‹ AngleterreChapitre 19 sur 23 · LE B01 JEAN · texte numérisé non relu

LE B01 JEAN

Pourquoi viens-tu me parler sans cesse du jeune Arthur ? et si j’avais des raisons pour désirer sa mort, quelles étaient les tiennes pour l’assassinat ?

HUBEKT.

Lesquelles? n’est-ce pas vos ordres, sire?...

LE BOI

Malédiction des rois ! être entourés d’esclaves qui épient leurs caprices; qui font de leur regard une loi; qui versent le sang des hommes sous la garantie d’un mot échappé au hasard ; ui cherchent dans un coup d’œil , garé peut-être , l’autorisation de forfaits à commettre !

HUBEBT.

Voici votre signature, voici votre sceau ; je suis lavé de ce que j’ai fait.

LE BOI

Oh ! quand viendra ce jour où le ciel comptera avec la terre ? Alors ce sceau et cette signature porteront contre nous témoignage pour la damnation éternelle. Mon Dieu! à combien de crimes nous entraîne le seul aspect des instruments du crime ! Si je ne t’eusse pas trouvé auprès de moi , toi, misérable, marqué du doigt céleste , noté , désigné pour Tinfamie , jamais mon esprit n’eût conçu l’idée de ce meurtre ;

PÉRIODE DES STUARTS

mais quand je découvris dans ton affreuse figure la prédestination au crime , alors seulement je te laissai entrevoir la possibilité du forfait. Et toi , pour complaire à un roi , tu n’as pas eu conscience de faire périr un prince.

HUBEBT.

Sire...

LE BOI

Il ne fallait que secouer la tête , ou seulement garder le silence , jeter sur moi un seul regard incertain ou me demander une explication sans détours, pendant que je te déroulais obscurément mes vagues pensées. Tes craintes eussent éveillé mes remords ; la honte m’aurait saisi , et je me serais tu ; mais, jusqu’à mes signes, tu as tout compris. Ton âme criminelle a entendu ce langage muet de mon âme égarée ; ta main cruelle s’est engagée sans peine à ce crime détestable que ma bouche ni la tienne n’osent nommer.

Misérable ! hors de ma vue , ne me revois jamais ! Mes nobles m’abandonnent; aux portes même de ma capitale les armes étrangères m’insultent. Hélas ! même dans ce sein mortel , dans ce royaume de sang, régnent la discorde et le tumulte; ma conscience indignée se révolte contre la mort de mon cousin.

HUBEBT.

Sire , j’apaiserai la révolte de votre conscience : armez-vous contre le reste de vos ennemis. Arthur vit, ma main est innocente; elle est vierge, le sang ne l’a jamais souillée. Jamais dans mon sein n’est entrée une pensée meurtrière. Mes traits sont grossiers , mais mon cœur est bon , et jamais l’idée ne m’est venue d’^orger un innocent enfant.

LE BOI

Il vit! cours! assemble mes nobles, qu’ils sachent la vérité ; que leur obéissance me soit rendue! Pardonne, pardonne à ce que ma douleur a dit de toi ; non, ton visage n’est pas celui du crime, la fureur m’aveuglait... Va, cours ! amène-les ici ; mes prières sont trop lentes! Ah! de grâce, devanceles.

Richard II est l’histoire des cala-

mités d’un roi en même temps faible et despote. Si nous avons méprisé le roi Jean malgré ses remords, nous avons pitié de Richard malgré ses fautes. Telle est la magie du talent de Shakspeare ; le roi s’éclipse à nos yeux. L’homme souffrant se montre seul.

