tard du reste. Iraïent-ils se dédire aux yeux du monde? A aucun prix!

Un jour qu’un peu plus forte Angélique commen-

çait à se lever, son père entra brusquement dans

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sa chambre : « Ma fille, signez ce papier, » dit-il d’un ton qui n’admettait pas de réplique : et il lui tendit une note, assez mal écrite « à dessein », nous dit-elle. En y jetant les yeux, elle surprit une ligne au hasard, où elle lut qu’elle ratifiait l'acte fait il y a huit ans. I] s'agissait de ses vœux, elle le comprit. Ainsi, par une dernière et définitive hypocrisie, son père la rivait à Jamais à la dure chaîne d’une vocation imposée. Tremblante, interdite, elle prit la plume. Sa crainte de son père était telle qu’elle n’osa pas proférer une plainte ; elle signa, « crevant de dépit, » racontait-elle plus tard à son neveu Le Maistre. Et, cependant, sentant que son père s’imaginait agir pour son bien, elle excusait, au dedans d’elle-même, autant qu’il lui était possible, cet acte odieux.

Dès cette heure, son parti fut pris. Elle ne songerait plus à se retirer; elle vivrait dans son monastère, soumise à cette terrible volonté paternelle, que le respect et l'affection l’empêchaient de braver. Elle garderait soigneusement en elle ce sens de l'honneur, qui, jusqu'à la fin, lui rendrait toute déchéance impossible. Résignée et triste, elle reprit le chemin de Port-Royal.

Les hommes l'avaient trahie. Il lui restait Celui

âme douloureuse que la vie semblait avoir à à jama

blessée.

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