‹ AngleterreChapitre 21 sur 23 · LE VALET · texte numérisé non relu

LE VALET

Elle hennissait de joie. '

BICHABD.

' C’est une ingrate; mais les hommes le sont aussi. Ne les ai-je pas , comme elle, nourris de ma main? etc.

L’intérêt triste et profond de cette tragédie n’a pas servi à sa gloire. Mchard lia été pour ainsi dire écrasé par le brillant et fougueux Bichard ///.

Tous les acteurs novices ont préféré pour leurs débuts le rôle du Sanglier royal, dont l’effet dramatique est si puissant. Cependant BicAarrf /A où l’autorité suprême se montre à la fois si digne de pitié par les fautes qui lui sont inhérentes, et par les calamités qui l’accablent , est l’un des beaux titres de Shakspeare à l’admiration de tous les juges éclairés.

A mesure que les siècles se succèdent et s’écoulent, les généralités philosophiques perdent leur influence.

Depuis longtemps on avait dit que le pouvoir est un aanger pour la vertu et pour le bonheur. Il était réservé à Shakspeare , non d’expliquer , mais de

PÉRIODE DES STÜARTS,

montrer par quels degrés il s’acquiert, à quelle invincible destinée il obéit, quelle magie fatale il exerce, et comment il se suicide par ses fautes. Cette forte leçon , qui n’a rien de théorique et que l’auteur anglais fait jaillir du sein des événements sans jamais l’exprimer , repose au fond de toute cette chronique en vers sur laquelle nous jetons un rapide coup d’ocil. Les anciens n’avaient pas d’autre divinité de leur scène tragique que le destin. Toutes leurs tragédies sont un hymne au fatum. Shakspeare nous fait assister aux conseils secrets de ce fatum, et nous montre chacun de ses personnages façonnant pour ainsi dire sa propre destinee. Voila la vraie philosophie.

Ceux qui ont imité sur le théâtre moderne le système fataliste des anciens, ont pu créer des ouvrages beaux en eux-mêmes, jamais des ouvrages en rapport avec la civilisation moderne.

Phèdre obéissant à l’influence qui la poursuit , Oreste guide par les furies et puni par elles , sont des symboles du paganisme. Les peuples modernes qui ajoutent foi à la liberté relative des actions, devaient-ils conserver un système dramatique en opposition directe avec leurs croyances? Et Shakspeare, créateur du véritable drame philosophique , drame fondé sur l’analyse , l’expérience et l’observation , n’a-t-il pas mieux compris l’art qu'il cultivait que ces critiques idolâtres , nés dixnuit siècles trop tard , et attachés à la tragédie hellénique par d’invincibles préjugés ?

Les deux parties de Henri IP' sont aussi populaires que Richard II l’est peu. Dans Henri H', les mouvements des empires sont rejetés sur le second plan ; la partie comique v est en première ligne. Profitant avec adresse de l’occasion qui lui était offerte, Shakspeare a placé sur le devant de la scène les mœurs licencieuses et frivoles de l’héritier du trône , ses intrigues d’auberge , ses plaisirs de cabaret. Ici , les conspirateurs se mêlent aux jeux les plus futiles; l’héroïsme s’allie à la légèreté , et les nuances les plus opposées se confondent dans les mêmes ca-

ractères. Admirez ce prince Henri , véritable type des altesses du seizième siècle, courageux quand il le faut; d’autant plus négligent et plus dissipé u’il est plus sûr de sa force intime et e son énergie morale. Héros unique dans son genre , il domine à la fois la partie comique et la partie sérieuse de l’ouvrage; de libertin il devient héros ; guerrier généreux , il se laisse retomber dans son apathie et sa débauche. Il a besoin d’une occasion puissante pour éveiller les facultés de son ,1me et faire jaillir l’étincelle de vertu que ses habitudes semblent étouffer.Caractère d'une originalité si vraie, si naturelle, et si piquante, que jamais, sur aucun théâtre , on n’a vu s’accomplir une fusion plus merveilleuse et plus facile à comprendre de la comédie et de la tragédie.

