UN SOLDAT
Ah ! seigneur , voici votre fils qu’on apporte sur des drapeaux. {Des soldats apportent le cadavre du jeune Talbot.)
TALBOT
Mettez-le là près de moi. Deux
Talbot, unis par la mort, vont échapper ensemble aux angoisses de la vie.
Cher enfant, dont les blessures sont si glorieuses , parle à ton père , parlelui avant de rendre le dernier soupir; brave la mort qui t’accable ; qu’en dépit d’elle ton père entende ta voix !
Pauvre Talbot! il ne peut que me sourire î Allons , qu’on le place sur mon sein. Je sens que je meurs... Soldats!
adieu! je le tiens maintenant; et le jeune enfant trouve sa tombe dans les bras de son vieux père.
La conversation, dans la prison, entre le vieux Mortimer et Richard Plantagenet, offre un mélange singulier des plus hautes considérations politiques et d’un pathétique élégiaque.
Dans la seconde partie àe Henri Fl, on assiste aux commencements des guerres civiles que les grands excitèrent pendant la minorité de Henri. Là se dessinent le beau caractère du duc de Glocester , surnommé le bon Humfroy, et celui du cardinal de Beaufort, son meurtrier. La mort du duc de Beaufort, les adieux de la reine Marguerite et de son amant Suffolk , l’assassinat de ce même Suffolk par un pirate, enfin , la révolte de Jack Cade, remplissent le reste de ce grand tableau. De quelles couleurs nobles et tragiques Snakspeare n’a-t-il pas revêtu l’amour illégitime de la reine et de Suffolk ! En les blâmant on les plaint; et le poète, sans fléchir la rigueur de la loi qui les condamne, nous associe à leur douleur. Il y a une scène courte , mais sublime , entre le eardinal assassin , Beaufort , et le roi Henri VI , qui le visite à son lit de mort. C’est un saint en présence d’un damné.
L’un blasphème le ciel , dont il redoute la colère; l'autre appelle, sur la cou*
cbe où le coupable est étendu , la grâce céleste et l’inépuisable pardon du Très- Haut. Le voile qui cache à nos yeux le juge suprême et l’éternité , semble tressaillir et se soulever à demi ; à l'effroi que cause un remords dévorant se mêle une émotion solennelle et religieuse.
LE BOI HENBI.
Cardinal , comment vous sentezvous ? Répondez à votre souverain.
LE CLBDIIVAL BBAUFOBT.
Est-ce la mort qui vient me parler I.aisse-moi , mort terrible ! laisse-moi le temps de me repentir!
SALISBUKY.
Quel indice d’une vie criminelle , quand ses derniers moments causent tant de terreur !
LE CABDINAL.
Faites-moi mon procès... conduiseznioi devant les Juges!... N’est-il pas mort dans son lit?... Où vouliez-vous u'il mourût... Suis-je maître de renrc la vie, quand Dieu la retire?... Ah ! vous me faites mal !... Ëpargnez-moi les tortures; j’avouerai tout !...Vous dites qu’il existe?... Où?... où est-il?
que je le voie; je donnerais tout pour le voir... Ces cheveux hérissés... ces
eux sanglants Faites panser ses
lessures, soignez sa chevelure, donnez-lui des vêtements Ah ! où est
le poison ? donnez - le-moi ; je veux boire...
LE BOI
Dieu du ciel ! jette un regard de pitié sur tant de misères ; l’éternelle vie de l’univers dépend de toi ; qu’un rayon de ta bonté descende sur ce lit de mort ; chasse le démon qui l'obsède ; épure ce cœur souillé, et change en repentir et en espérance la terrible angoisse de son désespoir.
SALISBUBY.
Il se roule sur son lit , il écume , il semble au supplice.
WABWICK.
Taisons-nous ; qu’il meure en repos !
LK BOI
Paix à son âme, si Dieu le permet!
Lord cardinal , le moment approche ; l'abîme que vous allez franchir se découvre ; si Dieu vous apparaît clément
et miséricordieux , faites un signe , un seul qui nous révèle votre espoir ! Non, il meurt, il se tait; il resteûmmobile. Souverain des mondes , pardonne-lui 1
SALISBUBY.
La torture de sa mort révèle la monstruosité de sa vie.
LE BOI
Ne le jugeons pas , nous sommes tous coupables; fermez ses paupières, abaissez les rideaux de sou lit. Milords, voici un grand sujet de méditation.
Retirons-nous , et pensons à notre vie, à notre mort; aux fautes de la puissance et aux moments de l’éternité.
Quel sermon lit jamais plus d’effet que cette terrible et courte scène ! Dans la révolte de Jack Cade, Shakspeare semble avoir deviné l’ivresse anarchique de la multitude, lorsque, fatiguée de souffrir , elle se soulève avec fureur contre les supériorités sociales. Le mélange de terreur et de ridicule dont la révolution française a offert récemment au monde de gigantesques exemples, respire dans cette partie du drame.
La troisième pièce de cette trilogie en est le dénoüment. Ici, tout se rem brunit; le sang paraît dégoutter des pinceaux de Shakspeare. Suivant la marche naturelle des passions humaines , le poète les montre s’enflammant par la rapidité même de leur course, comme le char dont les roues s’embrasent dans la carrière. Henri VI perd sa couronne. Trop pur et trop timide mrur apaiser un désordre excité par sa faiblesse , le malheureux roi apparaît comme une image céleste, mais impuissante , au milieu du carnage et de la fureur universelle. Il pleure sur les maux de son règne et ne peut y porter remède. Victime de ces temps malheureux, et de son caractère indécis, il périt en prophétisant le règne d'un monarque atroce et ferme , dont la volonté peut seule enchaîner ces orages etcomtnander àces factions. Quelle tragédie, que cette série de catastrophes, toutes soumises à cette fatalité des caractères , qui domine chez ce grand poète et plane sur ses œuvres, divinité terrible et puissante ! Quelle gradation dans ce mouvement continuel
et progressif de l’esprit de parti , déchirant tous les liens sociaux , foulant aux pieds toutes les affections , étouffant les idées de patrie, de religion, de famille , les sentiments de pitié et de générosité ! Des la preiiiière scène, toutes les épées sont sanglantes; la tête de Soinmerset roule sur le théâtre; mais bientôt la rage enflamme la rage, la vengeance appelle la vengeance; toute humanité s’éteint; les âmes les plus nobles s’endurcissent jusqu’à la férocité ; les sarcasmes les plus amers partent de toutes les bouches et insultent à tous les malheurs ; enfin , l’on voit que, dans cette lutte de crimes, la palme doit rester au plus méchant.
Richard Glocester nous apparaît déjà ; il prévoit et prépare sa puissance, et, par une justice poétique conforme à l'histoire , la vengeance de tant de forfaits , la punition de ces longues horreurs sont confiées à ce monstre , qui sera Richard III.
La tragédie consacrée à reproduire les machinations de Glocester et les deux années de son règne est le plus célèbre de ces drames historiques. Le sujet même offrait à Sliakspeare plus de ressources dramatiques et plus d’unité. Un grand caractère , un être satanique, un monstre doué de génie, tel est le héros qui règne sur toute la pièce , l’anime , l’échauffe , la remplit, pour ainsi dire, de son âme infernale.
Déjà, dans la troisième partie de Henri f l, ce caractère s’est annoncé : à peine Richard s’est montré, qu’on a pu lire sa destinée sur son front difforme; il s’est peint lui-même avec une précision eftrayante, et l’on a reculé d'horreur devant cette méchanceté profonde qui se connaît et qui a la conscience de sa force , parce qu’elle a celle de sa noirceur.
Ah! oui... Édouard est un galant prince ! àlalédiction sur ses amours et sur sa race! malédiction sur ses enfants et ses frères! Entre mes désirs et moi , quelle distance énorme ! que de pas à franchir! La couronne ! je la vois, je la veux ; je rêve d’elle ; mais... l’atteindre! Je suis un homme placé sur le sommet d’un roc et sépare par
la vaste mer de l’objet de ses désirs. Épuiserai-je les flots de la mer? Parviendrai-je à l’impossible ? Mon pied foulera-t-il ce rivage lointain que je dévore des yeux. Non , c’est trop espérer, il n’ÿ a pas de trône pour Richard. Je vais donc chercher d’autres plaisirs. Et où ? dans les bras des femmes, dans l’art de séduire et de plaire ? Vais-je devenir un beau galant comme ce prince? Sottise! vingt diadèmes me seraient plus faciles à avoir que cette métmior|jhose à opérer. Dans le sein même de ma mère , la nature m’a rejeté avec dégoût , l’amour me renie , mon corps est difforme, mon bras est paralysé , tout chez moi est laideur et disgrâce ; mes membres attachés sans ordre , cliaos sans proportion , masse incohérente, m’avertissent que je suis né pour inspirer la haine et la crainte. L’amour serait monstrueux chez un monstre! Eh bien, puisque le monde n’a pas de voluptés que je puisse goûter, puisqu’il ne me reste qu’un seul espoir, dominer, ne pensons qu’à la haine et au trône : je ne l’ai pas encore , mais j'y songe ; c'est là tout mon plaisir; et tant que je ne l’obtiendrai pas , ce plaisir sera mon sup|dice. J’y rêverai sans cesse... il est à moi , c’est mon bien , c’est ma patrie... Je me frayerai vers lui ma route, fût-ce avec ma' massue sanglante. J’y arriverai ; c’est le but de tous mes efforts. Eh quoi! ne puis-je pas sourire comme un autre , et frapper en même temps? Ne sais-je pas comme un autre pleurer quand mon cœur bondit de joie , rire quand la rage est dans mon sein , changer de forme et de visage, tromper mes ennemis ou les tuer ? et je ne serais pas roi !
On a souvent admiré la profondeur de cette création : c’est l’égoïsme le plus réfléchi , le plus dénué de remords ; c’est la méchanceté dans tout ce qu’elle a d’infernal. Richard légitime la férocité de son âme , en accusant la nature qui l'a créé contrefait; séparé de la société humaine , il renonce à r.imour, il embrasse la haine, il veut que sa malice intérieure se trouve d’accord avec sa laideur inouïe.
Au lieu de désavouer ou de pallier ses vices , il les motive , les ramène à des principes , et se crée, pour son usage, une moralité du crime. Caractère vraiment colossal , il ii’inspire pas seulement riiorreur; une sorte d’intérêt s’attache à sa haute capacité , à sa prudence, à son activité impétueuse , à sa valeur indomptée. Il est aussi profond dans l’art de la tyrannie que dans la connaissance de son propre caractère.
Altier et hypocrite , violent et rusé , tous ses vices sont complets , et la vigueur de son intelligence les rehausse encore. C’est l’âme visible et invisible de la pièce; dans les scènes même où il ne paraît pas, sa trace livideet sanglante effraye le regard. Satirique inexorable, il accable de son dédain le vulgaire des hommes, leurs vertus mêlées de faiblesses et leurs vices mêlés de remords. II se complaît à parodier les sentiments pieux et le langage de la dévotion, moins encore pour atteindre à son but et décevoir les hommes que pour sa satisfaction personnelle , pour contrefaire les pensees religieuses et braver le ciel dont il se rit. Dans sa moquerie universelle, il joue avec ses victimes ; il se donne la comédie en envoyant Hastings à l’échafaud , en livrant aux bourreaux ses propres satellites. Quand Buckingham, son complice et son affidé le plus dévoué , a refusé d’assassiner les deux jeunes princes enfermés dans la Tour, il y a, entre Richard et lui , une scène caractéristique où éclate l’ironie démoniaque du tyran.
BUCKINGHAM
J’ai réfléchi, sire, à l’ordre que vous m’avez donné.
BICHABD.
N’en parlons plus... Dorset a passé h l’ennemi , savez-vous cela ?
BUCKINGHAM
On vient de me l’apprendre.
BICHABD.
Buckingham, Dorset est votre beaufils , n’est-il pas vrai? Prenez-y garde !
BUCKINGHAM
Sire, j’ai votre royale parole que les propriétés , le titre , et tous les biens du duclié d’Hereford , me seront ac-
cordés ; je viens réclamer ces biens et ce titre ; votre honneur y est engagé , sire.
BICHABD.
Buckingham, Dorset est votre beaufils ; que votre femme n’ait aucun rapport avec les traîtres ! Vous m’en répondez.
BUCKINGHAM
Votre Majesté daigne-t-elle répondre à la juste déniant que je viens de lui faire?
BICHABD.
Que pensez -vous des prophéties, vous ? Y ajoutez-vous foi ? Un vieux sorcier a prétendu que le jeune Richemont serait roi...
BUCKINGHAM
Sire...
BICHABD.
Roi!... peut-être !... Eh bien ! qu’en pensez-vous ? le même prophète soutenait que la couronne ne resterait pas plus de deux ans sur ma tête!...
BUCKINGHAM
Sire, votre parole...
BICHABD.
Quelle heure est-il ?
BUCKINGHAM
J’ose, sire, vous prier de me répondre.
BICHABD.
C’est très-bien; mais quelle heure est-il ?
BUCKINGHAM
Dix heures vont sonner.
BICHABD.
Laissez-les sonner Que diable!
vous m’importunez de vos sollicitations, à l’heure où je me mets en prière.... Je ne suis pas aujourd’hui d’humeur généreuse.
BUCKINGHAM
Que Votre Majesté veuille ou m'accorder définitivement ou mettre au néant ma requête.
BICHABD.
Ni l’un ni l’autre ; je ne suis pas de cette humeur. Adieu ! vous savez que mes méditations dévotes me réclament.
Ne mendiez plus !
Il semble que Shakspeare ait deviné le ton heurté, la conversation incohérente , la brusquerie ironique dont un
PÉRIODE DES STUARTS. 513
monarque plus'grand que Richard III, tu étais mère de deux fds, Richard les mais également despotique, Napoléon, a tués ! se servait si souvent pour intimider la. buchesse d’yobk.
ceux qui l’entouraient. O femme de Henri , ne. triomphe
C’est dans la peinture de ce carac- pas de nos peines; le ciel m’est témoin tère que le poète s’est complu. Il lui a que j’ai pris part à tes chagrins, sacrifié plusieurs scènes pathétiques. la reine marguerite.
De toutes les victimes de'Richard, Cia- Laisse-moi sourire et maudire! j’ai rence seul périt sur la scène. Un récit soif de vengeance et je m’en abreuve, admirable est consacré à la peinture Les voilà donc morts, ces assassins! des derniers moments des deux jeunes les voilà frappés par une main plus princes. Rivers , Hastings , et les amis sanguinaire encore que la leur. Ils ont de la reine, sont exécutés derrière la frappé mon Édouard, et ils sont morts, toile. Buckingham, complice et satellite tous morts! Richard seul est vivant, du tvran , périt également loin des re- chargé par l’enfer de recueillir et de gards du public. Sbakspeare semble lui envoyer des âmes. Mais bientôt avoir concentré tout son talent sur des sonnera sa dernière heure ; sa ruine situations plus originales , sur le por- approche! L’enfer brûle, l’abîme s’outrait de Richard et sur ce groupe de vre, les anges pleurent, les démons femmes infortunées , qui toutes sont rient. O Dieu ! Dieu juste et vengeur ! tombées du rang le plus haut dans un fais que la vieille Marguerite vive enabîme d’infortunes. La plus terrible ' core assez longtemps pour voir son de ces figures se montre dans le fond cadavre et l’insulter ! du tableau : c’est Marguerite , Ja veuve Je ne parle pas de cette grande scène de Henri VI , la vengeresse du passé , du cinquième acte , objet de tant de furie qui ne respire plus que la naine, critiques et d’éloges. C’est celle où les et qui évoque sans cesse la malédic- victimes de l’usurpateur, s’élevant du tion de l’avenir sur les crimes du pré- sein de la terre, pendant la nuit qui sent. Cassandre nouvelle, plus ef- précède le combat , apparaissent entre frayante que la Cassandre antique, elle les tentes de Richmont et de Richard, annonce l’infortune, non comme un maudissent le tyran, lui prédisent sa •arrêt des dieux, mais comme une sen- chute prochaine , et se retournant en- ’tence que les forfaits portent sur eux- suite du côté de son adversaire, le mêmes. Son cœur ulcéré jouit de tou- comblent de bénédictions. Schlegel retes les calamités que ses persécuteurs proche au poète l’invraisemblance de attirent sur leurs têtes ; c’est un baume cette scène où les deux armées , camqui soulage ses blessures; c’est une pant sur le même théâtre , se trouvent, volupté qui la console de vivre. A sa pour ainsi dire , confondues. En advoix prophétique se joignent les impré- mettant la justesse de cette critique, c.ations de ces autres femmes dont qui n’admirerait l’adresse sublime de elle semble dédaigner les malheurs Fauteur, qui suscite contre Richard sa moins poignants et moins nombreux propre conscience, fait plier cette âme que les siens. ue fer sous le poids des remords , et
LA REINE UARGDERITE. nous montre d’avance l’issue de la
Accordez à ma douleur son privi- lutte , en nous faisant assister aux selége et sa préséance : reines , que je crêtes pensées des deux adversaires , vois étendues sur la terre, mon Infor- l’un maudit par le ciel , l’autre choisi tune prend le pas sur la vôtre. Faites par lui comme instrument de venplace ! votre chagrin doit me recon- geance et de justice Ainsi , Richard, naître comme souveraine ! Ici , au mi- quoiqu’il meure en héros sur le champ lieu de vos larmes , je suis reine ; j’a- de bataille , n’attire pas sur lui cet invais un fils, Richard l’a tué; j’avais un térêt puissant et doux que la vertu mari, Richard l’a tué ; toi, tu n’avais seule excite ; nous ne voyons, dans qu’un mari, Richard l’a tué; et toi, son désespoir héroïque, riu’une lutte Ancletbrre. — t. II. 33
forcenée contre Dieu qui le punit.