Toute notre commisération accompagne sa terrible chute. Il commence par se jouer de la vie et du bonheur de ses sujets , non par cruauté, mais par une conviction intime de son droit divin ; il jette dans l’exil un grand vassal ; il usurpe les propriétés des citoyens ; il méprise les terribles prophéties de son oncle au lit de mort. Chacun de ces actes tyranniques est un pas qu’il fait vers le malheur; nous voyons, avec une sorte de tristesse philosophique , cet enivrement du pouvoir; et si nous ne pouvons nous empêcher de le blâmer , nous le concevons du moins. A côté de ce roi qui creuse sa tombe, pandit et s’élève la puissance de Bolingbroke. C’est là le véritable héros de la pièce. Son progrès vers le trône suit une route parallèle à la lente déchéance de Richard. Attendre et servir l’occasion ; prévoir de loin ses avantages ; les saisir, mais au moment précis; éviter le danger sans avoir l’air de le craindre ; accomplir une usurpation systématique quoique audacieuse ; mêler l’humilité à la témérité, la supercherie à la bravoure, tels sont les moyens de Bolingbroke. Shakspeare développe tous ses ressorts avec une incroyable habileté ; on voit cette ambition, toujours active, environner le trône de pièges ; bâtir sa puissance sur l’opinion; rattacher à son intérêt tous les intérêts et toutes les craintes; s’élever par degrés d’une soumission apparente à une rivalité avouée , puis à une prépondérance réelle , mais silencieuse; faire planer son ascendant sur la tête du monarque, et le forcer en-Hn à se dépouiller lui-même de la pourpre qui lui pèse.

A la terreur mêlée de curiosité que ce caractère excite, joignez l’intérêt de pitié profonde que celui du roi fait naître : c’est une pitié sans estime. La folie, les vices, les travers, les infor-

tunes de Richard , son impuissance à soutenir le sceptre et son désespoir en le quittant, ses pleurs indignes d’un roi, ses regrets dignes d’une femme, ces mouvements nerveux qui se rapprodient du délire , ce reste de dignité royale qui s’allie à son avilissement, cette commisération qu’il a de luimême , ce mépris pour sa faiblesse ; toutes ces nuances si bien saisies forment un ensemble qui arrache des larmes sans commander le respect. Nous reconnaissons un être débile, gâté par l’usage et l’abus de l’autorité, incapable de la garder avec honneur et de l’abdiquer avec calme, écrasé par Bolingbroke comme un faible oiseau par un aigle , tremblant sous cette serre cruelle qui le déchire et l’anéantit, sans énergie pour l’amour comme pour la haine, mais si cruellement sensible à tous les coups de la mauvaise fortune, si habitué à ne pas souffrir, si complètement étranger à l’héroïsme qui brave le sort, ou à l’impassibilité qui échappe à ses blessures , que jamais victime plus palpitante, plus gémissante, ne fut immolée sur l’autel des révolutions.

De là cette sympathie t[u’il nous insire en dépit de nous-memes; nous oulions le tyran; nous voyons les mortelles souffrances de l’homme; nous le pleurons; nous le sauverions volontiers. Nous nous sentons entraînés vers son infortune par ce mouvement d’équité généreux qui repose au fond de tous lès cœurs; et quand Bolingbroke le traîne à sa suite comme ornement de son triomphe, c’est le triomphateur que nous sommes tentés de maudire , c’est le roi méprisable et opprimé que nous aimons.

Une scène de peu d’importance renferme l’une des pensées les plus philosophiques que Shakspeare ait placées dans ses drames. Richard est prisonnier àPomfret; un long monologue, rempli des mélancoliques rêveries du roi captif, nous associe à ces douleurs d’une âme faible, si cruelles parce qu’elles manquent de contre-poids. Richard entend de la musique et pleure, k Une musique douce est cruelle, dit-il, quand on a été roi et qu’on est esclave. »

Alors un pauvre groom des écuries de l’ancien monarque profite de l’accès facile que son obscurité même lui procure pour rendre visite à Richard.

LE VALET d’ÉCUBIE.

Salut , noble prince !

BICHABD.

Salut, noble pair!... Et qui es-tu, toi qui viens me voir? Nul ne me rend visite, excepté ce triste personnage qui m’apporte des aliments et fait vivre ma misère.

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