Dans ses rajiports avec ses compagnons de débauché , le prince conserve je ne sais quelle supériorité ironique qui prouve son mépris et sa force. Des la première scène, où il se montre avec Falstaff , on peut prévoir que fleuri, devenu roi, enverra son vieil ami faire pénitence dans quelque maison de santé, et que ces habitudes de licence , bizarre dévergondage d’un esprit insouciant et moqueur, s’effaceront sous la pourpre royale. Citons cette première conversation du gros Falstaff avec le prince mauvais sujet, qui lui permet de le traiter avec la familiarité la plus triviale, et lui répond sur le même ton :

FALSTAFF

Quelle heure est-il, dis-moi, cher petit Henri, mon bon prince?

LE PBINCE.

Cela ne te regarde pas ; ton esprit chancelle, troublé par les fumées du rhum que tu lampes ; ce gros ventre que tu déboutonnes après souper, et cette maudite habitude de ronfler sous la table quand tu as trop bu , t’enlèvent le peu de bon sens que contenait ta cervelle. Eh! que diable veux-tu faire de l’heure? Il te faut de bons chapons, et non des horloges ; de grosses bouteilles , et non des minutes ; des filles de belle humeur , et non des pendules :

«04 HISTOIREiD’ANGLETERRE.

le jour, la nuit, le soir, le matin, sont pour toi même chose. N’as-tu pas plus de respect pour une Vénus facile, avenante, étincelante de taffetas rouge, et l’oeil en feu, que pour l’astre du jour dans sa splendeur? La vie n’a pas d’heures pour toi.

FALSTAFF

Tu as assez raison : le soleil m’inquiète peu. Nous autres braves preneurs de bourses , chevaliers de la lune et des étoiles, que nous importe le blond Phébus ? Mais dis-moi , cher prince de mon âme, quand tu seras roi, et que ta grandeur, ta magnificence , ta majesté , ta sainteté (si jamais tu es saint...)

LE PKINCE.

r Au fait, au fait... arrive...

FALSTAFF

Je te dis donc que, dès ton glorieux avènement, un premier devoir t’est imposé ; nous autres gardes du corps de la nuit , ne souffre plus qu’on nous appelle escrocs , filous, gibier de potence ; reconnais-pous pour gens d’honneur, gens de courage, suivants de Diane, favoris de la lune, gentilshommes des ténèbres. Diane nous guide : par conséquent nous sommes chastes, et nous volons...

LE PRINCE

A la potence. Tu sais que Diane est la reine du flux et du reflux. Lundi soir, la bourse ou la vie , voilà le flux ; mardi matin , le gibet et le testament, voilà le reflux.

FALSTAFF

C’est triste , mais c’est vrai. Ah çà , comment trouves-tu notre hôtesse?

Morceau friand, hé?

LE PRINCE

Et toi , comment trouves-tu la perspective de Tyburn ? Joli paysage , hé?

FALSTAFF

Tyburn ! te voilà encore ! toujours plaisant 1 Qu’ai -je de commun avec Tyburn, moi?

LE PRINCE

Et qu’ai-je de commun avec notre hôtesse , moi ?

FALSTAFF

Ne lui as-tu pas dit vingt fois , moi

présent; «Mon hôtesse, qu’est -ce qu’il vous faut ? »

LE PRINCE

T’ai-je appelé pour la payer ?

FALSTAFF

Non ; il faut te rendre ce qui t’est dd : tu as tout payé.

LE PRINCE

J’ai vidé ma bourse , tiré à vue sur mon père, souscrit des lettres de change , et usé mon crédit.

FALSTAFF

Usé, cela est vrai; et sibien usé que, sans la présomption légitime que tu es l’héritier légitime et présomptif de la

couronne, je t’assure Mais chut!