Comme le Moi Jean est le prologue de ce grand drame historique , Henri yjll eh est l'épilogue. Drame plus simple, plus réel, d’un ton plus naïf et moins élevé , Henri î'IH se distingue des pièces précédentes par toutes les qualités qui séparent la prose de la poésie. Admirons ici la sagacité de Shakspeare ; il a senti que , n’ayant plus à peindre l’énergique turbulence du moyeu âge, mais un état de calme et de soumission monarchique , son sujet lui demandait d’autres couleurs.
Il s’est contenté d’analyser avec Onesse et de reproduire avec force la réalité historique. Vous ne trouvez plus, dans Henri HHI, cet esprit de barbarie historique et d’insubordination grandiose, ces volontés invincibles, ces caractères plus forts que nature, dont le poète a rempli tous ses drames chevaleresques. Ce ne sont plus les voix redoutables d’un Talbot, d’un Clifford, d’un Warwick (faiseur et défaiseur de rois), qui retentissent comme des trompettes guerrières. L'effervescence féodale s’est calmée : il ne reste plus au poète qu’une tâche, celle de peindre, avec la profondeur de Tacite, ce tyran bizarre et voluptueux , dont les vices mêmes sont des énigmes pour l’histoire.
Avec quelle finesse de discernement il s’est acquitté de cette tâche ! Quel portrait repoussant de vérité que ce Henri VIII ! Sa grossièreté, sa sensualité , son opiniâtreté , son hypocrisie , sa gaieté triviale , et sa cruauté inflexible; cette insensibilité profonde, mêlée au goût le plus effiéné pour des voluptés brutales; sa prodigalité envers ses favoris, et celte avidité de vengeance qu'il voilait d’un prétexte de justice : tous ces traits de son odieux caractère sont gravés avec une profondeur inouïe. Lnissant tous les vices du sauvage à tous les vices de l’homme civilisé, il ne tue pas comme Richard III , par haine, par ambition et par vengeance , mais par plaisir ; il a toute la sensualité du meurtre. Les objets de son amitié ou de son amour sont des victimes : meurtrier liber-
tin , il légitime ses voluptés par l’assassinat; il veut des épouses, non des maîtresses; et, pour se marier, il tue. Enfin, il ajoute a cet horrible mélange de vices abjects et atroces, une tarttiferie religieuse que Shakspeare n’a pas oublié de reproduire. Mais le prodige, c’est que l’on ait osé présenter à la reine. Elisabeth, sa fille, le portrait du tyran dans toute sa laideur. C’est là le chef-d’œuvre de l’adresse et de la franchise; à force de vérité, de simpli cité, de naïveté, Shakspeare a vaincu l’obstacle, et, par une flatterie heureuse, donnant pour dénoûment à sa pièce la naissance d’Élisabeth, suivie de prédictions sur le bonheur et la gloire de son règne, il a su se faire pardonner l’étrange et incroyable hardiesse de ses tableaux.
L'héroïne de l’ouvrage, c’est Catherine, épouse fidèle, femme simple et dévouée, matrone pudique , reine pleine de dimiité. Son appel au roi , ses remontrances aux cardinaux, ses conversations secrètes avec ses dames d’honneur, révèlent un caractère plein de candeur et de noblesse, de douceur et de force. Quand Wolsey , son ennemi, est mort disgracié , il y a une scène inimitable, ou elle écoute sans peine et sans colère l’eloge de cet homme qu’elle détestait vivant. Après elle, c’est Wolsey qui attire le plus vivement l’attention. Hardi dans le vice, comme Shakspeare le nomme, il éblouit par sa magnibcence, il étonne par son orgueil , il surprend par les ressources de son adresse. Quand une chute honteuse succède à l’éclat dont il brillait; quand ce ministre, aussi puissant qu’un roi, tombe du faîte de sa grandeur, que ses trésors lui sont arrachés, que sa vie est menacée, que ses ennemis i’ac«ablent et l’écrasent , l’état du dénrtment profond où il se trouve , exprimé avec une sorte de simplicité enfantine, résultant de cet isolement et de cet abandon, nous pénètre de pitié.
Un des talents les plus remarquables du poète, est d’éveiller notre commisération en faveur de rhomme,alors même que notre estime ne le protège pas.
Si nous jetons sur l’ensemble ne ces
PERIODE DES STUARTS
drames un coup d’œil général , nous y verrons une vaste épopée, nous reconnaîtrons que chacune des dix tragédies qui la composent forme un chant séparé , mais nécessaire à l’effet de l’ensemble. Shakspeare n’a pas prétendu kre seulement dramatique dans cette immense composition. Ce sont les plus grandes leçons de l’histoire qu’il a réunies et 'coordonnées ; ce sont les passions politiques dans toute leur véhémence qu’il a fait revivre , pour l’instruction des rois et des peuples.
Eschyle et Aristophane à la fois, il a tracé le lugubre et comique tableau de la perversité de l’homme et du néant de sa grandeur. Voyez tous ces ambitieux portés sur le char de victoire , entourés d’un peuple qui les adore , et bientôt foulés aux pieds de leurs propres chevaux. Quelle galerie de misères royales, de crimes punis, de vengeances épouvantables! quel tableau funèbre et ridicule tour a tour! quelle raison moqueuse et sévère plane sur cette composition colossale ! Une connexion intime en réunit tous les membres ; chaque drame conduit le lecteur au drame qui le suit; les traits principaux des événements y sont rendus avec justesse; les causes apparentes et les mobiles secrets sont saisis avec pénétration ; et chaque personnage y revit tel qu’il exista réellement. C’est le manuel des rois et des princes ; c’est là qu'ils verront de quelle complication d’intéréts se composent les États qu’ils doivent régir; combien leur vocation est haute et difficile; combien le crime est facile pour l’homme puissant, et comme la tyrannie se détruit en croyant s’affermir. Miroir terrible des fautes et des faiblesses communes aux princes , cette série de drames héroïques est, pour l’histoire moderne, ce que les annales de Tacite sont pour l’histoire de Rome expirante. »
A ce beau travail de la Ilevue britanmque nous ajouterons le travail non moins parfait de M. Villemain ; de cette manière nous aurons une idée complète des œuvres et du caractère du grand écrivain dont l’Angleterre s’honore à si Juste titre.
« La gloire de Shakspeare parut d'abord en France un sujet de paradoxe et de scandale; elle menace aujourd’hui la vieille renommée de notre théâtre. Cette révolution déjà remarquée fait supposer, sans doute, de grands changements dans les opinions et les mœurs; elle ne fait pas naitre seulement une question de littérature cl de goût, elle en réveille beaucoup d’autres qui tienueiit à riiisloire de la société. Nous n’essayerons pas ici de les approfondir ; l’étude des ouvrages d’un homme de génie est assez féconde par elle-même.
« Voltaire a tour à tour appelé .Shakspeare un grand poète et un misérable farceur, un Homère et un Oilles. Dans sa jeunesse, revenant d’AugIcterre , il lapporla son enthousiasme pour qiieiquos scelles de Sbakspearc, comme une des nomeaiilés hardies qu’il introduisait en France. Quarante ans plus tard, il prodigua mille traits de sarcasme à la barbarie de Shakspeare, et il choisit particuliérement rAcadémie , comme une sorte de sanctuaire pour y fulminer ses analhèmes. Je ne sais si rAcadémie serait aujourd’hui propre au même usage, car les révolutions du goût pénèlrent dans les corps littéraires comme dans le public.
“Vollairese trompait en voulant ravaler le génie prodigieux de Shakspeare; et toutes les citations moqueuses qu’il entasse ne prouvent rien contre l’enthousiasme que lui-uiémc avait partagé. Je ne parle pas de la Harpe , qui s’est emporté avec une colère longue et sérieuse coulre les défauts et la réputation de Shakspeare, comme si son jiropre théâtre eût été menacé le moins du monde par cette renommée gigantesque.
C’est dans la vie, le siècle et le génie de Shakspeare qu’il faut chercher, sans système et sans humeur, la source de ses fautes l>i« zarres et de sa puissante originalité.
O Shakspeare (William) naquit le ï3 avril >564, à Stratford sur Avon, dans le comté de Warwick. On sait fort peu de choses sur les premières années et la vie de cet homme si célèbre; et malgré les recherches minutieuses de l’érudition biographique, excitée par l’intérêt d'un si grand nom et par l'amour-propre national, les Anglais ne connaissent guère de lui que ses ouvrages. On n’a pu, même chez eux, déterminer bien ^netlemeot s’il était catholique ou protestant ; et l’on y discute encore sur la question de savoir s’il n’était pas boiteux comme le plus fameux poète anglais de notre époque.
« Il parait que Shakspeare se trouva le CU
aîné d’une ramillu de dix enfants. Son père, occu|)é d’un commerce de laines, asail successivement rempli dans Stratfordla fonction de grand bailli et celle d’alderman , jiisipi’au moment où des pertes de fortune, et peutêtre le reproche de catholicité, l’cloignerent de tout emploi public. U'aprés quelipies autres traditions, il joignait à son commerce de laines l'état de boucher; et le jeune Shakspeare , brusquement rappelé des ecoles publiques, mises parents ne pouvaient plus le soutenir, fut eniplojé de bonne heure aux ti-avaux les plus durs de celte profession. S’il faut en croire un auteur presque contemporain , lorsipie Shakspeare était chargé de tuer un veau, il faisait celte exécution avec une sorte de pompe, et ne manquait pas de pronoricei un discours devant les voisins assemblés. La curiosité littéraire pourra, si elle veut, chercher quelque rapport entre ces harangues du jeune apprenti et la vocation tragique du poêle. Mais on doit avouer que de semblables prémices nous jettent bien loin des brillantes inspirations et de la poétique origine du théâtre grec. C’était aux champs de Marathon et dans les fêles d’Athènes victorieuse qu’Eschj'le avait entendu la voix des muses.
« Quoi qu’il en soit de ces premières et obscures occupations de Shakspeare, il fut marié dès sa dix-huitième année avec une femme plus âgée que lui , qui le rendit en peu de temps père de trois eiifanls, mais dont le souvenir n’occupe d’ailleurs presque aucune place dans son histoire. Cette union lui avait probablement laissé toutes les allures d’une vie assez aventureuse. C’est deux ans après son mariage que, chassant la nuit, avec quel([iies braconniers, les daims d’un gentilhomme du canton, sir Thomas Lucy, il fut arrêté par les gardes, et que s’étant vengé de cette première disgrâce par une ballade satirii|uc, il s’enfuit à Londres pour éviter les poursuites du seigneur doublement offensé. Cette anecdote est le fait le mieux assuré de la vie de Shakspeare, car il l’a mise lui-mème sur la scène; et le personnage ridicule du juge Shallow voulant instrumenter, pour un délit de chasse, contre Falslaff, est un souvenir et une vengeance de cette petite persécution.
«Arrivé à Londres, Shakspeare fut-il réduit à garder, à la porte d’un théâtre, les chevaux des eiirieux qui le fréquentaient, ou remplit-il d’abord ijuclque office subalterne dans ce même théâtre ? Voilà ce qu’il faut nous résoudre à ignorer malgré les ef-
forts des commentateurs. Ce qui parait moins douteux, c’est qu’en iSga, six ou sept ans après son arrivée à Londres, il était déjà connu et même envié comme auteur dramatique. Un libelle du temps renferme eontre lui des allusions assez évidentes, et dont l’amertume annonce une jalousie bien méritée. Cependant il paraît que Shaksjteare ne se livra pas d’abord, ou du moins ne se livra .pas uniquement à des compositions dramatiques. En publiant, sous la date de i5g3, un poème de Vénus et d’adonis, dédié à lord Soulhampton , Shakspeare appelle cet ouvrage le premier-né de son imagination. Ce petit poeme semble tout à fait dans le goût italien, par la recherche du style, l’affectation de l’esprit et la profusion des images. Le même caractère se fait sentir dans un recueil de sonnets qu’il fit paraître en i5g6, sous le titre : the passionale Pilgrim. On le retrouve aussi dans le poème de Lucrèce, autre production de Shakspeare qui date de la même époque.
«Ces divers essais peuvent être regardés comme les premières études de ce grand poète , que l’on ne pourrait , sans une étrange méprise, supposer dépourvu de toute culture et écrivant au hasard. Sans doute, Shakspeare , quoique dans un siècle fort érudit, ignorait tout à fait lès langues anciennes; mais peut-être savait-il l’italien; et d’ailleurs, de son temps, les traductions avaient déjà fait jiasser dans la langue anglaise presque tous les ouvrages anciens, et grand nombre d’ouvrages modernes. La poésie anglaise n'était pas non plus, à cette epoque , dans un état d’indigence et de grossièreté ; elle commen(;ait de toutes parts à se polir. Spenser, qui mourut à l’époque des premiers débuts de Shakspeare, aVait écrit un long poème, d’un style savant, ingénieux, et dans un goût d'élégance quelquefois affecté, mais prodigieusement supérieur à la diction grotesque de notre Ronsard. Il n’était pas jusqu’au vieux Chaucer, imitateur de Boccace et de Pétrarque, qui , dans son anglais du quatorzième siècle, n’offrît déjà des modèles de naïveté , et une grande abondance de fictions heureuses.
« Mais c’était surtout depuis le règne de Henri VIII et la révolution religieuse qu'un grand mouvement avait été donné aux esprits , que l’imagination s’était échauffée , et que la controverse avait répandu dans la nation le besoin des idées nouvelles. La Bible seule, rendue populaire par les versions des puritains encore inactifs, mais
déjà passicancSy la Bible seule était une école de poésie pleine d’émotions et d'ima' es; elle remplaça presque dans la mémoire U peuple les légendes et les ballades du moyen âge» Les psaumes de David, traduits en vers rutlcs, mais pleins de fen, claient le chant de guerre de la réformation, et donnaient à la poésie, qui jusque-là n’avait été qu’un passe-teuq)S subalterne dans l’oisivelé des eliâleaux et de la cour, quelque chose d’enthousiaste et de sérieux.
«En même temps, l’étude des langues anciennes ouvrait une source aboudanle de souvenirs et d’images qui prenaient une sorte d’originalité , en étant à demi défigurées par les notions un peu confuses qu’en recevait la foule. Sous Élisabeth, l’érudition grecque et romaine était le bon ton de la cour. Tous les auteurs classiques étaient traduits. I/a reine elle-même avait mis en vers V Hercule furieux de .Sénèque, et cette version peu remarquable suffit pour expliquer le zèle littéraire des seigneurs de sa cour. On sc faisait érudit pour plaire à la reine, comme dans un autre temps on s’&st fait philosophe ou dévot. Celte érudition des beaux esprits de la cour n’était pas, sans doute, partagée par le peuple; mais il s’en répandait quelque chose dans les fêtes et dans les jeux publics. C’était une mythologie perpétuelle. Quand la reine visitait quelque grand de sa conr, clic était reçue et saluée par les dieux Pénates , et Mercure la conduisait dans la chambre d’honneur. Toutes les métamorphoses d’Ovide figuraient dans les pâtisseries du dessert. A la promenade du soir, le bas du château était rouvert de tritons et de néréides, et les pages déguisés en nymphes. Lorsque la reine chassait dans le parc au lever du jour, elle était rencontrée par Diane, rjiii la saluait comme le modèle de la pureté virginale. Faisait-elle son entrée solennelle dans la ville de Norwich, l’Amour, apparaissant au milieu des graves aldcrmeu, venait lui présenter une flèche d’or, qui, sous l’influence de scs charmes puissants, ne pouvait manquer le cœur le plus endurci; jiréscnt, dit un chroniqueur, que Sa Majesté, qui touchait alors à la quarantaine, recevait avec un gracieux remerciment.
«Ces inventions le courtisan, cette mythologie officioile des chambellans et des ministres, qui étaient à la fois une flatterie pour la reine et un spectacle pour le peuple, répandaient riiabitude des fictions ingénieuses de l’antiquité et les rendaient presque fami-
lières aux pins ignorants, comme on le voit dans les pièces mêmes où Shakspearc semble le plus écrire pour le peuple et pour scs contemporains.
« D’autres sources d’imagination étaient ouvertes; d’autres matériaux do poésie étaient préparés dans les restes de traditions populaires et de superstition locale qui se conservaient dans toute rAngleterre. A la cour, l’astrologie; dans les villages, les sorciers, les fées, les génies, étaient une croyance encore toute vive et toute-puissante. L’imagination toujours mélancolique des Anglais retenait ces fables du Nord comme un souvenir national. En même temps venaient s'y mêler, pour les esprits plus cultivés, les fictions chevaleresques de l’Europe méridionale, et tous ces récits mencilleux des muses italiennes qu’une foule de traductions faisaient passer alors dans la langue anglaise. Ainsi, de toutes parts et en tous sens^ par le mélange des idées anciennes et étrangères, par la crédule ob.stinatiou des souvenirs indigènes, par l’érudiliou et l’ignorance, par la réforme religieuse et par les superstitions populaires, se formaient mille perspectives pour l’iinaglnation; et sans approfondir davantage l'opinion des écrivains qui ont appelé cette époque l’âge d’or de la poésie anglaise, on peut dire que l’Angleterre, sortant de la barbarie, agitée dans ses opinions, .sans être troublée par la guerre, pleine d’imagination et de souvenir, était alors le champ le mieu.x préparé où pût s’élever un grand pocte.
