‹ AngeloChapitre 38 sur 48 · C.VTARINA · texte numérisé non relu

C.VTARINA

En vérité , nous sommes tous les trois d'un bien exécrable pays! C'est une bien odieuse république que celle où un homme peut marcher impunément sur une malheureuse femme , comme vous faites , monsieur! et où les autres hommes lui disent : Tu fais bien , Foscari a fait mourir sa fille, Loredano sa femme, Bragadini... —Je vous demande un peu si ce n'est pas infâme ! Oui , tout Yenise est dans cette chambre en ce moment! Tout Venise en vos deux personnes I Rien n'y manque.

Montrant Angelo.

— Venise despote , la voilà.

Montrant la Tisbe.

— Venise courtisane , la voici !

A la Tisbe.

— Si je vais trop loin dans ce que je dis, madame, tant pis pour vous, pourquoi êtes-vous là !

ANGELO , lui saisissant le bras.

Allons, madame, finissons-en!

CATARIJVA.

Elle s'approche de la table où est le flacon.

Allons, je vais accomplir ce que vous voulez,

Ell(- avance la main vers le llacon.

— puisqu'il le faut...

Elle recule.

— Non ! c'est affreux ! je ne veux pas ! je ne pourrais jamais 1 Mais pensez-y donc encore un peu tandis qu'il en est temps. Vous qui êtes tout-puissant, réfléchissez. Une femme, une femme qui est seule , abandonnée , qui n'a pas de force , qui est sans défense, qui n'a pas de parens ici, pas de famille, pas d'amis , qui n'a personne ! l'assassiner ! l'empoisonner misérablement dans un coin de sa maison ! — Ma mère ! Ma mère ! Ma mère î

Pauvre femme !

LA TISBE.

CATAKIIVA.

Vous avez dit pauvre femme, madame! Vous l'avez dit! Oh! je l'ai bien entendu! Oh ! ne me dites pas que vous ne l'avez pas dit! Vous avez donc pitié, madame! Oh oui ! laissez- vous attendrir ! Vous voyez bien qu'on veut m'assassiner? Est-ce que vous en êtes, vous? Oh! ce n'est pas possible. Non, n'est-ce pas ? Tenez, je vais vous expliquer , vous conter la chose à vous. Vous parlerez au podesta après. Vous lui direz que

JOURNÉE m, PARTIE I, SCÈNE VllL iM)

ce qu'il foit là est horrible. Moi , c'est tout simple que je dise cela. Mais vous, cela fera plus d'effet. Il suffit quelquefois d'un mot dit par une personne étrangère pour ramener un homme à la raison. Si je vous ai offensée tout à l'heure , pardonnez-lemoi. Madame j je n'ai jamais rien fait qui fût mal, vraiment mal. Je suis toujours restée honnête. Vous me comprenez , vous, je le vois bien. Mais je ne puis dire cela à mon mari. Les hommes ne veulent jamais nous croire , vous savez? Cependant nous leur disons quelquefois des choses bien vraies. Madame ! ne me dites pas d'avoir du courage , je vous en prie. Est-ce que je suis forcée d'avoir du courage, moi? Je n'ai pas honte de n'être qu'une femme bien faible et dont il faudrait avoir pitié. Je pleure parce que la mort me fait peur. Ce n'est pas ma faute.

Madame , je ne puis attendre plus long-temps.

CATAIUNA.

Ah! vous m'interrompez.

A la Tisbc.

— Vous voyez bien qu'il m'interrompt. Ce n'est

pas juste. Il a vu que je vous disais des choses qui allaient vous émouvoir. Alors il m'empêche d'achever. Il me coupe la parole.

A Angclo.

— Vous êtes un monstre I

C'en est trop. Catarina Bragadini , le crime fait veut un châtiment , la fosse ouverte veut un cercueil^ le mari outragé veut une femme morte. Tu perds toutes les paroles qui sortent de ta bouche , j'en jure par Dieu qui est au ciel !

Montrant le poison.

— Voulez-vous, madame?

CATARIKA.

Nonî

Non? — J'en reviens à ma première idée alors. Les épées ! les épées I Troïlo ! Qu'on aille me chercher... J'v vais!

Il sort vi'ilcmnit nt j>or la |)orle «lu fond, qu'on Teiilcnd refermer en flrlmrs.

JOURNÉE m, PAR'I'U': 1, SCKNK 1\. liH

SCEME NEîlVlKMi:.

CATARINA. LA TISBE.

LA TISBE.

Ecoutez ! Vite ! nous n'avons qu'un instant. Puisque c'est vous qu'il aime , ce n'est plus qu'à vous qu'il faut songer. Faites ce qu'on veut. Ou vous êtes perdue ! Je ne puis pas m'expliquer plus clairement. Vous n'êtes pas raisonnable. Tout-àriieure il m'est échappé de dire : Pauvre femme ! Vous l'avez répété tout haut comme une folle, devant le podesta , à qui cela pouvait donner des soupçons ! Si je vous disais la chose ^ vous êtes dans un état trop violent, vous feriez quelque imprudence, et tout serait perdu. Laissez-vous faire! Buvez. Les épées ne pardonnent pas, voyez-vous. Ne résistez plus. Que voulez-vous que je vous dise? C'est vous qui êtes aimée, et je veux que quelqu'un m'ait une obligation. Vous ne comprenez pas ce

que je vous dis là , hé bien ! de vous le dire , cela ni'arrache le cœur pourtant!

CATAV.IISA.

Madame...

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