Brave garçon, voyons , quand tu seras roi , laisseras-tu debout un seul gibet ? Cette vieille édentée , cette grotesque figure,' ce magot rouillé, la loi aurat-elle le droit de tourmenter des gens d’honneur? Plus de juges , plus d'avocats ! Dis à tous ces gens-là ; Désormais , messieurs, je vous défends de pendre les voleurs.

LE PRINCE

Non , ce sera toi.

FALSTAFF

Je pendrai, moi! Comment l’entends-tu, beau prince, tu me fais juge! Oh le brave, le rare, l’excellent juge que Falstaff !

LE PRINCE

Tu commences par juger fort mal.

Tu pendras; ce qui signifie...

FALSTAFF

Eh bien !

LE PRINCE

En ta propre personne , ou dans celle de l’exécuteur des hautes oeuvres ; choisis !

FALSTAFF

C’est une charge comme une autre ; on pourrait s’y faire.

LE PRINCE

De bons petits profits..

FALSTAFF

Une belle garderobe défroque

considérable. Mais pardieu , tout cela m’attriste ; mon imagination s’assombrit; me voilà mélancolique comme un vieux ours pris au piège...

LE PRINCE

Comme un sonnet élégiaque..

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FALSTAFF

Commela dormeuse psalmodie d’une cornemuse.

LE PBINCE.

Comme un larron qui s’apprête à rêver entre ciel et terre. Que te semble de mes comparaisons?

FALSTAFF

Tes comparaisons sont de mauvais goût. Ah ! le plus métaphorique , le plus délicieux, le plus scélérat, le plus charmant des princes! Ilenriot, ne me parle plus comme cela; tu me donnes de l’amour-propre : laisse ma vanité tranquille. Si je savais où l’on achète une bonne réputation j’en ferais mon affaire... et toi aussi. L’autre jour, un vieux seigneur de la cour me parla de toi, grand prince : que de choses trèssages, très-profondes, dites au milieu de la rue , et que je n’écoutais pas !

LE PBINCE.

La sagesse crie sur les toits , personne ne l’écoute.

FALSTAFF

Pécheur endurci ! tu pervertirais un saint. Ah ! Henriot , tu m’as fait bien du mal I que Dieu te pardonne ! Innocent avant de te connaître, et maintenant, damné, moi damné pour un fils de prince.

Shakspeare avait une prédilection singulière pour ces héros qui joignent, comme le Fiesque de Schiller et le prince Henri , la légèreté à la grandeur. Quelle merveille que ce Hotspur, si brillant, si opiniâtre, si enthousiaste , si dénué de prudence ! Sa bravoure impétueuse entraîne le lecteur, incapable déjuger froidement un chevalier qui déploie la valeur d’Achille et montre l’opiniâtreté d’un enfant.

Glendower , né sur les bords des lacs du comté de Galles, croit à la magie comme tous les habitants des pays sauvages. Il est pour lui-même l’objet d’une sorte de culte; il se persuade que la fatalité s’attache au cimier de son casque. Cette connaissance du monde qui, dans les ouvrages de Shakspeare, domine toujours l’imagination, lui apprend pourquoi Bolingbroke triomphe sans peine de la conspiration

ourdie par ses adversaires ; manquant d’unité dans le plan et dans les vues, dirigée par le faible Mortimer , égarée par la fougue imprudente de Ilotspur, une révoltiB si dangereuse va échouer contre la résistance passive et la volonté ferme du roi. Machiavel ou Tacite n’eussent pas donné à tous ces détails une Gnesse plus admirable , une couleur plus vraie; c’est la vie des cours dans ce qu’elle a de plus profond.

La seconde partie de Henri H' n’a, pour ainsi dire , aucun sujet : le souvenir du jeune ilotspur règne encore et retentit dans les premiers actes.