« C'est au milieu de ces premiers trésors de la littérature nationale que Siiakspearo, animé d’un merveilleux génie , forma promptement ses expressions et son langage. Ce fut le premier mérite qu’oii vit éclater en lui, le caractère qui frappa d’abord ses contemporains; on le voit par le surnom de pacte a la langue de miel qui lui fut donné, et que l’on i*eIrouve dans toutes les littératures naissantes, comme fboinmage naturel décerné à ceux qui les premiers font sentir plus vivement le charme de la parole, l’harmonie du langage.
«Ce génie de l’expression, qui fait aujourd’hui le grand caractère et la vie durable de Shakspearc, fut, on ne peut en douter, ce qui saisit d’abord son siècle; comme notre Corneille, il créa l’éloquence et fut pui.ssant par elle. Yoilà le grand caractère qui, tout à coup, fit remarquer ses pièt'es de théâtre au milieu de la foule de tous les autres drames, également désordonnés cl
baii>ares, dont la scène anglaise était déjà remplie. Cette époque, eu effet, u’élait rien moins que stérile eu productious dramatiques. Quoique la pompe extérieure du spectacle fût liès-grossitTc et très-imparfaite , les représentations étaient suivies avec passion. Le goût des fêtes répandu par Élisabeth, et la prospérité piibli(|ue croissant sous son règne, multipliaient le besoin crime telle jouissance. Un homme célèbre de sa cour, celui même qu'elle employa pour pronoucer l*odieuse seutence de Marie Stuart, lord Dorset, avait composé et fait jouer à Londres une tragédie de (^rdohuc. A la même époque, Marlow faisait représenter U Grand Tamerlany le Massacre de Paris, l'Histoire tragique du docteur Faust.
« Il faut croire d’ailleurs qu’indépendamment de ces ouvrages connus et publics, il y avait, dans le répertoii-e des théâtres de cette époque, certaines pièces de plusieurs mains , souvent retouchées par les comédiens eux-nièmes. Ce fui dans un travail de ce genre que s’exerça d’abord le génie dramatique de Shakspcarc; et c'est parmi ces ouvrages de magasin qu’il faut ranger plusieurs pièces publiées sous son nom et barbares comme les siennes , mais barbares sans génie ; tels sont Lord Cromwell, le Prodigue de Londres, Périclès, etc. On ne les trouve pas comprises dans la liste chronolugiipic que le scrupuleux Maloiie a donnée des pièces de Shakspeare, eu reiuonlaul jusqu’à l’année iSqo, où il place Titus Andronicus.
«Depuis celte époque, Shakspeare, vivant toujours à Londres, excepté quelques voyages qu’il faisait dans sa ville natale, donnait chaque année une ou deux pièces de théâtre, tragédie, comédie, drame pastoral ou féerie. Il est assez vraisemblable que sa vie fut ce que pouvait être celle d’uu comédien dans les mœurs de ce temps, c'est-à-dire obscure et libre, et se dédommageant du défaut de cousidération par les plaisirs.
«Toutefois, les contemporains, sans nous donner aucun de ces détails précieux, aucune de ces auecdotes familières que l’on aimerait à pouvoir citer sur Shakspeare, rendent hommage à sa droiture, à sa bonté d’âme. Il ne s’est conservé que bien peu de souvenirs de son jeu théâtral. On sait que dans Hamlet, il représentait le spectre d’uue manière effrayante. Il remplissait beaucoup d’autres rôles du répertoire, souvent même plusieurs dans la même pièce; et ce n’est pas aujourd’hui une curiosité sans intérêt de voir, sur ces listes d’acteurs qui précèdent
de vieilles éditions de drames anglais, le grand nom de Shakspeare figurer modestement parmi tant de noms obscurs, en tête d’uu ouvrage oublié.
«c 11 ne reste aucun détail sur les faveurs et la protection qu’il reçut de la cour. On ^ait seulement qu’Elisabeth aimait son talent, et qu’elle avait goûté singulièrement le personnage de Falstaff dans Henri V. Il semble à notre délicatesse moderne ipie l’adiniration de la sévère Élisabeth aurait pu mieux choisir; et celle que Shakspeare reconnaissant appelle la belle vestale assise sur le trône (C Occident, pouvait trouver autre chose à louer dans le plus grand peintre des révo- Intiuns d’Angleterre. Ce qui paraît plus méritoire de la part de celte princesse, c’est riieureuse liberté dont jouit Shakspeare pour le choix de ses sujets. Sous le pouvoir absolu d’Élisabeth , il dispose à son gré des événeinenis du règne de Henri VIII , retrace sa tyrannie avec une simplicité lout historique, et peint des plus touchantes couleurs les vertus et les droits de Catherine d’Aragon chassée du trône et du lit de Henri VIH pour faire place à la mère d’Élisabeth.
«Jacques E*" ne se montra pas moins favorable à Shakspeare. Il accueillit avec plaisir les prédictions flatteuses pour les Sluarts que le poêle avait placées au milieu de sa terrible tragédie de Macbeth; et comme il s’occupait de proléger lui-même le théâtre, c’esi-à-dire de le rendre moins libre , il voulut confier à Shaks[)eare la charge nouvelle de directeur des comédiens de Blackfriars ; mais ce fut à cette époque même que Shakspeare, à peine âgé de cinquante ans, quitta Londres, et se retira dans sa ville natale. Il y jouissait depuis deux ans d’une petite fortune amassée par son travail, lorsqu’il mourut. Son testament, (jiie l’on a publié, et qui porte la date de l'année 1616, était fait, dit-il au commencement de cet acte, en état de parfaite santé. Shakspeare, après avoir exprimé des sentiments de piété, dis[M)se de divers legs en faveur de sa fille Judith, d’uue soeur, d une nièce, et enfin de sa femme, à laquelle il donne son meilleur Ut avec la garniture.
« La réputation de Shakspeare a surtout grandi dans les deux siècles qui suivirent sa mort, et c’est pendant ce période que l'admiration pour son génie est devenue pour ainsi dire une superstition nationale. Mais, daas son sièirle même , sa perte avait été vivement ressentie, et honorée des plus écla« tants témoignages de respect et d’entliou-
PÉRIODE DES STÜARTS.
siasme. Ben-Jonson, son timide rival, lui rendit hommage dans des vers ou il le cum> pare aux Kscliyle, aux Sopliorle, aux Euripide, et où il s’écrie, avec ta meme adnuration et piesque la même empliase que les critiques anglais de notre temjis : « Triomphe, iiiu chère Angleterre; lu peux montrer un homme à ({ui tous les tliéàtres de l’Europe doivent hommage. Il n’apparlieut pas à un siècle^ mais à tous les siècles. La nature ellemême s'enorgueillit de ses pensées, et se complaît à porter la parure de ses vers brillants, d'uii éclat si riche, et tissus avec tant d'art. *> Cet enthousiasme se soutient dans toute la pièce de Ecii-Joiison, et finit par une es|>èce d’apothéose de réloile de Sluiksj>care, placée dans les cieux pour échaufler a jamab le théâtre du feu de ses rayons.
°La même admiration se transmit et augmenta toujours en Anglelcrre; et quoique dans le milieu du di\-septiome siècle, les fureurs de la guerre civile cl les suprrsfitions puritaines, en proscrivant les jeux du théâtre, aient interrompu, pour ain>i dire, celle tradition perpétuelle d’une gloire adoptée par l’Angleterre, on en retrouve partout le someiiir. Milton le consigne dans quelques vers :
<< Quel besoin, dit-il, a mon Shakspeare « de pierres entassées par le travail d’un « siècle pour recevoir scs cendres vénérées.^ «quel besoin a-t-il que scs saintes reliques « soient ensevelies sous uue pyramide qui « monte jusqu’aux cieux ? Fils chéri de 1a « Mémoire , grand héritier de la Keuommée , « que t’iniporlenl ces faibles témoignages « de ton nom! Toi-même, dans notre admi- « ration et dans notre stupeur, tu t’es bâti « un monument impérissable, etc. »
« Ou voit par ces témoignages et par beaucoup d’autres qu'il serait facile de réunir, que le culte de Sliakspcare, quelque temps affaibli dans la frivolité du règne de Charles II, ii'a pas cependant été eu Angleterre le fruit d’une lente théorie, ni le calcul tardif d’une vanité nationale. Il suffit, d’ailleurs, d’étudier le théâtre de cet homme extiaordinaire pour comprendre sa prodigieuse influence sur rimagiiiatiou de scs compatriotes; et cette meme élude y fait voir d'assez grandes beautés pour mériter Fadmiration de tous les peuples.
a La liste des pièces non contestées de Shakspeare renferme trente-six ouvrages produits dans un espace de vingt-cinq ans, depuis 1589 jusqu'en 1614. ii’esl doue pas ici la fécondité prodigieuse et folle d’un
Caldéron ou d’un Lopez de Véga, de ces intarissables auteurs dont les drames se comptent j>ar milliers; c’est encore moins, sans doute, la facilité stérile de notre poète Hardy. Quoique Shakspeare, au rapport de Ben-Jonsoii, écrivît avec une rapidité prodigieuse, et ne raturât jamais ce qu’il avait écrit, on voit, par le nombre borné de scs compositions, quelles ne s'entassèrent pas confusément daus sa j)cnsée, qu’elles n’en sortirent (>as sans réflexion et sans effort. Les pièces des poètes espagnols, ces pièces faites eu vingt-quatre heures, comme disait l’un d’eux, semblent toujours uue improvisation favorisée par la richesse de la langue, plus encore que par le génie du poêle; elles sont, la plupart, pompeuses et vides, extravagantes et commîmes. Les pièces de Shakspeare, au contraire, réunissent à la fois les accidents soudains du génie, les saillies de renlhousiasme et les profondeurs de la méditation. Tout le théâtre espagnol a l’air d’un rêve fanlasli(|iie , dont le désordre détruit l’effet, et dont la confusion ne laisse aucune trace. Le ihéàlredeShakspeare, malgré ses défauts, est le travail d’une imagination vigoureuse, qui laisse d’ineffaçables empreintes, et donne la réalité et la vie même à ses plus bizarres caprices.
« Ces übservationsautorisenl-elles à parler du système dramatique de Shakspeare? à rcganler ce système comme jusleuienl rival du tliêâtre auti((iie, et à le citer comme un modelé qui mérite d’élre préféré? Je ne le crois pas. En lisant Shakspeare avec l’admiration la plus attentive, il m’est impossible d’y recoimaîlre ce système prétendu, ces réglés du génie qu’il se serait faites, qu’il aurait suivies toujours, et qui rcoqtlaçaient pour lui la belle simplicité choisie par f heureux instinct des premiers tragiques (le la Grèce, et mise en principes par Aristote. Évitant les tbcurics iagéimnises inventées apres coup, remontant au fait, comment Shakspeare trouva-t-il le théâtre , et coimneiit le labsa-t-il? De son temps, la tragédie était conçue simplement comme une repi*ésentalion d’événements singuliers ou terribles qui se succédaient sans unité ni de temps ni de lieu; les scènes bouffonnes s'y mêlaient, par une imitation des mœurs du temps, et, de même qu'à la cour, le fou du roi paraissait dans les plus graves cérémonies. Otte manière de concevoir la tragédie, plus commode pour les auteurs, plus étourdissante, plus variée pour le public, fut également suivie par tous les poètes tragi-
ques du temps. Le savant Ben-Jonson, plus jeuue que Sbakspcare , mais pourtant son contemporain, Bcn-Jonson, qui savait le ^rec et le latin, a précisément les mêmes irrcgularités que l’inculte cl libre Sliaks* peare; il produit également sur le théâtre les événements de plusieurs années ; il voyage d’un pays à Pautre; il laisse la scène vide, ou la déplace à chaque moment; il mêle le sublime et le bouffon, le palhéiiqiie et le trivial, les vers et la prose; il a le même système que Sbakspcare, ou plutôt l’un et Pautre n’avaient aucun système. Ils suivaient le goût de leur temps; ils remplissaient les cadres connus; mais Shakspeare, plein d’imagination, d’originalité, d’éloquenee, jetait dans tes cadres barbares et vulgaires une foule de traits nouveaux et su* bliines; à peu près comme notre Molière, recueillant ce conte ridicule du festin de Pierre, qui courait tous les théâtres de Paris, le transforme, l’agrandit par la création du rôle de don Juan, et celte admirable esqiiisse de l'hypocrisie que lui seul a plus tard surpassée dans Tartufe, »
Après un rapprochement plein d’intérét, dans leqticl l’auteur fait ressortir les contrastes qui séparent Shakspeare des auteurs dramatiques français, M. Villemain continue en CCS termes :
M Comme tous les grands maîtres de la poésie , Shakspeare excelle à peindre ce qu’il y a de plus terrible et de plus gracieux. Ce génie rude et sauvage trouve une délicatesse inconnue dans rexpi'cssion des caractères de femmes; toutes les bienséances lui reviennent alors. Opbclic, Catherine d'Aragon, Juliette, Cordélia, Desdemone, Imoginc, figures touchantes et variées, ont des grâces inimitables, et une pureté naïve que l'on n’attendait pas de la licence d’un siècle grossier et de la rudesse de ce mâle génie. Le goùl dont il est dépourvu trop souvent est alors suppléé par un instinct délicat, qui lui fuit deviner même ce qui manquait à la civilisation de son temps. Il n’est pas jusqu'au caractère de la femme coupable qu’il n'ait su tempérer par quelques traits empruntes à l’oliscrvation de la nature , et dictés par des sentiments plus doux. Lady Macbeth, si cruelle dans son ambition et dans scs projets , recule avec effroi devant le spectacle du sang : elle inspire le meurtre et n'a as la force de le voir. Gertrude jetant des eurs sur le corps d’Ophélie excite l'attendrissement, malgré son crime.
« Cette profonde vérité dans les caractères
primitifs, et ces nuances de la nature et du sexe si fortement saisies par le poète, justifient bien sans doute l’admiration des critiques anglais; mais faut-il en conclure avec eux que roiibli des couleurs locales, si commun dans Shakspeare, soit une chose indifférente, et que ce grand poète, lorsqu’il confond le langage des diverses conditions, lorsqu’il met un ivrogne sur le trône et un bouffon dans le sénat romain, n’ait fait que suivre la nature, en dédaignant les circonstances extérieures, comme le peintre qui, content de saisir les traits de la figure, ne soigne pas la draperie?
M Cette théorie faite après couji, ce paradoxe auquel n’a guère songé, l’auteur original, n’excuse pas une faute trop répétée dans son théâtre et qui s’y présente sous toutes les formes. Il est risible de voir un savant critique, dans l’examen d'une pièce de Shakspearc, s’extasier devant rheurense confusion du paganisme et de la féerie, des sylphes et des amazones de l’ancienne Grccc cl du moyeu âge , mêles par le poète dans un même sujet. Jl est plus singulier, peut-être, de voir au dix-huilicme siècle un poète cclchre imiter savamment et à dessein ce bizarre amalgame, qui n'avait été dans Shakspeare que le hasard de l’ignorance, ou le jeu d’un insouciant caprice (*). Louons un homme de génie par la vérité, non par les systèmes. Nous trouverons alors que si vShakspeare viole souvent la vérité locale et lirsloriquc, s’il jette sur presque tous scs tableaux la dureté uniforme des mœurs de son temps, il exprime d’ailleurs avec une admirable énergie les passions dominantes du ccriir humain, la haine, l’ambition, la jalousie, l’amour de la vie, la pitié, la miaulé.
« Il ne remue pas avec moins de puissance la partie superstitieuse de l'ânic. C^omme les premiers poètes grt^s, il a recherché le tableau des douleurs physiques, et il a exposé sur la scène les angoisses de la souffrance, les lambeaux de la misère, la dernière et la plus effrayante dos infirmités humaines, la folie. Quoi de plus tragique, CD effet, que cette mort apparente de râme qui dégrade une noble créature sans la détruire ! Shakspeare a souvent usé de (v.
moyen de terreur, et, par une combinaison singulière, il a représenté 1a folie feinte aussi souvent que la mlie elle-mème; enfin, il a imaginé de les mêler toutes deux dans le ]>er$onnagc bizarre d’Hamlet, et de joindre ensemble les éclairs de la raison, les ruses
(*) La Fiancée de Menine, par Schiller.
PÉRIODE DES STUARTS
d’nn égarement calculé , et le désordre involontaire de l'àme.
«S’il a montré la folie naissant du désespoir, s’il a lié cette image à la plus poignante de toutes les douleurs, l’ingratitude des enfants; par une vue non moins profonde, il a souvent rapproché le crime de la folie, comme si l’Ame était aliénée d’ellemênie à mesure qu’elle devient coupable.
