SCENE SIXIÈME
CAÏARINA , RODOLFO.
CATAKLNA. à part.
Ciel! Rodolfo!
RODOLFO, accourant.
Oui, Catarina ! c'est moi. Moi pour un instant. Tu es seule. Quel bonheur!... — Eh bien ! tu es toute pâle? Tu as l'air troublée?
CATARINA
Je le crois bien. Les imprudences que vous faites. Venir ici en plein jour à présent !
Ah! c'est que j'étais trop inquiet. Je n'ai pas pu y tenir.
1 3i> ANGELO.
Inquiet de quoi
CATARI3VA.
Je vais vous dire, ma Catarina bien-aimée... — Ah! vraiment, je suis bien heureux de vous trouver ici aussi tranquille !
Comment êtes-vous entre :
CATARINA
RODOLFO
La clef que tu m'as remise toi-même.
CATARINA
Je sais bien , mais dans le palais '.
RODOLFO
Ah î voilà précisément une des choses qui m'inquiètent. Je suis entré aisément, mais je ne sortirai pas de même.
JOURNÉi: m, PARTIE I, SŒNE VI. f33
CATAJIINA.
Comment?
UODOLFO.
Le capitaine- grand m'a prévenu à la porte du palais que personne n'en sortirait avant la nuit.
CATARINA
Personne avant la nuit !
A part.
— Pas d'évasion possible ! O Dieu I
RODOLFO
Il y a des sbires en travers de tous les passages. Le palais est gardé comme une prison. J'ai réussi à me glisser dans la grande galerie ;, et je suis venu. Vraiment! tu me jures qu'il ne se passe rien ici?
CAXARIMA.
Non. Rien. Rien, sois tranquille, monRodolfo. Tout est comme à l'ordinaire ici. Regarde. Tu vois
bien qu'il n'y a rien de dérangé dans cette chambre. Mais va-t'en vite. Je tremble que le podesta ne rentre.
RODOLFO
INon , Catarina, ne crains rien de ce côté. Le podesta est en ce moment sur le pont Molino, là en bas. Il interroge des gens qu'on vient d'arrêter. Oh! j'étais incjuiet , Catarina ! Tout a un air étrange aujourd'hui, la ville comme le palais. Des bandes d'archers et de cernides vénitiens parcourent les rues. L'église Saint-Antoine est tendue de noir, et l'on y chante l'office des morts. Pour qui? On Fignore. Le savez-vous?
Non.
CATARIISA.
RODOLFO
Je n'ai pu pénétrer dans l'église. La ville est frappée de stupeur. Tout le monde parle bas. Il se passe à coup sûr une chose terrible quelque part. Où? Je ne sais. Ce n'est pas ici, c'est tout ce qu'il me faut. Pauvre amie , tu ne te doutes pas de tout cela dans ta solitude!
CATAUiWA.
Non.
Que nous importe au reste! Dis, es-tu remise de l'émotion de cette nuit? Oh! quel événement! Je n'y comprends rien encore. Catarina ! je t'ai délivrée de ce sbire Homodei. Il ne te fera plus de mal.
Tu crois.''
CATAIUWA.
RODOLFO
Il est mort. Catarina! tiens, décidément tu as quelque chose! tu as l'air triste! Catarina! tu ne me caches rien ? 11 ne t' arrive rien au moins ? Oh ! c'est qu'on aurait ma vie avant la tienne !
CATABINA.
ISon, il n'y a rien. Je te jure qu'il n'y a rien. Seulement je te voudrais dehors ! Je suis effrayée pour toi.
HODOLFO.
Que faisais-tu quand je suis entré?
CATARINA
Ail mon Dieu ! tranquillisez-vous , mon Rodolfo, je n'étais pas triste , bien au contraire. J'essayais de me rappeler cet air que vous chantez si bien. Tenez , vous voyez , j'ai encore là ma guitare.
RODOLFO
Je t'ai écrit ce matin. J'ai rencontré Reginella à qui j'ai remis la lettre. La lettre n'a pas été interceptée ? Elle t'est bien arrivée ?
CATARINA
La lettre m'est si bien arrivée que la voilà.
Elle lui présente la lettre.
Ah! tu l'as! C'est bien. On est toujours inquiet quand on écrit.
CATARINA
Oh î toutes les issues de ce palais gardées ! Per sonne ne sortira avant la nuit !
JOIIKNEK m, FARTIK 1, SCENK M. lo7
KODOLFO.
Personne. Je l'ai déjà dit. C'est l'ordre.
CATARINA
Allons! maintenant, vous m'avez parlé, vous m'avez vue, vous êtes rassuré, vous voyez que si la ville est en rumeur, tout est tranquille ici, partez , mon Rodolfo , au nom du ciel ! Si le podesta entrait! Vite ! partez. Puisque tu es obligé de rester dans ce palais jusqu'au soir, voyons, je vais te fermer moi-même ton manteau. Comme cela. Ton chapeau sur ta tête. Et puis devant les sbires, aie l'air naturel, à ton aise, pas d'affectation à les éviter, pas de précaution. La précaution dénonce. Et puis, si l'on voulait te faire écrire quelque chose par hasard, un espion, quelqu'un qui te tendrait un piège, trouve un prétexte, n'écris pas !
Pourquoi cette recommandation, Catarina?
CATARIINA.
Pourquoi ? Je ne veux pas qu'on voie de ton
écriture], moi. C'est une idée que j'ai. Mon ami, vous savez bien que les femmes ont des idées. Je te remercie d'être venu , d'être entré , d'être resté, j'ai eu la joie de te voir! Là, tu vois bien que je suis tranquille, gaie, contente, que j'ai ma guitare là et ta lettre , maintenant , vat'en vite. Je veux que tu t'en ailles. — Encore un mot seulement.
RODOLFO
Quoi?
CATAlilNA.
Rodolfo , vous savez que je ne vous ai jamais rien accordé, tu le sais bien, toi!
Eh bien
r.ATAIllWA.
Aujourd'hui c'est moi qui vais te demander Rodollo 1 un l)aiser !
HODOLFO. la serrant dans ses bras.
Oh ! c'est le ciel !
CATAUIIVA.
Je le vois qui s'ouvre !
RODOLFO
O bonheur !
Tu es heureux ?
Oui!
CATARINA
nOnOLFO.
CATARINA
A présent sors , mon Rodolfo
nODOLFO.
Merci !
CATARIJVA.
Adieu! — Rodolfo!
RodoJfo,»qul cst;à la porte , s'arrête.
— Je t'aime !
Rodolfo sort.
JOIRNÉI- lil, PARTIE 1, SCÈNE VII. 141