Les derniers sont une élégie sur les malheurs des rois , sur les remords de l’ambition vieillissante, sur cette convoitise du trône , qui balance les sentiments naturels ou les étouffe. Le vieux monarque usurpateur contemple sa couronne avec effroi : il voit , dans ce diadème d’or , une prison , une source de crimes , une cause de soucis cruels et de troubles de toute espèce ; au milieu de cet insigne du pouvoir suprême , il entrevoit , cachés sous les ierreries dont il est orné , la mort ideuse et sou néant. Que cette Gn d’un roi est touchante et grandiose ! qu’il y a de profondeur dans ce spectacle de la lutte dernière entre la vie qui s’éteint et l’habitude de commander !

Quand le jeune prince, saisissant, sur le chevet du lit de son père , la couronne royale, s’inaugure, pour ainsi dire , lui-même , et que son père , en s’éveillant , voit son Gis tout prêt à régner, quelle leçon pour Bolingbroke !

et que la simplicité de ces actions presque vulgaires ajoute de poids à la valeur philosophique et à l’éloquence de ces admirables scènes ! .

Les événements sérieux que nous venons d’indiquer sont interrompus par une continuelle comédie qui traverse toutes les parties du drame , s’enrichit dans son développement de personnages nouveaux, et oppose sans cesse la licence des mœurs les plus jovialement triviales à toute cette fantasmagorie des cours. C’est dans la partie Bouffonne qu’apparaissent Shal-

low, juge de paix, Silence, son cousin, types singuliers de la nullité de l’esprit dans l’exercice des fonctions graves ; l’istol , fanfaron néologiste , qui se fait de ses grands mots une arme offensive et défensive; Foins, Pelo , Falstaff enfin , caricature sans égale de la sensualité grossière Jointe à la finesse de l’esprit. Les nuances qui distinguent et différencient ces caricatures établissent une gradation singulièrement plaisante de la bêtise à l’idiotisme complet. La tautologie si commune aux sots, les prétentions des gens en place, le ridicule inhérent au vice, même spirituel, l’observation et la peinture des circonstances basses et grotesques dont l'histoire des plus grandes révolutions se trouve remplie, une intrigue toujours gaie, mêlée à des événements graves ; tels sont les princif aux mérites de cette création , qui , loin d’être secondaire, contribue à la perfection de l’ensemble. Le prince Henri, le premier des vauriens comme le premier des liéros , ramène à l’unité ce double drame; et, au moment même où le couronnement de Henri V termine la partie sérieuse de l’ouvrage , la partie comique a aussi sa catastrophe inattendue. Falstaff, fier de son crédit auprès du nouveau roi , accourt our profiter de ce crédit ; mais le liertin , devenu monarque , repousse à une distance convenable les compagnons de ses égarements , et , détruisant leurs espérances , dénoue la comédie dont lui-même a été le principal acteur.

On voit comment Shakspeare concevait ses drames historiques, et par quelle entente harmonieuse il en sauvait les dissonances. Le règne de Henri V, où la conquête de la France et la bataille d’Azincourt offraient de magnifiques tableaux à un peintre d'histoire , était cependant plus difficile encore à mettre en scène que ceux dont Shakspeare a tiré les tragédies précédentes. Il y avait là de l’épopée et non du drame. L’intérêt se trouvait divisé; la guerre, soumise au hasard des circonstances, est le pire de tous les nœuds dramatiques, et ces batailles,

redoutables dans le choc de la mêlée, ne deviennent plus, sur la scène, qu’une contrefaçon ridicule , puérile.

Comment ranimer une action si peu théâtrale , suppléer à la représentation nécessairement d(Tectueuse d'une conquête? Comment faire de cette entreprise guerrière une tragédie?

Le bon sens exquis de Shakspeare l’a guidé dans cette tentative. Au lieu de tourner l’obstacle, il a osé l’aborder de front; et, donnant son drame

f)our une épopée lyrique, il en a lié es diverses parties par les chants d’un choeur éloquent , chargé de peindre ce mouvement de la guerre, ces échecs et ces victoires qu’il ne pouvait mettre en action.

