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CHAPITRE III

SCIENCE, UTTÉBATCHE, BEADX-ARTS.

Situation de la littérature dramatiipie sous

les deux premiers Stuarls Auteurs qui

illustrèrent la scène anglaise à cette époque.— Sliakspeare, ses œuvres, sa vie. — Poètes. — État de la science. — Bacon, etc.

Nous allons reprendre l'iiistoire de la littérature dramatique au point où nous l’avons laissée.

Les pièces morales et les miracles continuèrent hêtre représentés jusqu’à la fin du seizième siècle; on voit Élisabeth assister à la représentation de l’une de ces pièces, qui avait pour titre : Lutte entre la prodigalité et la libéralité ( U)00 ou 1601 ). Cette pièce est attribuée à Robert Greene, qui mourut en 1592. Si l’on cherche pourquoi quelques-unes de ces pièces se soutinrent après l’introduction du drame, c’est que les auteurs avaient soin d’en vêtir la forme d’une fiction allégorique qui touchait à des événements publics , à des préjugés populaires et à des opinions reçues.

La première comédie anglaise proprement dite portait ce litre : Ralph Roister Doister ; son auteur était Ni.

colas Udall , littérateur distingué qui vécut dans le seizième siècle, et qui fut Tun des directeurs du collège d'Éton, et plus tard de celui de Westminster. Cette comédie paraît avoir été imprimée en 1.566; l’auteur, dans son prologue, annonce que sa pièce est une imitation de Plaute et de Térence ; la pièce est divisée en actes et en scènes, et elle exigeait au moins deux heures et demie pour être représentée. Les personnages étaient au nombre de treize, neuf hommes et quatre femmes; les deux principaux acteurs étaient Ralph , jeune homme étourdi et vaniteux , qui recherche en mariage une jeune veuve nommée Constance; et son domestique, Mathieu Merrygreek, personnage qui sert à l’auteur pour faire le procès des anciennes pièces morales. L’intrigue de la pièce, sans être fortement conçue, est pleine d’intérêt, et le dénoûinent n’en est point forcé; le style, s’il n’est pas toujours de la plus grande pureté, a beaucoup de vigueur et s’applique très-bien au caractère des personnages.

Cependant plusieurs écrivains donnent la priorité, en fait d’origine, à une autre comédie intitulée ; V Aiguille de Gammer Gwton. L’édition la plus ancienne de cette comédie porte la date de 1575. Mais on sait qu’elle exista en manuscrit longtemps avant d’avoir été imprimée. Cette comédie, comme celle d’Udail, est divisée en actes et en scènes ; elle est écrite en vers. Sous le rapport de l'intrigue et des caractères, elle n’a pas le mérite de Ralph Roister Doister. Une autre comédie, que l’on suppose antérieure à CAiguille de Gammer Gurton et à Ralph Roister Doister, a été découverte récemment; elle porte le titre de Misogonus , avec la date de 1577 ; mais les allusions que renferme le dialogue semblent indiquer qu’elle fut composée en l’an 1560.

'Thomas Richard en est supposé l’auteur. La pièce , écrite en vers, se compose de quatre actes.

Tandis que la comédie jetait ses premières lueurs , la muse tragique se préparait ,i fournir une carrière éclatante. I.e 18 janvier 1562 il y eut une

représentation, en présence de la reine, d’une tragédie intitulée la Tragédie de Gorboduc ; l’auteur était Thomas Sackville, qui, plus tard, devint lord Buckhurst et comte de Dorset.

