I.A TISBK
Alors, j'ai bien fait.
uODui.ro.
Vous avez bien fait?
LA TISBE.
Oni. J'ai bien fait. Es-tu sur seulement de ce que j'ai fait?
RODOI.FO.
Je ne suis pas sûr, dites- vous ! Voila la seconde fois que vous le dites. Mais il y avait là Dafne, je vous répète qu'il y avait là Dafne , et ce qu'elle m'a dit, je l'ai encore dans l'oreille. — Monsieur , monsieur ! ils n'étaient qu'eux trois dans cette chambre, elle, le podesta, et une autre femme, une horrible femme que le podesta appelait Tisbe. Monsieur, deux grandes heures, deux heures d'agonie et de pitié , monsieur , ils l'ont tenue là , la malheureuse , pleurant , priant , suppliant, demandant grâce, demandant la vie, — Tu demandais la vie , ma Catarina bien aimée ! — à genoux, les mains jointes, se trainani à Icufs
pieds, et ils disaient non! Et le poison, c'est la iemme Tisbe qui l'a été chercher ! et c'est elle qui a forcé madame de le boire! Et le pauvre corps mort , monsieur , c'est elle qui l'a emporté , cette femme, ce monstre, la Tisbe ! — Où l'avez-vous mis, madame! — Voilà ce qu'elle a fait, la Tisbe! Si j'en suis sûr !
Tirant un mouchoir (le sa poitrine.
— Ce mouchoir que j'ai trouvé chez Catarina , à qui est-il ? A vous.
Montrant le crucifix.
— Ce crucifix ! que je trouve chez vous , à qui est-il? A elle! — Si j'en suis sûr! Allons, priez, pleurez , criez , demandez grâce , faites promptement ce que vous avez à faire, et finissons!
LA TISBE.
Rodolfo...
RODOLFO
Qu'avez-vous à dire pour vous justifier? Vite. Parlez vite. Tout de .suite.
LA TISBE.
Rien, Uodolfo. Tout ce qu'on t'a dit est vrai.
Crois tout. Rodolfo , tu arrives à propos , je voulais mourir. Je cherchais un moyen de mourir près de toi , à tes pieds. Mourir de ta main ! oh ! c'est plus que je n'aurais osé espérer! Mourir de ta main , oh ! je tomberai peut-être dans tes bras. Je te rends grâce. Je suis sûre au moins que tu entendras mes dernières paroles. Mon dernier souffle , quoique tu n'en veuilles pas , tu l'auras. Vois-tu, je n'ai pas du tout besoin de vivre, moi. Tu ne m'aimes pas, tue-moi. C'est la seule chose que tu puisses faire à présent pour moi , mon Rodolfo. Ainsi, tu veux bien te charger de moi. C'est dit. Je te rends grâce.
Madame.
RODOLFO
LA TISBE.
Je vais te dire. Écoute-moi seulement un instant. J'ai toujours été bien à plaindre, va. Ce ne sont pas là des mots , c'est un pauvre cœur gonflé qui déborde. On n'a pas beaucoup de pitié de nous autres, on a tort. On ne sait pas tout ce que nous avons souvent de vertu et de courage. Crois-tu que je doive tenir beaucoup à la vie ? Songe donc que
je meiitliais tout enfant;, moi. Et puis, à seize ans, je nie suis trouvée sans pain. J'ai été ramassée dans la rue par des grands seigneurs. Je suis tombée d'une fange dans l'autre. La faim ou l'orpie ! Je sais bien qu'on vous dit : Mourez de faim , mais j'ai bien souffert , va ! Oh oui ! toute la pitié est pour les grandes dames nobles. Si elles pleurent, on les console. Si elles font mal , on les excuse. Et puis, elles se plaignent! Mais nous, tout est trop bon pour nous. On nous accable. Va , pauvre femme ! marche toujours ! de quoi te plains-tu ? Tous sont contre toi. Eh bien ! est-ce que tu n'es pas faite pour souffrir , fille de joie? — Rodolfo , dans ma position , est-ce que tu ne sens pas que j'avais besoin d'un cœur qui comprît le mien ? Si je n'ai pas quelqu'un qui m'aime , qu'est-ce que tu veux que je devienne , là , vraiment ? Je ne te dis pas cela pour t' attendrir, à quoi bon? Il n'y a plus rien de possible maintenant. Mais je t'aime, moi! Oh ! Rodolfo ! à quel point cette pauvre fille qui te parle t'a aimé , tu ne le sauras qu'après ma mort ! quand je n'y serai plus! Tiens, voilà six mois que je te connais, n'est-ce pas? Six mois que je fais de ton regard ma vie, de ton sourire ma joie, de ton souffle mon ame ! Eh bien, juge! depuis six mois je n'ai pas eu un seul instant l'idée , l'idée néces-
saire à ma vie, que tu m'aimais. Tu sais que je t'cnnuYais toujours de ma jalousie , j'avais mille indices qui me troublaient, maintenant cela m'est expliqué. Je ne l'en veux pas. Ce n'est pas ta faute. Je sais que ta pensée était à cette l'emme depuis sept ans. Moi , j'étais pour toi une distraction, un passe-temps. C'est tout simple. Je ne t'en veux pas. Mais que veux-tu que je fasse? Aller devant moi comme cela, vivre sans ton amour, je ne le peux pas. Enfin il faut bien respirer. Moi , c'est par toi que je respire ! Vois , tu ne m'écoutes seulement pas ! Est-ce que cela te fatigue que je te parle? Ah ! je suis si malheureuse vraiment que je crois que quelqu'un qui me verrait aurait pitié de moi!
nODOLFO.