Les songes teiTibles de Richard III, son sommeil agité de convulsions, de remords, le sommeil plus effrayant encore de lady Macbeth , ou plutôt le phénomène de sa veille mystérieuse et hors de nature comme son crime, toutes ces inventions sont le sublime de l’horreur tragique, et surpassent les Euménides d’Eschyle.
« On pourrait marquer plus d’une autre rcssimihlance entre le poète anglais et le vieux poète grec, qui ne connut pas non plus ou qui respecta peu la loi sévère des unités. 1,’audacc poétique est encore un caractère qui ne frappe pas moins dans Shakspeare que dans Eschyle: c’est, avec des formes plus incultes, la même vivacité, la même intempérance de métaphores et d’expressions figurées, la même chaleur d’imagination éhlonissaiite et sublime; mais les incohérences d’une société qui sortait à peine de la barbarie mêlent sans cesse dans Sliakspeare la grossièreté A la grandeur, et l’on tombe des nues dans la fange. C’est particulièrement pour les pièces d’invention que le poète anglais a réservé cette richesse de couleurs qui semble lui être naturelle. Ses pièces historiques sont moins disparates, plus simples surtout dans les sujets modernes; car lorsqu’il met en scène l'antiquité, il a souvent défiguré tout à la fois le caractère national et les caractères individuels.
« Le reproche que Fénelon faisait A notre théâtre d’avoir donné de l'emphase aux Romains, s’appliquerait bien plus an Jules César du poète anglais. César, si simple par l’élévation même de son génie, ne parle jiresque dans cette tragédie qu’un langage fastueux et déclamatoire. Mais, en revanche, quelle admirable vérité dans le rôle de Hriitus! comme il paraît, tel que le montre Plutarque, le plus doux des hommes dans la vie commune, et se portant par vertu aux résolutions hardies et sanglantes! Antoine et Ca.ssius ne sont pas représentés avec des traits moins profonds et moins distincts. Ilmagine que le génie de Plutarque avait fortement saisi Shakspeare, et lui avait mis devant les yeux cette réalité, que, pour les
temps modernes , Shakspeare prenait autour de lui.
«Mais une chose toute neuve, toute créée, c’est l’incomparable scène d’.Antoinc soulevant le peuple romain par rartilice de son langage; ce sont les émotions do la foule A ce discours, ces émotions toujours rendues d’une manière si froide, si tronquée, si timide dans nos pièces modernes, et qui IA sont si vives et si vraies, qu’elles font partie du drame et le poussent vers le dénoiiment.
•< La tragédie de Coriolan n’est pas moins vraie et moins née de Plutarqup; le caractère hautain du héros, son orgueil de patricien et de guerrier, son dégoût de l’insolence populaire, sa haine contre Rome, son amour pour sa mère, en font le personnage le plus dramatique de l’iiistoire.
«Il y a d’indignes bouffonneries dans la tragédie à'Jutoiue et de Cléopâtre. Le caractère romain n’y paraît guère; mais le cynisme d’une gloire avilie , ce délire de débauche et de prospérité, ce fatalisme du vice qui .se précipite aveuglément à sa perte, y prennent une sorte île grandeur à forge de vérité. Cléopâtre , sans doute , n’est pas une princesse de nos théâtres , pas plus que dans l’histoire ; mais c’est bien la Cléopâtre de Plutarque, cette prostituée d’Orieiit, courant la nuit, déguisée, dans Alexandrie, portée chez sou amant sur les épaules d’un esclave , folle de volupté et d’isTcsse, et sachant mourir avec tant de mollesse et de courage.
« Les pièces historiques de Shakspeare sur des sujets nationaux sont plus vraies encore; car jamais écrivain, comme nous l’avons dit, ne ressembla mieux A son pays. Peut être, cependant , quelques-unes de ces pièces ne sont pas tout entières de Shakspeare, et furent seulement vivifiées par sa main puissante, comme ces grands ouvrages de peinture , où le maître a jeté ses touche.s éclatantes et vigoureuses an milieu du trasail fait par des pinceaux subalternes, ne se réservant pour son compte que le mouvement et la vie.
« Ainsi, dans la première partie de Henri yi, la scène incomparable de Talbot et de son fils, refusant de se quitter l’un l’autre, et voulant mourir ensemble, scène aussi simple que .sublime, 'où la grandeur des sentiments, la mâle concision du langage, se rapprochent tout A fait lies passages les plus beaux et les plus purs de notre Eorneille. Mais A cette scène , dont la grandeur consiste tout entière dans l'élévation des sentiments , suc-
cède une aclion vive , telle que le permet la liberté du théâtre anglaU; et les accidents variés d’un combat multiplient , sous toutes 1m formes , l'iiéroïsine du père et du fils y sauvés d’abord l’un par l’autre, réunis, séparés , et tués enfin sur le même cliamp de bataille. Non ! rien ne surjiasse la véhémence et la beauté patriotique de ce spectacle. Le lecteur français souffre seulement d’y voir le caractère de Jeanne d’Arc indignement travesti par le préjugé brutal du poete. Mais ce sont là de ces fautes qui fout partie de la nationalité de Shakspeare, et ne le lemlaienl que plus cher à ses contemporains.
MÜaiis la seconde partie de Henri VI ^ quelques traits d'uii ordre uou moins élevé se mêlent à la tumultueuse variété du divime. Telle est la scène terrible où l’ambitieux cardinal de Beaufort est visite sur son lit de mort par le roi, dont il a trompé lacoiifiauce et opprimé les sujets. Le délire du mourant, son effroi de la mort, sou silence quaud le roi lui deinaiiJe s’il espère être sauvé, tout ce tableau de désespoir et de damnation , n’appariii'iiuent qu'à ShakspCtire. Un autre mérite de cet ouvrage , mérite inconnu et presque impossible sur iiuli'e scène , c’est rex()ressiou des mouvenjeiils populaires; cest l’image toute vive d’un soulèvement, d'une sédition : là, rien n'est du poete; un entend les vraies paroles qui eolevaieut lu foule, ou recoiinait l'iiommc qui se fait suivre par elle.
“Dans scs pièces historiques, Sliak<peare réussit à créer des iuteutions neuves. Il remplit par l'imagiualiùa ces lacunes que laisse riiisloire la plus fidèle, et voit ce qu’elle n’a pas dit : tel est le monologue de Richard II dans sa prison, les détails de son horrible lutte contre sesavssassiiis. Ainsi, dans la pièce absurde et si peu historique de Jean sans Terre, l’amour de Qm.slance est rendu avec une expression sublime ; et la scène du jeune Arthur , désarmaul par sa priera et sa douceur le gardien qui veut lui crever les yeux , est d’un pathétique si neuf et si vrai , que les affectations de langage , trop familières au poète , ne peuvent l’altérer.
«Il faut avouer que, dans le^ sujets hislori(|iies, rahsenee des unités , et la longue durée du drame, pcimeltenl des contrastes d’uii grand effet , et qui font ressortir avec plus de force et de naturel toutes les extrémités de la conditiou humaine. Ainsi, Richard III , empoisonneur, meurtrier , ty-
ran, dans l’horreur des périls qu’il a suscités contre lui , souffre des angoisses aussi grandes que ses crimes , est lentement puni sur la scène , et meurt comme il a vécu, misérable et sans remords. Ainsi, le cardinal Wolsey , que le spectateur avait vu ministre orgueilleux et tout-puissant , lâche persécuteur d’une reine vertueuse , après avoir réussi dans ses desseins , frappé de celte disgrâce , incurable plaie d’un ambitieux, meurt avec tant de douleur qu'il fait presque pitié. Ainsi , Catherine d’Aragon, d’abord triomphante et respectée dans les pompes de la cour, puis humiliée par les charmes d’une jeune rivale , reparaît à nos yeux , captive dans un château solitaire, consumée de langueur , mais courageuse et n*ine encore ; et lorsque près de mourir, elle apprend la fin cruelle du cardinal Wolsey, elle dit des paroles de paix sur sa mémoire, et semble éprouver quelque joie Ju moins de pouvoir pardonner à l'homme qui lui a fait tant de mat. Nos vingt-quatre heures sont trop courtes pour enfermer toutes les douleurs et tous les incidents de la vie humaine.
•< Quant aux irréguhirités de Shakspeare, dans la fui me même du style , elles ont aussi leur avantage et leur effet. Dans ce mélange de prose et de vers, quelque bizane (|u'il nous paraisse , presque toujours une intention de l’auteur a déterminé le choix entre les deux langages , d’après le caractère du sujet et de la situation. La scène délicieuse de Roméo et de Juliette, le dialogue terrible entre Hamiet et son père, avaient besoin du charme ou de la solennité dos vers ; il ne fallait rien de cela pour montrer Macbeth causant avec les assas>ins dont il se sert. De grands effets de thoàlFe sont attachés à ces passages si brusques , à ces disparates si soudaines d’expressions, d’images, de sentiments; quelque chose de profond et de vrai s’y retrouve, l.es froides plaisanteries des musiciens dans une salle voisine du lit de mort de Juliette ; ces spectacles d’inJifléreucc et de désespoir, si rapprochés l’un do l'autre, eu disent plus sur le néant de la vie que la pompe unifurme de nos douleurs théâtrales. Hnfin, ce dialogue grossier de deux soldats montant la garde, vers minuit , dans un lieu désert; l’expression vive de leur effroi suporsliticux, leurs récits naïfs, disposent l’âine du sncctaleiir à des apparitions de spectres et de fantômes, bien mieux ^ue ue le feraient tous les prestiges de la poesie.
PÉRIODE DES STUARTS. 52S
«Émotions puissantes, contrastes inallendus, terreur el patiiéticjiie poussés à l'excès, boulïoiiiieries mêlées à l’hon-eur, el c|ui soûl coiniiie le i-êve sardonicpie d’un mourant, voilà les caraclères du drame Iragiipie de Sliaks|>eare. Sous ces poinis de vue divers, Macbeth, Roméo, le Roi Lear, Othello, Hamlet, présentenl des beautés à peu ))rés égales. Tel est surtout Cymbellne , produit assez bizarre d’uu coule âo ISoccace el d'un chapitre des chroniques culédouicuries , mais ouvrage plein de mouvement cl de charme, où la clarté la plus lumineuse règne dans rinirigue la plus compliquée. Enlin, il est d'antres pièces qui sont comme les salurnales de celle imagination toujours si déiordonnce el si libre. On adnjire beaucoup, en Angleterre, la pièce qu’un de nos criliipies a le plus accablée de sa superbe raison. La Tempête parait aux .\nglais l’ime des plus nierveilleiises (iciions de leurs poètes; et n’) a-t-il pas, en ellet. une énergie créatrice, un mélange singulièrement heureux de faulaslitpie el de comitjue dans ce personnage de Ealiban, symbole de tons les peuchanis grossiers cl bas, de la lâcheté servile , de l'abjection avide cl rampante.-’ El quel charme infini dans le contraste d’Ariel, de ce sylphe aimable el léger, autant que (lalihan e.st pervers et dilt'orine ! Le personnage de .tliranda a|q)arlient à cette galerie de portraits féminins si heureusement dessinés par Shakspeare; mais celle innocence native, nourrie dans la solitude, le distingue et l'embellit.
«Aux yeux des Anglais, Shakspeare n’excclle pas moins dans la comédie que dans la tragédie. John.son trouve même ses plaisanteries el sa gaieté bien préférables à son génie tragique. Ce dernier jugemfent est jiius que douteux ; et , sous aucun rapport , il ne peut devenir l'opinion des étrangers. On le sait , rien ne se traduit, ne se lait entendre dans une antre langue, moins aisément qu'un boa mol. La vigueur mâle et foteenée du langage, les éclats terribles et pathétiques de la passion, retentissent au loin ; mais le ridicule s’évapore, et la plaisanterie perd sa force ou sa grâce. Cependant , les comédies de Shakspeare, pièces d’intrigue plutôt que peintures de mœurs, conservent jiresque toujours sur le sujet même un caractère particulier de gaieté. Du reste, nulle vraisemblance, presque jamais l’intention de mettre la vie réelle sur la scène; et cela, pour le dire en passant , noos explique comment un célè-
bre enthousiaste de Shakspeare accuse dédaigneusement notre Molière d’être /iromitftie, parce qu’il est trop vrai , trop fidèle imitateur delà vie humaine , comme si copier la nature était le plagiat d’on esprit médiocre.... »
Autour de Shak.speare se groupent une foule d’auteurs, dont quelquesuns . bien que lui étant inférieurs , ont laissé derrière eu.x des œuvres d’un grand mérite. Au nombre de ceux-ci est George Chapman, qui nai|uit six ou sept ans avant Shakspeare; Chapman ne coinincnça à écrire pour le théâtre que vers l'an 1.59.5.. On cite de lui une tragédie intitulée Uusstj d’. Imboue, qui a été réinipriinée en 1814 , dans la collection des anciennes pièces de tliéàtre de Dilk, et deux hoiiiies comédies. Tune intitulée Monsieur d’olive, l’autre intitulée tes Larmes de la retire.
Indépendamment de ces drames, Chapman composa différents ouvrages poétiques, et lit une traduction anglaise de r Iliade et de l’Odyssée, dans laquelle il a su faire passer la verve du poète gsec.
Il nous serait impossible de parler de tous les auteurs qui , avec Shakspeare, illustrèrent la scène tragique; aussi nous hornerons-iious ,à citer les principaux. Au nombre île ceux-ci ligurent : 'W'ehster, Middleton, Decker , Marston , Robert Taylor, Tourneur el Rovxley, auteurs dramatiques' qui étaient coiilemporains de Shakspeare. AVebster, après avoir été clerc de la paroisse de Saint-André dans Holborn , et plus tard membre de la compagnie des marchands tailleurs, composa plusieurs tragédies , dont les plus remarquables .sont la tragédie du Diable blanc et celle de la dticïiesse de MalJ'y. Le caractère de Viltoria Corombona , dans la tragédie du Diable blanc, et celui de la duchesse de IMalfy, dans la tragédie de ce nom, annoncent dans l’auteur une grande pui.ssance d’imagination el beaucoup d’originalité dans l’esprit, ainsi qu’une habileté dramatique supérieure. Thomas Aliddieton composa environ trente pièces dramatiques, conjointement avec Decker, Rowley, JoDson, Fletcher et Massinger. La
plupart dea ouvrages dramatiques de cet écrivain sont des comédies ; elles sont remarquables par un talent comique du premier ordre. On cite principalement une pièce tragi -comique intitulée la Sorcière, que plusieurs critiques ont regardée comme ayant servi de source à Shakspeare pour les sorcières de la tragédie de Macbeth. Il est facile de reconnaître cependant des différences marquées en comparant les deux ouvrages. Les sorcières de Middieton n’impriment point dans l’âme du spectateur cette terreur surnaturelle qu’y font naître les sorcières de Macbeth.
Celles-ci sont des êtres sérieux, celles de Middieton invitent à rire. Thomas Decker composa environ trente pièces de comédie , et comme Middieton , il s’associa à d’autres écrivains pour faire ses pièces. Decker ne brille point par une grande imagination ; mais ses draines ont en général beaucoup de gaieté ; ses meilleurs ouvrages sont sa comédie du Fieux fortuné , et celle de l'Honnête prostituée. Dans une pièce intitulée Satyromastix , Decker met en scène Ben-Jonson, et se venge avec beaucoup d’esprit de cet auteur, qui l’avait ridiculisé lui-même sur le théâtre. John Marton qui, dans son temps, parait avoir joui d’une grande réputation comme auteur dramatique, est l’auteur de huit comédies. Cet auteur w laissé de plus un volume de poésies satiriques à l’imitation de Juvénal.
Robert Taylor n’a laissé qu’une comédie; elle a pour titre : le Pourceau a perdu sa perle. Elle fut représentée en 1613 et publiée l’année suivante. On . y trouve de bonnes situations et des scènes pleines d’intérêt; le style s’y fait en général remarquer par une grande clarté, et surtout par sa vigueur. Cyril Tourneur est l’auteur de deux drames, dont l’un est intitulé fe Vengeur, et l’autre l’Athée. Dans la tragédie du Vengeur, le développement des caractères et la conduite de l’intrigue indiquent une grande habileté dramatique ; le dialogue, dans quelques passages, est d’une finesse extraordinaire; la passion y est peinte sous des couleurs vraies, et les images poétiques y abon-
dent. William Rowley doit en partie sa réputation d’écrivain dramatique à la participation qu’il prit dans la composition des pièces de Decker, de Middieton, de Webster, deMassinger et de quelques autres écrivains. Cependant on a de lui une tragédie et trois comédies qu’il composa seul. Ces pièces n’ont d’autre mérite qu’un .style mâle; à cet égard Rowley n’est point inférieur aux auteurs dramatiques les plus distingués de l’époque.
A côté de ces écrivains et sur la même ligne figure Thomas Ileywood.