La muse tragique alimenta bientôt la scène anglaise d’un nombre considérable de pièces. La plupart étaient fondées sur des sujets pris dans l’histoire ancienne et la mythologie; quelques-unes sur des sujets pris dans l’histoire moderne. Le plus petit nombre reposait sur des sujets purement imaginaires. Dans Tun de ces drames, qui a pour titre Damon et Pythias , souvent le comique le dispute au sérieux ; un autre, qui a pour titre Tancrède et Gismund, est fondé sur un conte de Boccace; il fut représenté devant Élisabeth en 1568; il se divise en cinq actes , composés , dit-on , par cinq auteurs differents. Christophe Hatton, qui plus tard fut élevé aux fonctionsdelord chancelier.composa le troisième acte. La traduction fournissait, de son côté, des pièces nombreuses au théâtre. L’ Andrienne de Térence fut publiée en anglais en 1530, et l’Amphitryon de Plaute parut en Angleterre sous le nom de Jacques Juggler, quelue temps après Tavénement au trône ’Élisabeth. Les tragédies de Sénèque furent toutes traduites en anglais. La Troade , par Jasper Heywood , parut en 1559; Thyeste , par le même, en 1560; Hercule, par le même, en 1561 ; OEdipe , par Alexandre Nevyle , en 1563; Médée et Agamemnon , par John Studley, en 1566; Ocfavie, par Thomas Nuce, parut la même année ; Hippolyte, Hercule OEtæus, par Studley , et la Thébaïde , par Thomas Newton, en 1581.

Dans le cours des dix années suivantes, une foule d’ouvrages dramatiques éclosent presque en même temps.

Peele , Robert Greene ,Marlow, marchent à la tête de la phalange des auteurs dramatiques. George Peele compose une tragédie intitulée le Jugement de Pôris , qui fut représentée devant la reine, et fut imprimée en 1584.

Le chef-d’œuvre de cet auteur a pour titre : les Amours du roi David et de

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la belle Bethsabé; cet ouvrage fut publié en 1599. Cette pièce était écrite en vers blancs. Une comédie de cet auteur les Caquets des vieilles ménagères, est également citée, elle fut imprimée en 1595. Robert Greene, contemporain de Peele , composa cinq pièces de théûtre. Cliristophe Marlow est l’auteur d’une histoire tragique sur la vie et la mort du docteur Faust ; il est regardé généralement comme l’un des plus grands auteurs dramatiques qui aient écrit avant Shakspeare. Son style est plein de chaleur ; les images brillantes y abondent ; il sait à son gré exciter, dans l’âme de ses auditeurs, les sentiments les plus contraires. Dans une pièce intitulée le Juif de Malte , il trace le caractère deBarabbas, le Juif, avec une énergie telle, que plusieurs critiques ont regardé cette pièce comme ayant un mérite égal au Juif de T'enise de Shakspeare. A côté de ces noms , qui tous appartiennent au règne d’Élisabeth , il faut placer ceux de John Lyly, auteur de neuf pièces dramatiques , dont la plupart sont écrites en prose, et Thomas Kid, auteur de deux tragédies : l’une intitulée Jéronimo, l’autre intitulée la Tragédie espagnole.

Il est à remarquer que tous ces fondateurs du drame anglais reçurent une éducation classique. INicolas Udall avait étudié à Oxford, au collège du Corpus-Christi ; John Still, qui est regardé Comme l’auteur de l’Aiguille de Gammer Gurton , avait étudié au collège du Christ, à Cambridge ; Sackville avait étudié aux deux universités; Marlow au collège de Benet , à Cambridge; Greene au collège de Saint- Jean , à Cambridge; Peele au collège de l'Église du Christ , à Oxford ; Lydy et Kid au collège de la Madeleine , à Oxford. Aussi les œuvres de ces auteurs ont-elles en général l’esprit et la forme du drame antique; on y voit dans toutes les parties une certaine teinte de latinisme qui souvent en défigure les passages les plus beaux.

C’est vers cette époque que William Shakspeare , qui devait surpasser tous ses prédécesseurs , commence à jeter

IxcuTEmis t. n,

les premiers jalons de la carrière dramatique qu’il devait parcourir avec tant d’éclat. Nous laisserons parler ici ]afievue britannique, qui nous donne, sur les œuvres du grand poète, des détails pleins d’intérêt.