Si j'en suis sûr I Le podesta est allé chercher quatre sbires, et pendant ce temps-là vous avez dit à elle tout bas des choses terribles qui lui ont fait prendre le poison ! Madame ! est-ce que vous ne voyez pas que ma raison s'égare ? Madame ! où est Catarina ? Répondez ! Est-ce que c'est vrai , madame, que vous l'avez tuée, que vous l'avez empoisonnée.^ Oii est -elle? dites! Où est -elle? Savez- vous que c'est la seule femme que j'aie ja-
176 ANGEU).
mais aimée, madame! la seule, la seule, entendezvous , la seule !
LA TISCE.
La seule ! la seule ! Oh ! c'est mal de me donner (ant de coups de poignard! Par pitié,
Elle lui monlre le couteau qu'il tient.
vite le dernier avec ceci !
ROOOLFO.
Où est Catarina? la seule que j'aime. Oui, la seule !
LA TISBE.
Ah ! tu es sans pitié ! tu me brises le cœur ! Eh bien oui ! je la hais , cette femme 1 entends-tu , je la hais ! Oui , on t'a dit vrai , je me suis vengée, je Fai empoisonnée , je l'ai tuée !
RODOLFO
Ah! vous le dites donc! Ah! vous voyez bien que c'est vous qui le dites! Par le ciel ! je crois que vous vous en vantez, malheureuse !
J01]1\1NI<:K 11», l'AllTlK 11, SCKrSK 111. 177
LA TISDE.
Oui, et ce que j'ai lait, je le i'erais encore! Frappe!
aODOLFO, tcrriUe
Madame!...
VK TISBE.
Je l'ai tuée, te dis-je! Frappe donc!
KODOLPO.
Misérable!
Il la frappe, LA TISBE. Elle tombe.
Ah ! au cœur ! Tu m'as frappée au cœur ! C'est bien. — Mon Rodolfo! ta main!
Elle lui prend la main et la baise.
— Merci ! Tu m'as délivrée 1 Laisse-la-moi , ta main. Je ne veux pas te faire du mal, tu vois bien. Mon Rodolfo bien aimé , tu ne te voyais pas quand tu es entré, mais de la manière dont tu as dit : vous avez un quart d'heure! enlevant ton couteau, je ne pouvais plus vivre après cela. Maintenant, que je
178 AiNGELO.
vjiis mourir , sois bon, dis-moi un mot de pitié. Je crois que tu lera.s l)ien.
P.ODOM-t).
Madame...
LA TISBE.
Un mot de pitié ! Veux-tu ?
On fiilond imr ^oiv ioilir t\o Hririnro Irs riilcatix i]r l'alfévc.
CATARINA
Où suis-je? Rodollo !
HODOLro.
Qu'est-ce que j'entends ? Quelle est cette voix ?
Il sr rrloiinio cl \oil la figure l)laiu!ic de (ialariiia r|iii a onlr'ouvcrl les riflfau\.
CATARIAA.
Rodolfo !
RODOLFO. Il court a elle e". lonlève il.iiis srs hr.is.
Catarina! Grand Dieu ! Tu es ici ! Vivante ! Comment cela se fait-il ? Juste Ciel !
Se relniiniaiil \ors la Tisho.
— Ah! qu'ai-je fait?
JOURNÉE 111, PARTIE il, SCÈNE 111. 17*)
LA TISUE . se traînant vers lui avec un sourire.
Ilien. Tu n'as rien l^it. C'est moi qui ai fait tout. Je voulais mourir. J'ai poussé ta main.
KODOLFO.
Catarina ! tu vis, {îfrand Dieu! Par qui as-tu été sauvée ?
LA TISBE.
Par moi , pour toi
RODOLFO
Tisbe ! Du secours ! Misérable que je suis !
LA TISBE.
Non. Tout secours est inutile. Je le sens bien. Merci. Ah ! livre-toi à la joie comme si je n'étais pas là. Je ne veux pas te gêner. Je sais bien que tu dois être content. J'ai trompé le podesta. J'ai donné un narcotique au lieu d'un poison. Tout le monde l'a crue morte. Elle n'était qu'endormie. li y a là des chevaux tout prêts. Des habits d'homme pour elle. Partez tout de suite. En trois heures, vous serez hors de l'état de Venise. Soyez heureux.
Elle est déliée. Morte pour le podesta. Vivante pour toi. Trouves-tu cela bien arrangé ainsi?
Catarina ! . . . Tisbe ! . . .
11 loinLe a ;;cuoux l'œil ILvc tur la Tiibc expiiaiiic. < LA TISBU , d'uuc vuix qui va s'éteigiiant.
Je vais mourir^ moi. Tu penseras à moi quel- (juefois, n'est-ce pas? et tu diras : Eh bien, après tout, c'était une bonne fille , cette pauvre Tisbe. Oh ! cela me fera tressaillir dans mon tombeau ! Adieu ! — Madame . permettez-moi de lui dire encore une fois mon Rodolfo ! Adieu ;, mon Rodolfo ! — Partez vite à présent. Je meurs. Vivez, .le te bénis!
F.llc mrmi.