C’est la franchise d’un génie puissant, qui trouve les limites de l’art et s'y arrête. Grâce à ces morceaux lyriques jetés entre les actes , on s’aperçoit qu’il ne s’agit plus d’une tragédie ou d’un drame, que le genre change et sort de sa splière naturelle; une sorte de majesté épique plane sur l’ensemble. Ces chœurs sont la plupart d’une beauté sublime. Dans le premier, Shakspeare se plaint de l’impossibilité de rendre complète l’illusion scénique.

Oh ! quelle muse , sur ses ailes de flamme , m’entraînera jusqu’à la plus haute sphère de la pensée ! Il me faudrait pour théâtre un royaume, pour acteurs des princes, pour spectateurs des monarques ! etc., etc.

La description des deux camps, avant la bataille, est plus remarquable encore; mais, sous le rapport philosophique , on doit admirer surtout les causes morales qu'il suppose aux succès des armes anglaises dans les champs d’Azincourt. Chez notre auteur, l’événement ne dépend plus du hasard seul, mais des qualités des généraux et de leur influence sur l’esprit des soldats. Il appuie avec une impartialité patriotique (d’ailleurs assez pardonnable à un poète) sur la frivolité de ces chevaliers français , de leurs chevaux , et de leurs maîtresses. Il oppose à cette légèreté impatiente , à cette vanité , qui attendait le signal de la bataille comme signal du triomphe, la résolution de

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l’armée ennemie , placée dans une situation désespérée , et décidée à mourir du moins avec honneur.

C'est ainsi qu’il rattache toujours les événements généraux aux mystérieux mobiles de l’âme humaine. Jamais il ne s’arrête à la superlicie: voyez comme la politique secrète de Henri V et de ses conseillers se trouve dévoilée. Henri avait besoin d’une guerre étrangère pour raffermir son trône; le clergé, de son côté, aimait à voir l’activité du monarque occupée à l’extérieur ; il .s’offrait à payer des impôts considérables plutôt que de subir une réforme qui l’edt privé de la moitié de ses revenus. C’est une comédie politique , à la fois sérieuse et plaisante, que nous donnent ces évêques empressés à prouver au roi son droit incontestable à la couronne de France, et ce roi tout aussi empressé (ju’eux à leur offrir l’occasion de tranquilliser sa conscience. On lui démontre que la loi snlique n’a jamais eu la puissance de régler en France la succession au trône ; on lui fuit voir clairement la légitimité de son usurpation. Ici éclatent l’impartiale justice de Shakspeare, et son adresse à mettre à nu les mobiles ordinaires des grands événements. Henri V est son héros, mais il nous le montre tout prêt à sacrifier sa propre vie pour détruire des milliers d’êtres humains, demandant à ses évêques la permission du meurtre et du pillage, depuis tel cercle de latitude jusqu'à tel autre; enfin, il nous le montre roi conquérant. Nous sourions de ce pieux archevêque qui donne au monarque carte blanche , et sanctionne , au moyen d’un arbre généalogique , une guerre dont l’iniipiité est évidente. Quant au roi , il prolite de la permission , court soumettre la France ou la réduire en poudre; et, par une dernière plaisanterie royale, laisse aux hommes pieux qui composent son con-‘ seil, le péché d'une telle action, si tant est qu’elle soit péché. On admire cet Henri V comme on admire un tigre dans sa cage, parce qu’on est à distance de lui : ces yeux étincelants, ces taches brillantes, cette fourrure ve-.

loutée , tant de cruautés sous des for-

mes si souples , excitent en nous une sorte d’horreur agréable , dont le sentiment de notre propre sécurité augmente le plaisir.