Cet auteur, le plus' fécond des dramaturges anglais, commença a écrire pour le théâtre en 1596, et ne laissa la plume u’en 1655, époque où fut imprimée sa ernière pièce. Le nombre de ses pièces et de celles auxquelles il prit part est évalué à deux cent vingt. Indépendamment de ses drames , Ileyvood a écrit beaucoup d’autres ouvrages, dont quelques-uns forment d’épais in-quarto et in-folio, et notamment une traduction deSalluste; un volume in-folio , intitulé la Hiérarchie des anges ; une Histoire générale des femmes; un autre ouvrage sur les femmes, qui forme un in-folio d’environ 400 à .500 pages, ouvrage qui fut composé et punlié dans dix-sept semaines. Vingt-sept pièces de cet auteur, parmi lesquelles on remarque les Quatre apprentis de Londres , le Voyageur anglais, le Roi et le sujet, etc., sont restées au théâtre. Un critique a dit de cet auteur : « Heywood, bien que la plupart de ses pièces soient médiocres , est en quelque sorte un Shakspeare en prose; les scènes de ses pièces sont en général naturelles et touchantes ; mais elles n’ont pas cette poésie brillante qui donne de la vie aux moindres objets dans Shakspeare. »
Mais voici deux autres écrivains qui, par leur talent, ne sont point indignes de prendre place à côté de Shakspeare. Plusieurs critiques ont même trouvé heaucoup d’analogie entre eux et le grand écrivain. Ce sont John Fletcher et son ami, Francis Beaumont, qui composèrent leurs pièces en commun. Rien de plus mal fondé, toute-
PÉRIODE DES STUARTS
fois , que cette analogie. Beaumont et Fletcher manquent de cette chaleur entraînante que Shakspeare donne à ses personnages , et avec laquelle il colore leurs discours. Ils n’ont point non plus, comme Shakspeare, cette philosophie profonde qui va scruter la pensée dans le fond de l’ame ; souvent leurs ouvrages portent le cachet de la précipitation et de la négligence, défaut qui toutefois n’est jamais porté à l’excès. Ne leur refusons point toutefois de grandes et brillantes qualités. Le dialogue, de leurs pièces est en général plein d’éclat; leurs drames sont essentiellement poétiques ; la plupart de leurs vers sont doux, harmonieux; on ne saurait en trouver de meilleurs dans la langue, et les passages lyriques qu’ils ont jetés dans leurs pièces sont supérieurs à beaucoup de compositions du même genre. Ils n’ont point l’esprit de suite qui caractériseà un si haut degré Shakspeare, ni l’originalité si pleine d’attraits de cet auteur , ni la variété étonnante que celui-ci sait donner à ses compositions ; le nombre des personnages qu’ils font passer sous les yeux des spectateurs est comparativement trèsrestreint. Mais par l’enchevêtrement des situations, par des contrastes bien ménagés, par des singularités particulières qu’ils prêtent à leur héros, et par l’babiieté avec laquelle ils exploitent ces ressources, ils savent captiver l’attention des auditeurs et les tenir en haleine. Ils l’emportent, par l’intrigue de leurs ouvrages dramatiques et les incidents dont ils les sèment , sur Shakspeare, qui, visant à un but plus élevé , dédaigne d’employer de pareils moyens. Aussi les pièces de Beaumont et de Fletcher, dans les beaux jours du théâtre anglais, étaient -elles plus recherchées que celles de Shasspeare.
Dryden dit à cet égard qu’on jouait deux pièces de Beaumont et de Fletcher contre une pièce de Shakspeare.
L’intrigue de leurs pièces , la finesse du dialogue et les caractères qu’ils donnent à leurs personnages, s’accordaient mieux en effet au goût du public que les élans sublimes de la
poésie de Shakspeare. Le talent de Beaumont et de Fletcher brillait surtout dans la comédie : ce qu’ils semblent avoir compris eux-mêmes ; car ils n’ont composé que dix tragédies, tandis que le nombre de leurs comédies est de vingt-quatre ou de vingt-cinq.
De plus, leurs tragédies renferment des passages comiques dans lesquels, indépendamment d’une grande puissance de poésie , on trouve un grand fonds d’esprit et A' humour.
Unautreauteur remarquable est Ben- Jonson qui naquit en 1574 ; on suppose qu’il commença à écrire en 1593; mais ce ne fut que deux ans après que l’attention du public se porta sur lui. A cette époque, une pièce intitulée Chaque homme a son caractère fut représentée au théâtre de la Rose. Ben- Jonson , qui en était l’auteur , ne quitta plus la plume jusqu’à sa mort.
Ses pièces sont au nombre de cinquante, dont dix comédies , trois satires comiques (c’est ainsi que Ben-Jonson nomme lui-même ses pièces), deux tragédies ; tout le reste se compose de parades et de pièces de circonstance.
Les deux tragédies de Ben-Jonson sont considérées, par tous les critiques, comme des ouvrages insignifiants et comme n’ayant aucun mérite dramatique. Elles sont intitulées Sejan et Catilina. La réputation . de .lonson repose principalement sur ses comédies. Jonson appartient à une école autre que celle de Shakspeare , de Beaumont et de Fletcher ; ses modèles sont Plaute, Téreuce et Sénèque , qu’il s'attache à imiter d’une manière souvent servile. Ses pièces sont, en général , admirables sous le rapport de l’art et de l’élaboration du sujet. A la puissance d’une grande imagination se joignent un cachet d’originalité vraiment extraordinaire,de l’espri t, de l’élouence dans le discours, et, dans plus ’un passage, les élans d’une Lne vraiment poétique; les figures du tableau sont bien dessinées, et chacune sans exception est achevée dans toutes ses parties. Ledialogue, outre qu’il s’applique parfaitement a l’action, est vif, et dans quelques passages on trouve
même beauconp de feu. De plus , l’intrigue est généralement très-bien conduite. Cependant, malgré tant de qualités brillantes, les pièces de Jonson sont généralement froides et ennuyeuses. Rien n’y semble naturel; on y voit toujours une certaine apparence de contrainte et d’exagération qui fatigue. Ajoutons que les personnages de Jonson, quoique le caractère en soit tracé avec vigueur, appartiennent principalement à cette classe d’êtres excentriques qui font exception h la règle commune ; car Jonson va chercher ses personnages parmi ces hommes spéciaux dont les singularités excitent plutôt la pitié que le rire ou l’intérêt.
Il nous reste a citer deux noms pour compléter la revue des dramaturges qui brillèrent sous les Stuarts. L’un est celui de Philippe Massinger, qui naquit en 1584, et commença, dit- on, à écrire pour lethéôtre en lliOG; l’autre est celui de Jacques Shirley. On attribue à Massinger trente-hiiit pièces dramatiques, dont il est resté dixhuit. Massinger , qui avait reçu une éducation brillante, est un écrivain éloquent; peut-être a-t-il moins d’imagination et moins de comique que Jonson , mais il est généralement plus amusant. Il a donné une vigueur extraordinaire à quelques caractères, et notamment .à celui de sir Giles Overreach, dans la Nouvelle manière de payer ses dettes. C’est une création pleine d’observation et de goût. Le style de ses ouvrages est en général d’une grande clarté, et, dans la manière de conduire l’intrigue , l’auteur déploie une grande habileté. .Iaci|ues Shirley naquit en 1594. Sa première pièce , qui a pour titre le Mariage , fut publiée en 1629; il composa environ quarante pièces dramatiques qui sont restées au théâtre anglais. Les qualités de cet auteur sont des caractères bien tracés, un style pur, des incidents qui se succèdent rapidement.
Il règne en outre un grand mouvement dans les scènes.
Après avoir parlé des auteurs, disons quelques mots des acteurs et des théâtres.
Avant le commencement de la guerre civile , il n’y avait pas moins de cinq compagnies d’acteurs à Londres : la première, appelée la compagnie du roi, à laquelle Shakspeare appartenait, jouait, pendant l’été, au théâtre du Globe, dans Southwark, et, pendant l’biver, au théâtre de Blackfriars ; la deuxième compagnie, ou les comédiens de la reine, jouait au théâtre du Phénix, dans Dru ry-lane ; la troisième compagnie, ou les comédiens du prince, jouait au théâtre de la Fortune. Ce thèütre était .situé dans jGolding-lane , paroi.sse de Saiut-Giles*. Venait ensuite la compagnie de la cour de Salisbury, et en dernier lieu , les Enfants du Réveillon, qui jouaient, dit -on, au théâtre du Rœuf rouge, à l’extrémité supérieure de Saint-John’s-street. Lorsque la peste éclata à Londres, l'autorité ordonna la fermeture de.s théâtres, dans la crainte que la réunion d’une fouledepersonnesdans un étroit espace ne servît d’aliment à la contagion ; dans ces circonstances les acteurs quittaient Londres et allaient jouer dans les provinces. .Mais il paraît que l’absence des acteur.s, lorsqu’elle se prolongeait au delà de quelques semaines , causait un vif déplaisir à leurs habitués. Au mois de mai 1636, la peste ayant éclaté avec une grande violence dans la capitale, le conseil privé rendit une ordonnance par laquelle il défendait la représentation des pièces de théâtre; la défense ne fut levée qu’au mois de février de l’année suivante.
Cette mesure eut pour résultat des prolits considérables pour les libraires qui , ayant publié un grand nombre de pièces , les virent achetées avec avidité par le public. Le.s pièces appartenaient en général aux compagnies théâtrales , qui les vendaient à des prix très-élevés. Humphrey Moseley, éditeur du théâtre delicaumont et de Fletcher, dit, dans la préfacé , que les dépenses qu’il a été obligé de faire pour publier une édition nouvelle de ces auteurs, ont été considérables. Il paraît que les propriétaires avaient exigé des prix trèséleves.
Mais de mauvais jours allaient luire
pour le théâtre. Le puritanisme vainqueur en ordonna la fermeture. Une ordonnance de la chambre des lords et de celle des communes , rendue le 2 septembre 1G42, après avoir établi en principe que les amusement.s publics, et notamment les représentations tliéâtrales, ne s’accordaient point avec les calatnités dont l’État était aflligé, déclara que, tout le temps que durerait la guerre civile, les théâtres seraient fermés et que les représentations des pièces seraient interdites. Deux autres causes avaient motivé la mesure adoptée par le parlement; la première avait sa source dans l’esprit religieux dont était animée cette assemblée, et la répugnance qu’elle éprouvait pour les représentations dramatiques; la seconde avait un motif de prudence. Le parlement craignait que les auteurs ne fissent dans leurs pièces des allusions hostiles à l’ordre de choses qu’il voulait établir. Cette ordonnance n’arrêta point le cours des représentations dramatiques, ou du moins elle reçut de nombreuses infractions. Aussi à quelques années de là, la chambre des communes et celle des lords en rendent une nouvelle; celleci enjoignait au lord-maire, aux juges de paix et aux shérifs de la cité de Londres et de Westminster, et des comtés de Middlesex et de Surrev, d’entrer dans toutes les maisons et les autres lieux situés dans le ressort de leur juridiction, où étaient représentées des pièces de théâtre, et de s’emparer des acteurs, qu’ils pouvaient traduire aux assises, afin qu’ils fussent punis comme des vagabonds suivant la rigueur des lois.
Cette ordonnance fut eticore une lettre morte; ce qui obligea la chambre des communes et celle des lords à voter (1 1 février 1C48) une autre loi , dont le préambule s’exprimait ainsi : « Les pièces de théâtre , les intermèdes étaient condamnés par les païens; ces ouvrages ne doivent donc pas être tolérés par des hommes qui professent la religion chrétienne. Ce sont ces ouvrages qui sont la cause des désordres nombreux que nous voyons et qui tendent à exciter la colère et le déplaisir de Dieu. » La loi ordonnait que tous les comé-
fiîT
diens fussent arrêtés et traités comme des vagabonds, conformément aux statuts rendus sous le règne d'Élisabeth et celui de Jacques ; permission était donnée aux magistrats de la cité de Londres , et des comtés de Middlesex et de Surrey , de renverser et de démolir toutes les galeries et les loges construites pour l’usage des théâtres , et d’empêcher toute espèce de représentation théâtrale dans le ressort de leur juridiction; de punir tous les acteurs qui seraient arrêtés de la peine du fouet pour une première offense, et de les traiter comme des vagabonds incorrigibles, conformément à la loi, pour la seconde ; de s’emparer de la caisse du théâtre et d'en appliquer les fonds aux besoins des pauvres de la paroisse; enfin de condamner les personnes présentes à ces représentations à une amende de cinq shellings. La sévérité de cette loi n'arrêta (loint le cours des représentations tln'àtrales. Au mois de septembre suivant, la chambre des communes nomma un magistrat spécial qu’elle chargea d’apprehender au corps tous les chanteurs de ballades, tous les vendeurs de pamphlets séditieux, et de les envoyer à l’armée. Le même officier avait l'ordre de saisir toutes les pièces de théâtre qu'il pourrait trouver. Ce.s nouvelles rigueurs n’eurent pas plus d’efficacité qïie les précédentes. La nobles.se qui demeurait dans les provinces encourageait elle-même cette violation de la loi, en donnant asile aux comédiens, et en leur permeltant de représenter des pièces de théâtre dans leurs châteaux. L’introduction du rand opéra en Angleterre date même e cette époque ; il est vrai qu’on parvint à établir, aux yeux des puritains, une distinction entre l’opéra et les pièces dramatiques. Sir Wdliam Davenant fut le premier qui fit connaître aux Anglais ce genre de divertissement.
Les représentations étaient données à Londres , a Kutland - House ( 1656 ); deux ans apres , Davenant transporta son théâtre a Drury-lane.
La poesie comme la littérature dramatique fut cultivée avec un très-grand succès pendant cette période. Le doc-
leur Drake compte ‘deux cent trente poètes qui vécurent à l’époque de Shakspeare ou dans le demi-siecle qui précéda l’année 1616; depuis 1616 jusqu'à la restauration, on en compte un nombre égal. Les principaux poètes sont: le poète Warner, qui naquit en 15.58 et mourut en 1609; le poète Drayton', qui naquit en 1563 et mourut en 1631 , et Samuel Daniel, qui naquit en 1562 et mourut en 1619. \Varner composa une histoire légendaire de l’Angleterre , depuis le déluge jusqu’au règne d’Élisabeth. Cet ouvrage comprend treize livres ; il est écrit en vers de quatorze syllabes; il eut une grande vogue à son époque , ce qu’il devait au style plutôt qu’à la puissance poétique de l’auteur ; car Warner est un poète inégal , sa poésie consiste presue seulement dans la rime. Toutefois, ans quelques 'passages , l’expression est chaleureuse et brillante. Drayton , son rival, est regardé comme le poète le plus fécond de l’époque ; on lui attribue , indépendamment de plusieurs productions légères, trois ouvTages d’une grande étendue, dont l’un, intitulé les Guerres des barons , fait allusion aux guerres civiles du règne d’Édouard II ; le second , sous le titre de ÉpUres kéroiqties de l' Ângleteri'e, parut en 1598; le troisième, qui se compose de trente livres et qui contient autant de milliers de vers, parut en 1622, sous le titre de Poly-Albion:
cet ouvrage , qui lit la réputation de l’auteur, est écrit en vers alexandrins; c’est une description topographique de l’Angleterre, remarquable non-seulement par son mérite poétique , mais encore par l’instruction variée que l’auteur y déploie. Samuel Daniel est cité pour un ouvrage qu’il composa sous le titre de Guerres civiles entre les deux maisons de Lancastre et rf’TorÆ. Daniel est auteur de plusieurs autres ouvrages poétiques, et notamment d’un poème philosophique dialogué , qui a pour titre : Musophilus. On lui attribue plusieurs tragédies et d’autres pièces dramatiques ; mais ces dernières œuvres n’ont aucun mérite réel.
A côté de ces noms figurent ceux de
Giles et de Phineas Fletcher, cousins du dramaturge, qui tous deux exerçaient la profession ecclésiastique.
Giles est l'auteur d’un poème intitulé la Fictoire du Christ, ouvrage divisé en quatre parties , et écrit en stances de huit vers. Phinéas est l’auteur d’un poème allégorique en douze chants, écrit en stances de sept vers : le titre en est Vile de pourpi-e. L’auteur fait l’anatomie du corps humain, avec toute la précision qu’il aurait pu mettre dans un traité scientifique sur le même sujet; chaque mot a un double sens ; ce qui jette souvent de l’obscurité dans le récit et le rend quelquefois inintelligible. Joshua Sylvester vient après les deux Fletcher. Ses poésies se composent principalement de traductions du français. Il est également l’auteur de quelques œuvres originales. Ses vers sont en général harmonieux et doux , aussi ses contemporains lui donnèrent-ils le nom de Sylvestre à la langue d’argent.
Cette époque compte aussi plusieurs traducteurs distingués. Édouard Fairfax, qui traduisit sous le titre de « Godejfroy de Bouillon » le grand poème épique du Tasse, en est run des principaux. Après lui , vient sir Richard Fanshawe , qui traduisit la Luisiade de Camoèns, le Pastor Fido de Galini, le quatrième livre de V Enéide, les Odes d’Horace et le Querer pro solo uerer du dramaturge espagnol Meno.sa. Indépendamment de ces traductions , Fanshawe composa quelques pièces originales. Ce traducteur se distingue par la pureté et l’élégance de son style, et surtout par la fidelité avec laquelle il rrnd l’original. Un traducteur moderne de la Luisiade de Camoèns, du nom de Mickie, parle avec mépris de Fanshawe, dans plusieurs passages de la préface de sa traduction. Mais c’est à tort ; car en général on s’accorde à reconnaître que la Luisiade de Fanshawe ne le cède en rien à celle de son critique.