« De toutes les belles qualités de Shakspeare , dit ce recueil , celle que l’on a le moins observée et qui caractérise plus spécialement cet auteur, c’est son impartialité hautaine.

Observateur inexorable , il juge les hommes avec une froideur qui désole, avec une profondeur qui eftraye , découvre la plus légère faiblesse dans la lus haute vertu, la moindre nuance e vertu dans l'âme la plus criminelle, et ne prend la peine de tirer aucunes conclusions de ses remarques. Vous diriez quelque intelligence suprême qui reproduit pour ses menus plaisirs le drame de l’histoire, et reste inaccessible aux passions qu’elle dépeint et qu’elle analyse. Ce poète , si souvent raillé comme un auteur frénétique et barbare , est surtout remarquable par un jugement si hardi, si ferme , si impitoyable, qu’on serait tenté d’accuser sa froideur, et de trouver, dans une observation si impassible, je ne sais quoi de cruel pour la race humaine.

Les pièces historiques de Shakspeare portent ce caractère au plus haut degré. Le génie pittoresque, rapide, véhément qui les a dictées, semble soumis lui-même à la loi supérieure d’un jugement presque ironique dans sa clairvoyance. Sensibilité dans les détails, force ardente d’imagination, éloquence des émotions , tous ces dons brillants de la nature, qui semblent devoir entraîner un poète hors de toutes les limites, se subordonnent dans|cette intelligence extraordinaire à une sagacité froide et même moqueuse, qui ne pardonne et n’oublie rien ; aussi les drames dont nous parlons sont-ils pénibles comme de l’histoire. Eschyle vous montre la fatalité planant sur le monde; Calderon vous ouvre le ciel et l’enfer. Comme derniers mots de l’énigme de la vie. Voltaire fait de son drarne l’instrument de ses propres doctrines; mais Shakspeare cherche la fatalité

dans le cœur même des hommes; et quand il nous le fait voir si bizarre , si agité, si incertain , il nous apprend à contempler sans surprise les sitigularités et les caprices de la destinée. Dans les drames purement poétiques auxquels ce grand poète a donné tant de vraisemblance, nous nous consolons en pensant que ces malheurs sont imaginaires et que leur vérité n’est que générale. Mais les chroniques dialoguées que Sbakspeare a esquissées sont trop réelles; voilà des maux irrévocables, des scènes que le monde a vues, des horreurs qu’il a souffertes.

Plus les détails qui ont dû accompagner ces événements sont frajipants de vérité, plus ils nous font mal ; plus l’auteur est impartial , plus il nous hiesse et nous accable. Cel em|)loi d’un grand talent n’est plus qu’une froide et profonde satire de ce que nous sommes , de ce que nous serons, de ce que nous fûmes.

Né après les convulsions du moyen âge expirant, Sbakspeare a retracé, dans scs pièces historiques, les cent années qui précédèrent sa propre naissance. C’est une galerie chevaleresque:

là sont suspendues les cottes de mailles et les massues du quatorzième et du quinzième siècle. Vous voyez réunis sous leurs gonfanons et leurs bannières les fiers paladins de cet antique brigandage. Ils revivent, leurs cœurs indomptés battent contre leurs cuiras.ses, leur sang bouillonne pour le combat, leurs paroles sont menaçantes comme leurs glaives. Le poète ne’les flatte pas; il ne les calomnie point; il ne leur prête ni loyauté, ni vertus surhumaines, ni principes exaltés; il n’en fait pas des monstres ou des lâches. Reconnaissant pour unique droit celui de la force, audacieux à mal faire et à défendre leurs actes , ces barbares ont de la grandeur sans moralité et du courage sans justice. Ecoutez, dans Richard II, Aumerle repousser l’im-

f lutation lancée contre lui devant Boingbroke , d’avoir trempé dans le meurtre de Glocester : vous croyez avoir vécu parmi ces hommes de fer ; vous entendez leurs défis ; vous com-

prenez leurs âmes iniques et intrépides.

FITZWATEB A AIIMEBLE.