Shak.speare n’a pas renoncé, dans cette pifce , aux caractères comiques et secondaires dont il fait un si habile emploi. Falstaff, disgracié par le roi et tué par ses vices, meurt de chagrin et d’ivrognerie. En expirant, il demande encore un dernier verre de sa liqueur favorite. Bardolph et Nym, compagnons de l’alstaff, ne vont en France que pour piller l’ennemi et se faire pendre. Un lourd Écossais , un fougueux Irlandais, un Gallois pédantesque , s’exprimant dans leurs dialectes spéciaux , suivent l’armée , et prouvent ainsi que le génie belliqueux du jeune roi a rallié sous ses drapeaux tous les habitants des îles Britanniques. Rien'n’cst plus divertissant que la dispute de l’Écossais et du Gallois sur « la discipline des anciens Romains; » dispute qui commence, s’interrompt , et continue au fort de la mêlée. Le roi lui-même, au milieu des graves devoirs dont il est obsédé , conserve ce caractère ironique et cette humeur légère dont les écarts de sa jeunesse ont donné tant de preuves; sa conversation nocturne avec trois soldats de garde est d’autant plus remarquable qu’elle contient une forte leçon pour le monarque, et qu’il y ap-

firend à redouter ces jugements popuaiies, si méconnus des souverains et si rigides dans leur équité.

Les événements tragiques se pressent et s’accumulent dans les trois parties de Henri l'I. Pendant ce règne , l’Angleterre était un théâtre d’horreurs confuses que Shak.speare a reproduites avec fidélité. Sans s’inquiéter de fapparente incohérence des tableaux, l’auteur, qui ne peut, dans un si grand ouvrage , nuancer finement les caractères , se contente de peindre à fresque. Peu de préparation, point d’exposition; les personnages se jettent sur la scène , pour ainsi dire, d'un seul élan , et s’annoncent avec une énergie qui ne les quitte plus; des scènes qui ébranlent fortement l'âm*

se succèdent sans détruire mutuellement leur effet ; des couleurs plus sombres couvrent la toile à mesure qu’elle se déroule; la rage des guerres civiles s’enflamme jusqu’au délire; partout rèçnent le meurtre, la vengeance, la révolte , la perfidie; et, jusqu’aux dernières scènes , cette progression sanglante ne s’arrête pas un seul instant.

La première partie de Henri contient le commencement de ces divisions , entre la Rose rouge et la Rose blanche, qui firent couler des torrents de sang anglais, et les nombreuses vicissitudes de la guerre contre la France. Jeanne d’Arc, être merveilleux qui sauva son pays, offrait à Shakspeare une difficulté majeure. La représenter comme une héroïne céleste, c'eût été blesser tous les préjugés anglais, et se priver de la grande ressource des auteurs dramatiques, la sympathie de l’auditoire. Shakspeare devait partager toutes les opinions des chroniqueurs britanniques, et faire de la bergère de Vaucouleurs une sorcière méprisable, s’il voulait intéresser ses spectateurs et ne pas encourir leur blâme. Cependant, ce coup d’œil philosophique, qui l’élevait au-dessus des idées vulgaires, ne lui permettait pas de leur céder complètement sous ce rapport. L’adresse avec laquelle il a éludé l’obstacle est vraiment étonnante. Ilcommence par montrer Jeanne d’Arc environnée de la gloire pure d’une vierge guerrière ; il ne repousse point l’idée de sa vocation céleste ; il suppose même que , par le feu et la séduction de son éloquence , elle rattache le duc de Rourgogne à la cause nationale. Mais ensuite, l’orgueil, la volupté, démons infernaux , viennent la séduire : elle succombe , et appelant à son secours , non plus les célestes puissances , mais les génies de l’abîme , elle court à sa perte.

Vis-à-vis d’elle apparaît Talbot, guerrier formidable; vous diriez ces armures de bronze , placées dans nos arsenaux , et qui , la visière baissée , semblent à la fois inexorables comme la mort et terribles comme des fantômes. Quand cet homme de fer , au

moment de périr , ne s’occupe que de sauver son fils, auquel il vient de voir accomplir ses premiers faits d’armes , lorsqu'il presse ensuite dans ses bras mourants le cadavre du jeune Talbot , qui vient de recevoir sur le champ de bataille le bajUême sanglant du courage , la réunion de ce spectacle et de ces émotions produit l’effet le plus pathétique cl le plus héroïque à la fois.