Il parut à cette époque un poème remarquable sous le titre de Nosce te ipsum. Cet ouvrage eut quatre ou cinq éditions sous le règne de Jac-
PÉRIODE DES STITARTS.
ques; son auteur est sir John Davies, qui fut avocat général sous Jacques 1'^; il est écrit en vers de dix syllabes qui sont disposés en quatrains. Ce genre de poésie présente de grandes difficultés ; Dryden, qui s’en est servi dans son ouvrage de V Anneau admirable, ne les a pas toutes surmontées; la principale est de terminer le sens de la phrase à la fin de chaque quatrain, comme l’exige cette forme de poésie.
Davies a su triompher de ces difficultés avec beaucoup de bonheur , et le meilleur éloge à faire de son travail est de répéter les paroles d’Hallam à l’égard de son livre. • Aucune langue, dit Hallam, ne saurait produire un poème d’une aussi grande étendue, où l’on puisse trouver des pensées plus condensées, et des vers faibles en aussi petite quantité. »
Les poètes de cette époque ne le cèdent pas par lé nombre aux dramaturges. Citons les noms principaux :
AVilliam ^Drummond, de Hawthornden , près d’Edimbourg, fut le premier parmi ses compatriotes qui essaya d’écrire en anglais. Ses vers sont généralement d’une grande douceur, et personne , parmi ses rivaux anglais , ne l'emporta sur lui pour l'imitation de la poésie italienne. Sir John Denham, sous le rapport de l’imagination , du sentiment, et de l’élégance des vers, est l’égal de Drummond. Cet auteur composa un grand nombre de poésies diverses, et notamment des chansons et des pièces fugitives qui sont pleines de gaieté et d’animation. Le docteur John , doyen de Saint-Paid , et Coley, pour leurs poésies lyriques, viennent après eux. Robert Herrick , qui exerçait des fonctions ecclésiastiques, publia, en 1648, un ouvrage intitulé les Uespérides; George Herbert est l’auteur d’un ouvrage intitulé le Temple, qui eut six ou sept éditions dans un court espace de temps. Carew, Suckling et Lovelace marchent sur leurs traces. Carew est peut-être le premier des poètes lyriques anglais dont les vers joignent, au poli et à runiformité du mouvement, l’élévation du style et iejiaturel du langage de la vie ordi-
ANGLETEBRE. — t. II.
naire. Sir John Suckling, bien qu’inférieur à Carew, l’emporte sur lui par l’élégance et la gaieté qu’il donne à ses œuvres. On cite sa ballade sur les noces de lord Broghill et de lady Marguerite Howard. Les œuvres de Richard Lovelace se composent de deux petits volumes de poésies badines : le premier, intitulé Lucasta, parut en IG49; le second, intitulé Poème posthume, fut publié en 1659, un an après la mort de 1 auteur. André Marwell , poète distingué, George Wither, qui composa également un grand nombred’ouvrages en prose, Milton, Walter Dredin, Cowley, auteurs qui publièrent différents poèmes sous le règne de Charles I"’ , ferment la phalange des poètes. Mais comme leur réputation n’atteignit son apogée qu’à l’expiration de l’époque
3 ne nous traitons , nous ne parlerons e leurs œuvres que dans le livre suivant.
La littérature en prose du dix-septième siècle est essentiellement théologique; la religion est le grand mobile sur lequel roulent toutes les pensées. On peut comprendre l’intérêt qu’inspirait la controverse religieuse, quand on voit que les deux rois dont les règnes remplissent la période qui nous occupe, laissèrent à l’Angleterre une foule d’ouvrages tliéologiqucs écrits par eux-mêmes. Jacques n’avait encore que vingt-deux ans lorsqu’il publia , sous le titre de Méditations utiles, un sermon sur un passage de V Apocalypse. Quelque temps après, il composa une autre méditation sur plusieurs versets de l’un des chapitres du livre des Chroniques ; ensuite ce furent ses méditations sur l’Oraison dominicale et sur quelques versets du vingt-septième chapitre de saint Matthieu. Sa Démonotogie parut en 1597 ; sa Véritable loi des monarchies libres parut en 1598; le Basilicon Doron ou Conseil à mon fils, le prince Henri, parut en 1599; {'Apologie du serment d’allégeance parut en 1605: tous ces ouvrages sont théologiques. Le docteur Montagne, évêque de AVinchester , en lit une ^ition en 1610. Inutile de dire que Jacques était un mauvais
écrivain, et que les ouvrages sortis de sa plume n’ont aucune valeur théoloique ni littéraire. Les ouvrages attriués à Cliarles I" , si l'on en excepte ses discours au parlement , ses lettres et ses dépêches politiques, sont tous théologiques. Ses ouvrages furent d’abord publics à la Haye aussitôt après son exécution , sous' le titre de Reliffuiæ sacræ Caroliiiæ; et, de 1650 à 1687, il en parut deux éditions en Angleterre, sous le titre de Basilika.
Quelques-uns sont regardés comme étant sortis d’une plume autre que la sienne. Tel est, par exemple, l’ouvrage qui a pour titre : Conduite de Sa Majesté clans sa solitude et ses souffrances, ouvrage qui est attribue au docteur Gaudin. Les productions littéraires les plus importantes de Charles se composent des documents qu’il écrivit à Newcastle, en 1616, pour défendre l’épiscopat contre Alexandre llenderson , ecclésiastique écossais , qui soutenait les doctrines du presbytérianisme, et des œuvres qu’il composa sur le même sujet , lorsqu’il était à Newport , en 1648, et qu’il négociait avec les envoyés du parlement. Charles a laissé également quelques vers; on cite ceux qu’il composa pendant sa captivité au château ae Carisbrook. Celte pièce a pour titre : Un roi dans le malheur, ou Prière au roi des rois.
On y trouve une puissance poétique remarquable et une grande connaissance de l’art.
La plupart des oeuvres théologiques du dix-septième siècle consistent en sermons et en traités de controverse.
Ces œuvres, en général , n’ont point de mérite réel , et , sauf quelques rares exceptions, elles sont tombées dans l’oubli. Les prédicateurs les plus renommés étaient : le docteur Lancelot; André , évêque de Winchester, qui fut un des théologiens choisis pour la traduction de la Bible, et qui composa plusieurs volumes de sermons; Donne, le poète, qui écrivit beaucoup sur des sujets religieux : on a de lui un traité contre le catholicisme , intitulé le Pseudo-Martyr , et plusieurs autres ouvrages sur la religion; Joseph Hall,
qui naquit en 1524, et qui fut successivement évêque d’Exeter et de Norwick, et qui était l’un des théologiens les plus instruits,ainsi que l’undes prédicateurs les plus éloquents de l’époque. Ses premières œuvres furent des satires ; il étudiait alors à Cambridge, et n’avait encore que vingt-trois ans; l’année suivante il publia trois autres livres de satires. « Ses ouvrages , nous dit un critique, ont un cachet de précision auquel la poésie anglaise n’était jamais arrivée avant lui ; le style en est animé , on y trouve beaucoup de sensibilité. >> Les ouvrages en prose de Hall sont très- volumineux.
Deux autres théologiens renommés viennent à la suite de ceux que nous venons d’indiquer; l’un est John Haies, qui naquit en 1584 et mourut en 16.)6; il est l’auteur de plusieurs écrits dont le principal a pour titre : Discours sur le scliismè. Les œuvres de Haies furent publiées , après sa mort, en 1 vol. iu-4" , avec ce titre ; R stes précieux de Cimmorlel Haies. Le second est AVilliams Chillingwonh , à qui ses admirateurs ont également appliqué l’épithète d'.iminortel; il est cité pour son ouvrage qui fut publié en 1637, sous le titre de : La religion des protestants est un sûr moyen de conduire au salut. Les noms de Jeremy Taylor, de Barow , ceux de Henri Moore et de Cudworth, bien que quelques-unes de leurs œuvres aient été publiées avant la restauration, appartiennent à la période suivante.
La littérature philosophique Ql uu grand pas à cette époque, et nos regards s’arrêtent tout d’abord sur la personne de François Bacon. La Revue britannique , dans un morceau remarquable, nous donne sur la vie et les ouvrages de ce grand homme des détails pleins d'intérêt que nous allons transcrire.
« Tout le monde, dit ce recueil , sait que François Bacon eut pour père sir Nicolas Bacon, garde des sceaux d’Angleterre pendant les vingt premières années du règne d’Elisabeth. La juste renommée du pète a été rejetée dans l’ombre par la gloire du fils ; mais Ni-
PÉRIODE DES STUARTS
colas Racon n’était pas un personnage ordinaire. Il avait épousé en secondes noces une des filles de sir Anthony Cook , précepteur d’Édouard VI , et avait donné assez de soins à l'éducation de ses filles pour que, même à cette époque, la variété de leurs talents les fit remarquer parmi les femmes à la mode; l’une d’elles, Catherine, qui devint plus tard lady Kiligrew, faisait des hexamètres et des f'entamètres latins que les professeurs les plus difficiles eussent avoués. Mildred, que lord Burleigh prit pour femme , remportait ( s’il faut en croire Roger Asham) la palme des études grecques sur tous ses compatriotes, lady Jane Gray exceptée. La mère de Bacon, qui se nommait Anne, philologue et théologienne, soutenait avec l’évêque Jewell une correspondance grecque, et traduisit l’apologie de ce dernier du latin en anglais, sans que l’archevêque Parker pdt trouver une seule correction à y introduire. Elle traduisit aussi plusieurs sermons de Bernard Ochin, sur la prédestination et le libre arbitre; fait d’autant plus curieux, que Bernard Ochin appartenait à cette petite armée de réformateurs italiens, audacieuse mère de la secte socinienne , et sur laquelle tombaient à la fois les anathèmes de Rome et de Genève, de Wittemberg et de Zurich.
« François Bacon, le plus jeune fils de sir Nicolas Bacon, naquit dans l’hdtel de son père ( York-House, strand ), le 22 janvier 1551. Sa santé était trèsdélicate; circonstance à laquelle on doit attribuer en grande partie les habitudes sédentaires, graves et studieuses, qui le distinguèrent de bonne heure. Élisabeth , comme on sait, s’amusait beaucoup de son air grave et composé et de la précocité de ses saillies; elle le nommait son petit garde des sceaux. Tout enfant, il quitta un jour ses compagnons de jeu , pour aller observer la c.üuse d’un éclio singulier qui partait d’une cave voisine.
« A douze ans, il s’occupa de théories fort ingénieuses sur la prestidigitation et sur l’escamotage, art qui mérite d’attirer l’attention spéciale des philo-
sophes, ainsi que l’observe Dugald Stewart. Ce sont des bagatelles auxquelles l’élévation atteinte plus tard par Bacon a donné de l’intérêt.
« A treize ans, il fut inscrit sur les registres de Cambridge, qui avait alors pour gouverneur Whitgitt , depuis archevêque de Cantorbérv. Prêtre aux vues étroites, à l’âme basse et tyrannique , Whitgift avait gagné son pouvoir par la servilité et radulation.
« Il persécutait avec une impartialité cruelle ceux qui partageaient la doctrine de Calvin « sur l'Église » et ceux qui repoussaient ses théories « sur la réprobation. » A l’époque dont nous parlons, il se trouvait dans un état de chrysalide, état intermédiaire entre le sycophante et le bourreau ; prêt à rejeter sa peau d’esclave et à revêtir celle d’oppresseur, il s’indemnisait des hommages serviles qu’il croyait devoir rendre aux ministres, par le despotisme secondaire qu’il faisait subir aux membres de son collège.
•< Avouons qu’en protégeant l’indépendance de Cambridge , en défendant le plus beau sanctuaire de l'éducation publique en Angleterre, en résistant bravement à ceux qui voulaient faire du collège de la Trinité une succursale de f école de Westminster , il a rendu aux lettres un service éminent. C’est le seul acte honorable de sa longue vie publique.
« On a prétendu que Bacon méditait dès lors la grande révolution intellectuelle à laquelle son nom est à jamais attaché; assertion parfaitement invraisemblable et qui manque de preuves.
Comment croire que l’intelligence la plus puissante ait conçu de tels desseins dans un âge si tendre? Il est seulement vrai que Bacon , après trois ans de séjour, quitta les murs paisibles de Cambridge, plein de mépris pour les études universitaires, convaincu de leur inutilité et de leur vice radical, dédaigneux des sérieuses bagatelles auxquelles les sectateurs d’Àristote avaient consacré tant de soins, et assez peu respectueux envers Aristote luimême. A seize ans, il visita Paris qu’il habita quelque temps , confié à la sur-
Teillanre de sir Amias Pawlet, envoyé d’Élisabeth à la cour de France, un des ministres les plus intègres et les plus capables qu’elle ait jamais employés. C’était pour la France une époque d’agitation déplorable. Huguenots et catholiques, ramassant leurs forces éparses, se préparaient à soutenir la crise la plus longue et la plus acharnée de cette guerre aux mille combats , pendant que le prince, qui aurait dû protéger et contenir les deux partis, perdait l’autorité de sa couronne par la dégradation profonde où le plongeaient ses extravagances et ses vices. Bacon, cependant, parcourut plusieurs provinces de France; il passa quelques mois à Poitiers, et nous avons la preuve que , pendant son séjour sur le continent , il ne négligea pas la littérature et la science ; mais la diplomatie et la statistique furent les principaux objets de son attention , et ce fut alors qu’il rédigea ces notes sur l’état de l’Europe, qui ont été imprimées dans ses œuvres.
L’art d’écrire en chiffres et celui de déchiffrer l’occupèrent particulièrement :
un chiffre dont il est l’inventeur, et qui en effet est d’un emploi fort ingénieux, se trouve rapporté dans son de ydrgumeniis. En février 1580, la mort presque subite de son père le rappela en Angleterre.
« A son retour, il demanda au gouvernement une position qui lui permît de se livrer tout entier à la littérature et à la politique; elle lui fut refusée, et ce refus doit surprendre. Ses prétentions étaient modestes, ses droits héréditaires incontestables; la reine l’avait honorablement distingué ; son oncle était premier ministre ; et tout ministre eût voulu enrôler sous les drapeaux du gouvernement une capacité déjà si éminente. Mais les Cécils, qui le dédaignaient, ne négligeaient rien pour le maintenir dans l’obscurité. On ne lui attribue aucun tort envers eux :
naturellement doux, d’un caractère facile , François Bacon , qui, pendant sa vie, prépara ses succès avec une vigilance sans égale , et poussa jusqu’à un scrupule qui n’est pas à l’abri du reproche , la crainte de blesser les puis-
sants , ne donna sans doute aucun prétexte de mécontentement à un parent qui pouvait , ou le servir d’une manière essentielle, ou lui nuire de la façon la plus grave. Mais le grand trésorier Cécil avait un fils , plus jeune de quelques mois que Bacon , élevé avec un soin extrême, initié dès le premier âge aux intrigues des cours et aux mystères de la diplomatie. Le temps était venu où Robert Cécil allait paraître sur la scène de la vie publique, et le cœur de Burleigh n’avait pas de plus vif désir que de transmettre à ce fils ses dignités et ses honneurs. Sa tendresse et sa partialité de père ne lui cachaient pas la distance qui séparait les deux cousins, et la supériorité de François sur Robert, tout instruit et capable que fût ce dernier. Aussi Burleigh ne fit-il absolument rien pour sou neveu, qui ne reçut de lui ni un état qui le fît vivre, ni lès moyens de vivre sans état : conduite que Bacon lui-même attribuait à la jalousie inspirée par sa supériorité. « Ayez soin , écrit-il plus tard à Villiers, de protéger, de soutenir, d’encourager les. hommes distingués , à quelque classe qu’ils puissent appartenir ; sous les Cécils père et fils, il suffisait de sortir de ligne pour être étouffé.»
« Burleigh opposa donc aux prières de son neveu François une résistance inébranlable. Bacon , fils du beau-frère de Burleigh, de son ami intime, de son collègue le plus actif, s’épuisa en vaines supplications , adressées tour à tour à son oncle et à sa tante , et son insistance devint humble jusqu’à la servilité. De tous les jeunes gens de son époque , celui qui promettait le plus ne put obtenir un petit emploi ; forcé de se réfugier dans l’étude de la jurisprudence , il se fit admettre à Gray’sinn, où , pendant quelques années, il travailla dans l’obscurité. Son érudition de légiste a été discutée et môme niée : l’opinion générale, à cet égard, paraît avoir été celle que la reine Élisabeth exprima. «Bacon, disait-elle, est très-savant et a beaucoup d’esprit ; ses connaissances légales sont peu profondes , mais il en tire le
PÉRIODE DES STUARTS
meilleur parti possible. » Nous sommes tentés de croire que les Cécils propagèrent cette opinion , et n'oublièrent ni insinuations , ni mensonges pour la répandre. Édouard Coke la proclama ouvertement avec cette insolence de haine qui lui était habituelle. Tout ce qui , en rabaissant le génie, console la médiocrité souffrante et envieuse, est ordinairement bien accueilli d’elle. Ce devrait être , pour quelque avoué stupide, un plaisir inexprimable de savoir que le premier orateur de son siècle , le plus profond penseur de l’Angleterre, ne connaissait pas aussi bien que lui les barbares et minutieuses coutumes des vieux codes anglais, et ne distinguait pas aisément le statut du Sastard E igné de ceUti de la Mulier puisnée, ni le common ofpiscarij de celui du freefishery.
