‹ AngleterreChapitre 18 sur 23 · CONSTANCE · texte numérisé non relu

CONSTANCE

Le reverrai-je au moins dans le ciel, père Cardinal, le reverrai-je, mon fils ? Ah ! depuis le premier-né de toute la

race humaine, aucun enfant ne fut plus aimable et plus beau ! Et maintenant la douleur va ronger ma fleur chérie, détruire sa fraîcheur, flétrir sa beauté. Mon Arthur ne sera plus qu’un fantôme creux et hâve! il sera pâle et maigre ! et puis il mourra. Et moi , quand j’irai le retrouver dans le ciel , je ne le reconnaîtrai plus; et jamais, non jamais, je ne reverrai mon cher Arthur, mon pauvre enfantl

LE BOl VHILipPE.

Vous aimez votre douleur, plus encore que votre fils.

COiVSTANCE.

J’aime ma douleur! oui , je l’aime !

Elle me rend mon fils absent; elle m’entoure de son souvenir ; elle reproduit partout son image; elle répète ses paroles, me rend ses douces caresses , se revêt de ses parures ; elle est mon fils ; elle est moi-même. Laissez-moi chérir ma douleur.

Le roi Jean , qui donne son nom à' l'ouvrage, n’est que l’intérêt de la couronne personnifié. Il ne se complaît pas dans le crime; il le trouve facile , utile, désirable, et l’accomplit. Accessibleaux remords, dénué de grandeur et de force intellectuelle , il vous révolte quand il commande le meurtre , et son repentir n’a rien de touchant. C’e.st une de ces conceptions les plus profondément vraies de Shakspeare, que ce / caractère égoïste qui n’a pas la vigueur nécessaire pour devenir un scélérat complet; c’est une de ces variétés si communes dans l’espèce humaine, un de ces mélanges de faiblesse et de mauvaises pensées dont le monde offre tant d’exemples , et dont le mépris public poursuit à la fois les crimes et les remords.

Mais la merveille peut-être de cette pièce, c’est un rôle de bâtard insouciant, gai, brave, regardant le monde comme une comédie dont l'irrégularité de sa naissance lui donne le droit de rire tout haut. Fils illégitime de Richard, il joint aux brillantes qualités de son père une gaieté de tempérament , une ironie tout en dehors, une vivacité à la Figaro, une activité d’épigrammes, qui lui fout jouer le même

rôle , en sens inverse , que celui que le chœur des anciens remplissait dans leurs tragédies. C’est le moraliste bouffon , l’homme chargé de présenter ces forfaits politiques , ces révolutions d’empire sous leur point de vue ridicule. II a de la force dans le caractère , de la bravoure , de la bonne humeur, et sa continuelle plaisanterie ne lui ôte rien de sa dignité. Vous le voyez heureux de sa naissance , fier de son père , charmé de se trouver en dehors de la ligne commune , se moquer de son frère légitime , qui , héritier de la maison et du titre des Faulconbridge, est si maigre et si débile, qu’un souffle le renverserait. Né du hasard , il rend un culte à ce dieu; il retrouve partout sa main puissante.

Monde insensé! s’écrie-t-il, drame comique ! monarques bouffons ! l’un manque à son serment comme on brise un verre ; l’autre, pour nuire à son ennemi, renonceà ses propres droits. Tout est parjure, compromis, capitulations de conscience ; le hasard et l’occasion nous cbatouilleut et nous séduisent.

Placés sur une pente glissante, mendiants et rois , vierges et femmes décrépites , guerriers et prêtres , nous cédons tous au penchant qui nous enchaîne. C’est le grand chemin du monde entier. Ce qui nous est commode est notre loi ; déception perpétuelle, duperie, attraction irrésistible.

La boule même du monde va comme elle est lancée ; et nous tous , tant que nous sommes, pauvres boules de verre, nous roulons dans notre sillon. Fi donc ! quelle honte de la guerre à la paix , du serment au parjure. Aller comme le veut le hasard , comme la conOmodité nous pousse ! suivre le mouvement que l’occasion nous imrime! Mais moi-même, suis-je à Tari de la séduction, de la circonstance ? lui ai-je résisté? Non, certes. Ai-je repousse les avances de la fortune? Non; il faut donc attendre, pour blâmer les autres , que je sois silr de ma propre force. Cependant, roulez, roulez, monarques et gueux , comme la bille sur le tapis : parlez de vos volontés, vantez votre puissance; riches, insultez

les pauvres ; pauvres , insultez les riches ; tristes jouets , vous avez tous un maître , c’est le hasard 1 une reine, c'est la circonstance ! Hasard , je t’adore !

Est-il un commentaire à la fois plus poétique et plus plaisant de ce mot de Montaigne : « Le monde est une branloire perenne. »

On connaît cette scène d’un intérêt si déchirant , où le jeune Arthur , par ses enfantines caresses, attendrit le geôlier qui s’apprête à brûler , avec un fer chaud , ses pauvres yeux. Jamais le pathétique simple n’a été poussé plus loin. Une scène plus profonde de conception a été moins souvent citée , c’est celle où le faible et cruel monarque , se voyant sur le point de perdre sa couronne , se repent du meurtre d’Arthur, et appelle auprès de lui Hubert, l’exécuteur de ses ordres.

Page 1