Voici mon gage , Aumerle ! de par la lumière de ce soleil qui tombe sur ton casque ! tu t’es vanté en ma présence, je le jure, d’avoir donné la mort à Glocester. Je le jure, et si tu le nies, tu mens ! tu mens, dis-je , et lu pointe de mon épée étouffera ton mensonge, au fond de ce cœur félon qui l’a forgé!

AUMEBLE.

Lâche ! tu n’oserais vivre assez pour me voir en champ clos.

FITZWATEB.

Ah ! sur mon âme , que n’y puis-je t’y voir au moment où je parle !

AUMEBLB.

Fitzwater, tu meus par ta gorge.

PEBCÏ.

•Te garantis son honneur : Aumerle, voici mon gage. Il t'accuse avec raison ; je le soutiendrai jusqu’au dernier souffle. Prends mon gant, si tu l’oses !

AIIMEBLE.

Puisse jamais le fer de ma vengeance ne percer désormais la cuirasse de mon ennemi , si je ne réponds à votre appel ! Tous je vous défie ; fussiez-vous cent , tous je vous défie, etc.

La première partie, ou, si l’on veut, la première pièce de cette grande chronique anglaise, est d’un intérêt si douloureux, qu’il est impossible de la jouer sur le théâtre. Le Roi Jean, qui renferme les passages les plus pathétiques et les situations les plus déchirantes , le Roi Jean, où se trouve cette admirable scène d’Hubert et du jeune Arthur , est une révélation si vive et si terrible de la politique des camps et des cours , qu’à moins de vivre dans une république, on ne peut, sans une espèce de crime de haute trahison, exiger qu’elle soit repré.sentée. La perfidie de Jean, la mort d’Arthur, la douleur de Constance, vous apprennent coinineut les hautes dignités et la puissance se jouent sans pitié des affections de la nature et des promesses les plus saintes. Cette froide audace avec laquelle chacun soutient sa cause, les mains baignées dans le sang; cette espèce de dignité de langage que tous conservent dans le crime; cette raison

.üogle

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d’État, qui n’est que la légitimité du vol et du meurtre; cette profonde indifférence pour la vie des hommes ; celte fatalité attachée au pouvoir, qui regarde comme permis tout ce qu'il peut oser, cause une inexprimable angoisse. Au milieu des jeux de la politique se trouvent placés une mère et un enfant ; Constance et Arthur; tous deux sont écrasés, comme ces victimes que le char de Jaggrenat brise et mutile sous ses roues sanglantes. Abandonnés de leurs amis, trompés par leurs parents , faisant en vain valoir des droits réels, .Shakspeare les traite comme l’égoïsme de l’ambition a eoutume de traiter les innocents dénués de secours. Il montre leurs larmes , leurs prières stériles , leur désespoir , et passe outre. Habitué à s’identilier à tous les caractères qu’il Jette sur la scène , à faire entièrement disparaître l’auteur dramatique , à se constituer , pour ainsi dire , le greffier impassible de l’histoire, il vous ouvre ensuite les secrets des cabinets, il vous prouve qu’Arthur doit périr. Shakspeare est le poète des hommes d’État ; c’est le Tacite du drame.

Il y a dans cet ouvrage un caractère de femme chez qui la violence et la fougue se mêlent à la tendresse maternelle la plus profonde : Constance , mère du jeune Arthur, voit son fils accablé par le sort; alors s’établit une lutte entre elle et la fortune ; plus elle se sent malheureuse, plus elle est inflexible. Ellle ne s’abaisse point à la prière , et finit par trouver dans son désespoir comme un douloureux triomphe.

J’aime mon malheur, s’écrie-t-elle; je m’assieds là sur la terre nue. Dites aux rois qu’ils s’assemblent , et que mon désespoir les co.avoque <à scs pompes.

Et quand la dignité d’une reine s’est ainsi jointe à la dignité de l’infortune, quelles paroles pathétiques elle retrouve !

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