« Le jeune avocat trouvait plus de justice au dehors que dans sa famille; a vingt-six ans, il fut nommé assesseur dans son collège d’avocats , et , deux ans plus tard, lecteur pour le temps du carême; enfin, en 1590, il reçut le titre de conseiller extraordinaire de la reine, première faveur qui n’était accompagnée d’aucun profit. Toujours en instance auprès de sa puissante famille pour obtenir une position assurée , et qui ne le forçât pas à un labeur d’esclave , il subit, avec une sérénité et une patience qui touchaient à la bassesse , la mauvaise iiurneur de son oncle et les ironies de ses cousins, qui se moquaient sans cesse de sa rêverie contemplative, perdue, disaientils , dans les nuages d’une philosophie trop sublime pour s’abaisser aux affaires de la vie commune. Bien du temps se passa avant que les Cécils, dans un accès de générosité ou de caprice , lui procurassent la réversion de f’enregistrementde la chambre étoilée ; place lucrative, mais qui ne fut vacante que beaucoup d’années après, et qui laissa Bacon dans la nécessité de travailler encore pour le pain de chaque jour.
« Nomme membre du parlement pour le comté de iMiddlesex, il y siégea en 1593, et ne tarda pas à se faire une ré-
putation de debater. On reconnaît, dans les fragments des discours que nous possédons de lui , cette richesse d’imagination et cette force d’expression compacte qui caractérisent ses écrits. L’étendue si variée de sps connaissances lui permettait d’amuser l’auditoire et de soutenir son attention par une foule d’allusions heureuses qui pourraient bien nous sembler pédantesques ou puériles, mais qui n’en paraissaient pas moins agréables au goût de cette époque. « J’ai connu de nos jours < ainsi s’exprime Ben-.fobnson , juge irréfragable ) un orateur puissant, plein dé gravité dans son langage, noblement satirique toutes les fois qu’il pouvait se permettre une épigramme et la lancer. Personne ne parlait plus nettement , avec plus de poids, et ne souffrait moins de vide et moins de paroles oiseuses dans ce qu’il avait à dire; chaque partie de son discours avait une valeur propre ; on ne pouvait ni tousser ni se permettre une distraction sans s’exposer à perdre quelque chose d’excellent ; il était ror la où il parlait, réjouissant ou irritant ses juges, suivant son bon plaisir. Nul ne disposait avec une force plus sou-verainedes affections de ses auditeurs ; on ne craignait qu’une chose, de cesser de l’entendre. » Sans doute Johnson , à une époque où la chambre des communes était inaccessible au public, n’avait entendu Bacon parler que devant ses juges. Ce philosophe , observateur délicat de toutes les convenances , n’employait sans doute pas, en face du parlement, la même éloquence dont il se servait à la cour du banc du roi; mais l’élégance d’élocution et de diction qui le distinguait se faisait remarquer a la fois chez le représentant du comté et chez l’avocat de la reine.
« Le jeu politique que Bacon essaya de jouer alors était diilicile ; conserver la faveur de la cour et conquérir celle du peuple. De lui seul peut-êtie on pouvait espérer le succès d’une telle entreprise; capacité rare , maturité précoce de jugement , sang - froid inébranlable, grâce parfaite de manières, il fallait tout cela pour ne pas échouer
complètement. Une fois seulement, un élan de patriotisme l’emporta loin des bornes de la prudence, élan qui lui coûta de longs et amers remords , et qu’il se garda bien de répéter. La cour demandait des secours considérables , et les demandait à l’instant même. « Il faut donc , s’écria Bacon avec toute l’énergie qui caractérisa plus tard le long parlement, que pour satisfaire à ccs demandes les gentilshommes vendent leur vaisselle, et les fermiers leurs pots d’étain ? Nous sommes ici pour interroger la santé du royaume et sonder ses plaies, non pour l’écoreher vif. Voici les dangers que nous courons : mécontenter le peuple et compromettre la sûreté de Sa Majesté , qui a besoin de l’amour de ses sujets bien plus que de leur argent; faire espérer aux princes qui lui succéderont une complaisance jiareille à la nôtre, et Jeter dans l’avenir un antécédent malheureux pour nous comme pour nos descendants. Lisez l’histoire : elle dit que parmi les nations , la nation anglaise ne se distingua jamais par la bassesse, la soumission et la facilité d’accorder les impôts. » Cette explosion de patriotisme irrita , de la manière la plus vive , la reine et les ministres.
" En 1594, la place de procureur général vint à vaquer ; Bacon espéra l’obtenir. Essex fit de la cause de son ami sa propre cause; il sollicita, promit, menaça , mais en vain. Probablement l’antipathie des Cécils pour Bacon s’était récemment envenimée de la nouvelle liaison qui l'attachait au comte.
Un jour, Robert Cécil , sur le point de devenir secrétaire d’État, se trouvait dans le même carrosse qu’Essex.
« — Milord, dit Cécil, la reine veutqiie la place d’avocat général soit remplie sans aucun délai. Je supplie Votre Seigneurie de vouloir bien m’apprendre quel sera son protégé.
— Votre question me surprend, répondit le comte; je tiens pour François Bacon, votre cousin-, je le défends contre tous et le porte à la face de tous : le monde entier fe sait, et vous ne pouvez l’ignorer.
— Bon Dieu ! je m’étonne que Votre Seigneurie se donne tant de peine pour une œuvre qui vraisemblablement ne. réussira pas! Est-il un seul exemple d’une telle place livrée à l’inexpérience d’un aussi jeune homme?
— Je n’ai pas besoin d’aller loin, reprit le comte qui savait que Cécil, moins âge que Bacon , devait au premier jour être nommé secrétaire d’État, pour vous citer l’exemple d’un homme plus jeune que François, moins expérimenté, moins insti-uit, sir Robert , et qui fait les plus grands efforts pour obtenir des fonctions d’une importance bien plus haute.
— J’ose dire, milord , que je crois ma capacité de niveau avec la place que je sollicite, et que les longs services de mon père justifient la faveur de la reine. Quant à mon cousin Bacon , s’il se contentait de la place de procureur général , cette demande serait de plus facile digestion.
— Digestion I s’écria Tardent jeune homme, qui sentait bien que Ton ne ouvait comparer ni la capacité de Roert à celle de François, ni même les services de leurs pères. N’employez pas de tels mots. Il faut que François devienne avocat général; j’y emploierai tout ce que j’ai de crédit, de pouvoir, d’autorité, de relations. Je disputerai pour lui cette place à quiconque voudrait l’occuper. Quiconque I empêcherait de Tohteiiir me le payerait cher. Pensez à ce que je vous dis , sir Robert. Je me déclare ouvertement ; et je ne puis trop m’étonner que le grand chancelier et vous, vous vous obstiniez à repousser votre cousin pour avancer un étranger. Mettez dans la balance ses droits et ceux de son compétiteur; vous reconnaîtrez u’il est impossible d'établir la moinre comparaison entre Tun et l’autre.»
O Ce fut p«i de temps après que Bacon publia son premier ouvrage ; le petit volume des Essais , dont plusieurs éditions successives grossirent considérablement l’étendue , obtint tout d’abord le succès populaire qu’il méritait. Bientôt, réimprimé, traduit en latin , en français, en italien, il fit , du
PÉRIODE DES STUARTS
premier coup, la réputation de son tentative aux barricades parisiennes, auteur; mais sa réputation , en s’ele- « Quand on le vit mettre en œuvre vant, ne relevait pas sa fortune. Fort son talent d’avocat pour verser le sang embarrassé dans ses affaires, un joail- du comte, et son talent littéraire pour
lier le fit arrêter pour une dette de souiller la mémoire du comte, un cri
300 liv. St. Cependant la générosité général d’improbation s’éleva; sourde d’Essex se montrait infatigable. En révolte qui dura tant que vécut F.lisas’embarquant pour l’Espagne, en 1596, beth.
il adressa plusieurs lettres à ses amis « Bien vu à la cour. Bacon ne tarda
pour leur recommander les intérêts de pas à s’apercevoir que les chances de
Bacon pendant son absence son avenir n’étaient nullement com-
o Mais bientôt Essex eut à répondre, promises par la mort d’Élisabeth. Il devant le conseil , de sa conduite en voulait être fait chevalier , pour deux Irlande; Bacon repoussa lé.gèrement et raisons assez plaisantes : d’abord, comme par manière d’acquit la triste parce que la moitié des citoyens de obligation d’attaquer un ami intime; Londres ayant reçu du roi l’ordre de puis, se livrant tout entier à la reine, chevalerie, il se trouvait le seul des il fut l’accusateur public d’Essex. Il membres de Gray’sinn qui eûtéchappé ne se contenta pas ae développer les à cet honneur, distinction qui lui défaits qui condamnaient l’accusé; es- plaisait fort; ensuite, parce que, dit-il, prit, woquence , ressources, .savoir, il il avait rencontré une fille d’alderman, prodigua tout, non pour prouver un jolie, fort de son goût, et qu’il voulait délit évident en lui-même, mais pour épouser. Robert Cécil, son cousin, arracher au malheureux le bienfait des qu’il pria de s’intéresser à lui, decirconstances atténuantes, qui, nulles manda pour Bacon cette faveur, etl’obsous le point de vue léçal , pouvaient tint. Il fut l’un des trois cents barondiminuer sa culpabilité morale, et, nets qui, le jour du couronnement, sans obtenir son acquittement, ame- furentbonorésdeeetitre,sicethonner une demande en grâce et le pardon neur prodigué pouvait passer pour de la reine. Essex disait , pour pallier honneur. Bientôt après, la fille de l’alla frénésie extravagante de sa conduite, derman Barnham s’unit à lui en légique des ennemis acharnés et invétérés time mariage.
le pressaient de toutes parts; que, «Sous le règne de Jacques, la fortune ruiné par eux dans son crédit, il avait de Bacon suivit une progression ravu sa vie menacée, et que son déses- pide. Avocat au conseil du roi, en poir était né de leurs persécutions. 1601 , avec un salaire de 40 livres par Cela était vrai. Bacon ne l’ignorait an; doté d’une pension de 60 livres pas; il affecta de traiter ces allégations par an; procureur général en 1607, de vains prétextes. Il osa comparer avocat général en 1612, il se distin- Essex à Pisistrate qui se disait exposé gua dans le parlement par l’appui utile au glaive de ses ennemis et qui devint et actif qu’il donna à rune des mesule tyran d’Athènes. A ces mots Essex res qui tenaient le plus au cœur du éclata. Interrompant l’ingrat Bacon, roi , mesure excellente , la réunion des il le somma de quitter son rôle d’accu- deux couronnes d’Écosse et d’Angle- SDteur, d’aller s’asseoir au banc des terre. Son habileté décida plusieurs témoins et de dire si, lui Bacon, l’an- grands et utiles changements dans la cien ami d’Essex, n’avait pas vingt jurisprudence; et, au milieu de tant fois avoué, même par écrit, la réalité de travaux, il trouva encore du Idtsir des faits qu’il niait aujourd’hui. Bacon, à consacrer à la philosophie et aux letnous avons peine à continuer ce récit très. Le Progrès de la science, dont honteux , éluda la question par une le développement produisit plus tard réponse équivoque, et, par une allu- le de Argumentis, parut en 1605. sion plus odieuse encore, il compara En 1609, il publia la Sagesse des an- Essex au duc de Guise, et sa mile ciens , qui ajoute peu de chose à sa
renommée, mais qui, sortie d’une autre plume , passerait pour un chefd’œuvre. d’esprit et de savoir. Cependant le Novum organum avançait lentement, et quelques fragments de ce livre extraordinaire, soumis à l’examen des hommes les moins disposés à reconnaître la solidité des vues de l’auteur , avaient excité en eux une admiration profonde pour son génie. « Bacon est un maître ouvrier, disait sir Thomas Bodley, fondateur de la bibliothèque Bodleïenne, après avoir parcouru les cogitata et visa, matériaux précieux qui servirent ensuite à former le volume oraculaire dont nous parlons ; et l’on ne peut nier que l’ouvrage entier n’abonde en traits merveilleux sur l’état actuel de la science, et en contemplations admirables sur les moyens d’accroître ses ressources.
En 1612 parut une nouvelle édition des Essais augmentés <f Essais nou~ veaux et supérieurs aux premiers.
Tant de travaux n’empêchaient point Bacon de préparer l’œuvre la plus difficile, la plus glorieuse, la plus utile, que sa vaste capacité pût accomplir, le Digeste, et la Compilation analytique des lois de U Angleterre.
» Mais, dans ce moment même, il S’occupait à pervertir ces lois et à les plier aux volontés les plus honteuses du despotisme. Olivier Saint- .lean , pour avoir soutenu que le droit de prélever des impôts , sous le titre de secours volontaires {bénécolences), n’appartenait pas au roi, comparaissait devant la chambre étoilée. Bacon fut chargé de poursuivre ce généreux citoyen , dont la conduite virile et constitutionnelle lui valut 5,000 livres d’amende (125,000 fr.) et la prison, sous le bon plaisir du roi. Vers la même époque, nous le trouvons impliqué dans une affaire plus triste encore. Un vieil ecclésiastique , nommé Peacham , était accusé de trahison pour avoir conservé parmi ses papiers un sermon , peut-être son ouvrage , peut-être celui d’un autre, mais qui n’avait jamais été prononcé et qu’il paraissait n’avoir jamais eu l’intention de prononcer. Dans ce temps de servi-
lité universelle, les plus serviles avocats trouvaient l’affaire embarrassante et les preuves peu concluantes. Bacon se chargea de lever les difficultés, d’imposer silence aux scrupules des juges, et de forcer les aveux de Peacham en le soumettant à la torture. Il trouva trois juges du banc du roi de facile accommodement; Coke seul résista.
C’était un homme étrange ; ce pédant cruel et bigot joignait à ses vices certaines qualités dures et farouches, qui ressemblaient assez grossièrement, il est vrai , aux plus nobles vertus de l’homme public. D’une arrogance insultante pour les jeunes avocats , barbare et inexorable pour les accusés, il faisait mentir l’axiome qui prétend que la bassesse envers les supérieurs s'allie toujours à la tyrannie envers les inférieurs. Cet homme féroce résistait au roi et bravait ses favoris. Détestable et odieux quand il avait affaire aux faibles et qu’il avait tort; en face des grands, et lorsqu’il avait raison, son attitude était fière et magnifique : on ne pouvait s’empêcher de comparer , avec la servilité générale , son arrogante et sourde opposition , son obstination invincible. Dans cette occasion»
il oppo.sa d’abord une résistance déterminée et hargneuse, et déclara qu’un juge qui s’entendait avec l’avocat de la couronne et conférait avec lui, relativement à une cause sur laquelle il devait prononcer plus tard , se rendait coupable d’un délit. Pendant quelque temps il se tint à l’écart ; mais Bacon était aussi persévérantqu’habile.« Je ne désespère pas tout à fait, écrivait-il au roi , de ramener lord Coke, en lui faisant comprendre que son obstination le laissera seul de sou avis ; >• en effet. Coke finit par suivre à regret l’exemple de ses confrères. Mais , pour convaincre Peacham , il ne suffisait pas de trouver des juges, il fallait trouver des faits. Le malheureux vieillard fut mis à la torture et interrogé par Bacon pendant le supplice. Vaine barbarie , aucun aveu ne lui échappa , et Bacon écrivit au roi que Peacham était « po.ssédé d’un démon muet. » Le jour du procès arriva; Peacham fut con-
PÉRIODE DES STUARTS
damné ; mais la futilité de i’accusation était si scandaleuse que le gouvernement eut honte de mettre la sentence à exécution : on laissa le vieillard languir dans un cachot pendant le peu de vie qui lui restait.
« Longtemps cette ignoble ambition fut heureuse. Habile à discerner le courtisan auquel la faveur royale pillait s’attacher; pénétrant, avant le rof lui-même , le secret des passions et des préférences du roi , Bacon attacha sa fortune à celle de Villiers , au moment où l’armée moins clairvoyante des solliciteurs vulgaires pliait devant la toute-puissance de Sommerset. TJn crime mystérieux et terrible renversa ce dernier. Villiers , qui n’a plus de rival , s’élève d’un élan rapide au .sommet du pouvoir. Villiers avait de gr-’iides obligations à Bacon ; cadet d’une famille assez obscure , tout jeune encore , Villiers entrait à peine dans la carrière de la faveur , et l’œil le plus perMnt ne pouvait guère entrevoir à quelle distance il devait laisser ses rivaux. Bacon, parvenu à la virilité, jouissait de toute sa renommée, comme écrivain , comme membre du barreau, comme homme politique; son appui était précieux et son conseil utile au jeune et brillant aventurier qui briguait l’amitié du monarque. En 1616, Bacon fut nommé membre du conseil privé, en 1617, garde des sceaux.
« Le 7 mai de la même année , au commencement de la session judiciaire.
Bacon , à cheval , ayant à sa droite le grand trésorier, à sa gauche le garde du sceau privé , précédé d’un bataillon de jeunes avocats et d’huissiers , suivi d’une longue armée de pairs du royaume, de conseillers d’État et de juges, se rendit en grande pompe à Westminster, et, dans une liarangue pleine de gravité et de dignité , prouva qu'il n’ignorait pas l’étendue de ces devoirs qu’il savait si mal pratiquer. Dans ce jour de triomphe, de gloire, d’orgueil, qui le rehaussait aux yeux du vulgaire, ^ut-être à ses propres yeux, il ne pouvait s’empêcher de reporter un long regard de tristesse et de regret sur le bonheur des études philosophi-
ques, son inclination naturelle, comme il l’avouait lui-même, et qui lui étaient devenues presque étrangères.