TALBOT , à son fils.

O mon enfant ! je t’ai fait venir en France pour que ta jeunesse y apprit le métier de la guerre ; pour que le grand nom de Talbot revive en toi , quand je ne serai plus qu'un vieux chêne sans sève et sans feuillage. Mais que la destinée est cruelle ! je ne t'ai appelé que pour te voir mourir! Je t'ai convoqué à un festin sanglant : je t’ai attirédans un piège inévitable. Écoute, Jean Talbot, l'ennemi va nous entourer et nous tailler en pièces. Monte vite sur mon meilleur cheval; fuis , je vais te montrer la route ; fuis , pas un mot de plus I

LK JEUNE TALBOT

Me nommé-je Talbot ? suis-je votre fils ? Si je le suis , ne déshonorez pas le sang de ma mère. Si je suivais vos conseils , Talbot ne serait plus mon père ; né d’une race légitime et illustre , je deviendrais bâtard , si je fuyais quand vous restez.

TALBOT

Fuis ; je mourrai , et tu me vengeras.

LE JEUNE TALBOT

J’aime mieux vous défendre.

TALBOT

Si nous restons ici , nous périrons tous deux.

LE JEUNE TALBOT

Eh bien I mon père , sauvez-vous , je resterai; votre vie est précieuse, votre gloire est éclatante. Je suis un chevalier sans renommée, la mort ne me fera rien perdre. Toute l’espérance de l’Angleterre repose au contraire sur vous. Je suis a jamais déshonoré si mon premier combat n’est qu’une lâche fuite ; mais vous , votre bravoure a fait ses preuves. Je vous en supplie

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ici à genoux , laissez-moi mourir, plutôt que de vivre déshonoré...

TALBOT

Courageux et malheureux enfant, né pour vivre si peu et pour mourir ce soir ! Viens donc, nous combattrons côte à côte ; nos deux âmes s’enfuiront ensemble du champ de bataille vers le ciel !

LE JEUNE TALBOT

C’en était fait de moi quand votre épée a sauvé ma vie ; cette vie que vous m’avez donnée deux fois, est deux fois à vous !

TALBOT

Ah! lorsque j’ai vu les étincelles jaillir sous ton glaive, du casque d’acier du dauphin , tu as réchauffé le vieux cœur de ton père; tu m’as servi d’exemple , brave Jean Talbot. Mais dis-moi , cher enfant , ton bras n’est-il as las ? Tu peux quitter le champ de ataille sans honte ; le sang qui coule de ta blessure est le sceau de ton courage. Va , quitte-moi , tu reviendras punir les Français de ma mort. Pouruoi nous obstiner à mourir tous deux ?

i l’ennemi m'épargne aujourd’hui, la vieillesse me tuera demain. Cher enfant , ne me résiste pas davantage ; conserve, en suivant mes avis, les jours de ta mère et le nom de ma race.

LE JEUNE TALBOT

Je souffre moins de ma blessure que de vos paroles. Si jamais je flétris ma jeunesse pour sauver ma vie, que tous les paysans de France me montrent au doigt comme un infâme ! Mon père, ne me parlez plus de fuite , cela est inutile ; je mourrai à vos pieds.

TALBOT

Tu le veux, lu périras avec moi;

mais du moins ne me quitte plus

{On rapporte le vieux Talbot blessé et mourant.)

TALBOT. '

Je sens que la vie me quitte; où est Jean Talbot, ma seconde vie.’ Sa valeur enorgueillit mes derniers moments. Trépas victorieux! mort triomphante ! Ah ! quand mes genoux plièrent sous moi , comme son épée flamboyant au-dessus de ma tête , écarta la foule de mes ennemis acharnés ! Puis,

quand il les eut éloignés de leur proie, comme il se plongea dans la mêlée pour y éteindre, dans une mer de sang, la soif de vengeance qui le dévorait !

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