« Les annales de l’histoire d’Angleterre n’ont pas d’époque plus sombre et plus honteuse que le laps de temps pendant lequel Bacon fut grand chancelier. Tout était désordre à l’intérieur et à l’extérieur.; à l’exécution de Raleigh , lâche assassinat , succédèrent la guerre de la Bohême , les succès de Tilly et de Spinola, la conquête du Palatinat , l’exil du gendre du roi, la tyrannie de l’Autriche , l’abaissement complet du protestantisme. On riait partout de la lâche et incertaine politique de l’Angleterre ; cet amour de la paix qui eût mérité l’estime , si Jacues avait aimé son peuple , ne procéait évidemment (|ue de la lâcheté. Au même instant où le roi refusait les subsides aux alliés naturels de l’Angleterre, il avait recours sans scrupule aux illégalités les plus flagrantes pour enrichir les Buckingham et écraser de leur splendeur l’ancienne aristocratie.
Impôts sous le titre de dons , patentes de monopole multipliées , tous les expédients financiers que l’on aurait pu inventer à la fin d’une guerre ruineuse, furent mis en jeu pendant cette honteuse paix.
« S’il faut attribuer les vices de l’administration à la faiblesse du roi , à la légèreté et à la violence du favori , Bacon , grand chancelier , fut aussi coupable qu’eux : il doit répondre à la postérité des odieuses patentes sur lesquelles il apposa le sceau de l’État.
« Non moins coupable, comme juge, il se laissa dicter la plupart de ses décisions par Buckingham; il savait toute rignommiedecetteconduite: «Jamais, avait-il dit à Villiers, dans une lettre adressée à ce favori, vers les premiers temps de sa fortune , il ne faut que les hommes puissants s’interposent dans les causes civiles ou criminelles! Ou la justice est pervertie , ou le juge conserve, en dépit de tous ses efforts, une tache et une souillure. « Buckingham ne se rappela guère l’avis qu’il avait reçu , ni Bacon celui qu’il avait donné.
« Avec si peu de scrupules , il n’est pas étonnant que Bacon se soit enrichi par toutes les voies; il recevait de toutes les mains , par l’entremise de ses agents. Quiconque avait procès à la chancellerie lui payait tribut : on ne peut calculer la somme totale de ce pillage , sans doute exagéré par le public , évalué à 100,000 liv. par ses ennemis, mais qui dépassait assurément la somme de gains illicites mentionnée au procès.
« Le grand chancelier, dont le mérite éclatant recevait un nouveau lustre de la situation élevée qu'il occupait , et dont le caractère doux , les manières affables , la parole facile et éloquente rehaussaient la popularité, voyait s’ouvrir devant lui une perspective radieuse et assurée. Le plaideur rançonné pouvait bien se plaindre tout bas , le patriote austère et puritain pouvait bien demander compte, à Dieu de tant de qualités profanées par l’abus le plus odieux; murmures et plaintes sourdes qui n’arrivaient pas jusqu’au roi et à ses ministres.
« Le souverain et le favori, qui était son maître , souriaient à leur illustre adulateur. Nobles et courtisans briguaient à l’envi la faveur de Bacon ; les gens de talent contemplaient .avec joie l’éclat d'une fortune qui prouvait que l'art de réussir dans le monde peut appartenir au plus grand des philosophes comme au plus vulgaire des esprits. Une fois seulement , le cours de cette grande prospérité fut interrompu; une fois seulement, cette prudente sagacité, qui avait porté Bacon à la cime des honneurs , parut l’abandonner ; comme si l’ivresse d’une haute position eût étourdi même la tête puissante qui créa le Noviim organum.
Tiède dans sa haine comme dans son amour , dans sa gratitude comme dans son ressentiment , Bacon nourrissait cependant contre Coke une antipathie profonde, sourde, d’autant plus intense qu’il avait fallu l’étouffer longtemps. Dans cette triste lutte, qu’un jeune homme ambitieux soutient contre le sort et les hommes , sir Edouard Coke avait prodigué à Bacon ces ou-
trages et ces humiliations que l’âme la moins fière ne pardonne jamais. Disgracié pour avoir résisté, comme nous l’avons dit, à la volonté royale, mais incapable de rester sous le coup d’une défaveur provoquée non par la fermeté d’une coltscience vertueuse, mais par un esprit de contrariété haineuse.
Coke sollicita sa grâce auprès de Villiers , qui cherchait alors une riche héritière. Coke offrit sa fille, que le favori accepta avec empressement pour un de ses amis , et le marché fut conclu. Mais lady Coke, celle qui avait repoussé la n)âin de Bacon , ne voulut pas entendre parler du mariage, et enleva sa fille , que le père poursuivit et arracha des bras de sa femme. »
Nous avons dit , dans notre partie politique , quel fut le rôle odieux que joua Bacon dans cette affaire , et comment il sut rentrer en grâce auprès de Villiers. La Heme britannique continue ainsi : « La vie de Bacon était en apparence brillante et digne d’envie.
Le vieil hôtel d’York , qu’il habitait , vénérable édifice que lui avait légué son père , se remplissait d’amis et de flatteurs. En 1620, il avait échangé son titre de garde des sceaux contre celui de grand chancelier. En janvier de la même année , dans une grande fête à laquelle assistait , entre autres illustres de l’époque, le poète Ben- Johnson , on célâara le soixantième anniversaire de la naissance du philosophe ; tout riait dans la vieille maison , dit le poète , « la l^amme du foyer , la gaieté des visages, et le vin ^tillant... »
« Ben-Johnson n’a pas créé de vers plus heureux et plus énergiques que ceux que lui inspirèrent la presence et le triomphe du sexagénaire , et cette verte vieillesse comblée d’honneurs, d’opulence, de gloire et riche d’activité intellectuelle.
« Bacon se retirait à Gorhambury pendant des intervalles de repos que lui laissaient ses fonctions judiciaires et administratives. « Là il s’occupait de littérature et d’horticulture, de tous les plaisirs humains le plus pur, »
comme il le dit dans ses Essais. La
PÉRIODE DES STUARTS
construction de la maison qui lui servait de retraite , et où il emmenait quelquefois avec lui les jeunes gens qu’il distinguait, lui avait coûté 10,000 liv. De ce nombre était Thomas Hobbes, dont son regard perçant avait découvert de bonne heure l,â supériorité, sans prévoir peut-être l’immense influence, utile et funeste à la fois, que cette vigoureuse et active intelligence devait exercer sur deux générations successives. En janvier 1621 , Bacon, qui venait de publier le Noviim nrganum y recueillait les applaudissements et l’enthousiasme de toute l'Europe éclairée; il atteignait le zénith de sa fortune. Une gloire moins réelle, et qui peut-être ne lui était pas moins chère, couronnait ses efforts. Notniné d’abord baronde Verulam,puis vicomte de Saint- .^Ibans, sa patentede vicomte, conçue dans les termes les plus flatteurs, fut signée du prince de Galles ; et dans la cérémonie brillante de l’investiture, Buckingham daigna jouer un des premiers rôles. En dépit de Jacques la postérité n’a pas dépouillé le vrai titre de plus grand des philosophes anglais, ni dégradé François Bacon, pour en faire le vicomte* de Saint-Albans.
« Trois jours après la cérémonie dont nous avons parlé, le parlement s’as.sernbla , et la voix de la nation se fit entendre après six années de silence. On n’avait, selon l’usage, convoqué, les députés que pour obtenir de l’argent ; mais si la cour eût connu le véritable état des esprits, sans doute elle eût préféré tous les expédients et peut être tous les périls au danger de voir en face ces représentants d’un peuple justement indigné.
«Les communes avaient nommé un comité chargé de s’enquérir sur l’état des cours de judicature. Le 15 mars, sir Robert Phillips lut un rapport dans lequel il déclara que de graves abus avaient été découverts. « La pero sonne accusée n’est autre , disait le « rapporteur, que le grand chancelier, « homme que la nature et la science « ont doté si merveilleusement, que je « me tairai sur son compte, incapable
« de parler de son mérite comme il O convient; » puis venait le detail des griefs, exposes en termes modérés.
Un nommé Auhrey, dont le procès .à la chancellerie, à force de traîner en longueur, avait épuisé la patience et les dernières ressources du plaideur , pensa, sur la foi des émissaires et des parasites du chancelier, qu’un présent de 100 livres (2,500 fr.) arrangerait les affaires et le tirerait d’embarras. Le pauvre homme n’avait pas la somme nécessaire; un usurier la lui prête à gros intérêts ; il s’empresse de la porter à l’hôtel d’York. Bacon reçoit la somme ; scs agents disent au plaideur d’être tranquille, que tout ira bien.
Fausse espérance; après de longs délais, Auhrey est condamné et ruiné.
Un autre plaideur , nommé Egerton , intentait la même accusation contre le chancelier, dont les chacals avides lui avaient extorqué 400 livres, sans lui faire gagnerson procès. Ces faits étaient accablants : les amis de Bacon supplièrent seulement la cour de suspendre l’enquête et de renvoyer la cause à la chambre des lords, sous une forme moins odieuse que celle d’une accusation criminelle.
«Le 19 mars, le roi, dans un message adressé aux communes, exprima son profond regret de voir une personne aussi éminente que le chancelier soupçonnée d’inOdelité dans la gestion uc son ofGce : « Sans vouloir, disait Sa Majesté, protéger l’accusé contre l’action de la justice, » il proposait d’instituer un tribunal nouveau, composé de dix-huit commissaires choisis dans les deux chambres, et auxquels l’enquête serait conOée. Les communes ne voulurent pas s’écarter du mode ordinaire de procéder. Il y eut, le même jour , conférence entre les deux chambres ; la chambre basse donna communication à la chambre haute de ses chefs d’accusation contre le chancelier.
Bacon n’y était pas; accablé de remords et de hotite, abandonné de scs ignobles confidents, il avait ferme sa porte à ses amis, et s’était enseveli dans la solitude de son cabinet. L’abattement de son esprit influa bientôt sur sa santé.
2y ^Ic
Buckingham alla le voir par ordre du roi , pénétra jusqu’à lui , et le trouva fort malade. Une lettre touchante que l'infortuné adressa, le jour même de la conférence , à la chambre des pairs, prouve qu’il ne croyait et ne desirait pas survivre à sa honte. Il resta plusieurs jours dans son lit , dont il ne permettait à personne d’approcher :
« I.aissez-moi , criait-il avec violence à ses serviteurs, laissez-moi, oubliezmoi ! ne prononcez jamais mon nom ; oubliez que j’ai vécu. » Chaque jour, cependant, multipliait les preuves de culpabilité; le rôle d’accusation, après n’avoir contenu que deux faits isolés, se chargea de vingt-trois articles. Les pairs firent leur devoir avec une activité louable, et quelques témoins ayant été examinés à la barre des communes, d’autres furent interrogés par un comité choisi ; l’enquête marchait rapidement, lorsque, le 2G mars, le roi ajourna le parlement à trois semaines.
,« Alors les espérances de Bacon se réveillent; il met à profit le court délai qui lui est offert, essaye d’influencer le faible esprit du roi , en appelle à ses intimes sentiments ; timidité, vanité, orgueil de la prérogative royale.
« Le Salomon du siècle encouragerat-il l’usurpation des communes? L’oint du Seigneur, qui relève de Dieu seul , s’bumiliera-t-il devant la foule insolente? Bientôt, s’écriait Bacon, ceux qui frappent le chancelier frapperont la couronne; je suis le premier holocauste, Dieu veuille que je sois le dernier I a Mais son éloquence et son adresse furent stériles ; le roi n'aurait pas sauvé Bacon sans recourir à, des mesures qui eussent bouleversé l’État. Le crime était évident, et l’influence de la couronne ne pouvait amener un acquittement. Dissoudre un des meilleurs parlements que l’Angleterre eût possédés, parlement aimé du peuple, respectueux envers le monarque , et cela pour soustraire le premier juge du royaume à une enquête grave, modérée, constitutionnelle , c’eût été une mesure plus ridiculement illégale, et plus dangereuse dans ses résultats, que toutes celles que l’histoire a reprochées à la
malheureuse famille des Stuarts. Une telle mesure, qui aurait passé pour une preuve de culpabilité évidente, eût mis en danger l’existence même de la monarchie. Le roi , suivant l’excellent conseil de 'Williams , ne voulut donc pas arracher aune condamnation légale le magistrat qu’il ne pouvait arracher à l’infamie. Il fit donner à Bacon le conseil d’avouer sa faute , lui promettant de ne rien oublier pour adoucir le châtiment.
a I.e 17 avril, les chambres s’assemblèrent de nouveau, et les pairs continuèrent leur enquête. Le 22 , Bacon adressa aux pairs une lettre que le prince Charles voulut bien déposer sur le bureau; composition pathétique et adroite, dans laquelle Bacon, sans entrer dans les moindres faits , avouant le délit en ternies généraux et vagues, le palliait en ayant l’air de le confesser; mais les juges ne trouvant pas cet aveu suffisant , lui envoyèrent la liste des chefs d’accusation dont ils demandèrent l’aveu complet et sans équivoue. Il fit cet aveu , qu’il accompagna e réserves très-légères, et s’abandonna tout entier à la merci de ses pairs.
« Quand je descends dans ma conscience, dit-il, après avoir considéré attentivement les charges de l’accusation, et en rappelant mes souvenirs avec toute l’exactitude dont je suis capable , je m’avoue naïvement et sincèrement coupable de corruption , et je renonce à toute défense. » Dès que ce document eut été remis à la chambre des pairs, une commission fut chargée de s’enquérir si la signature était bien celle de Bacon ; les députés, parmi lesquels se trouvait Southampton, longtemps ami commun de Bacon et d’Essex, s’acquittèrent de leur commission avec ménagement et délicatesse. C’était chose terrible, en effet, et qui eût attendri i’ôme la plus dure, que l’agonie d’une intelligence aussi naute, et la dégradation d'un tel homme, n Milords, dit Bacon, c’est bien ma signature, c’est ma main, c’est mon cœur; renez pitié, je vous prie , d’un roseau risé. » Ils se retirèrent ; et Bacon , profondément abattu, se retira dans
OOgIf
PÉRIODE DES STUARTS
son cabinet. Le lendemain , l’huissier de la chambre des pairs vint le chercher pour le conduire à Westminster-Hall ; mais il le trouva si malade au lit , qu'il ne put l’amener à la barre , et cette excuse fut admise sans peine. La sentence fut sévère; les juges savaient qu’elle ne serait pas exécutée, et l’occasioii était excellente de se montrer inexorable à peu de frais. Bacon fut condamné à 40,000 liv.(l million de fr.), et à la prison pendant le bon plaisir du roi. Banni de la cour et des lieux qu’elle habitait , il fut déclaré incapable de remplir aucun emploi ou de siéger au parlement. Telles furent la misère et la honte qui couronnèrent cette vie de prospérité mondaine et de mondaine sagesse.
<1 La sentence prononcée contre Bacon fut mitigée des l’abord. Envoyé à la Tour , mais seulement pour'la forme, il n’y passa que deux jours, après lesquels il se retira dans son domaine de Gorhambury. La couronne lui fit remise de l’amende ; on lui permit de se présenter à la cour, et, en 1G24, il obtint sa grâce entière. Libre de venir s’asseoir au milieu des pairs du royaume, l’âge, les infirmités, la honte peut-être, l'empêchèrent de se rendre a la sommation qui lui fut faite. Le gouvernement lui assigna une pension de 1,200 livres; et son dernier panégyriste, M. Montagu, évalue son revenu à 2,500 livres, revenu suffisant pour tenir un grand état de maison, et, selon toute probabilité, égal à celui des seigneurs de l’époque. Mais Bacon aimait le luxe et accordait peifx'd’attention aux détails de la vie domestique. On ne put obtenir de lui , qu’à grand’peine, une diminution de son ancienne splendeur. Jamais, dans quelque embarras qu’il se trouvât, il ne consentit à vendre ses bois de Gorhambury. « Je serais , dit- il à ce propos , un oiseau plumé. » Son équipage était si brillant quand il voyageait, que le prince Charles, qui le rencontra un jour sur la grande roule , s’écria : « Quoi qu’il arrive, cet homme ne s’éteindra pas sans éclat. > Son ostentation et sa négligence le mettaient sou-
vent dans l’embarras. Forcé de vendre l’hôtel d’York , il reprit son ancienne résidence de Gray’sinn, qu’il occupait pendant ses séjours à Londres. D’autres chagrins l’assaillirent; il est difficile d’en préciser la source et la nature. Son testament semble prouver que la conduite de sa femme lui donnait quelques sujets graves de plaintes et d’irritation. A travers ses ennuis domestiques et ses difficultés pécuniaires , la puissance de son esprit restait la même; tes nobles études pour lesquelles il avait su trouver des loisirs dans le tracas des procédures et parmi les intrigues de cour , répandirent sur la dernière période de sa vie une dignité supérieure à celle que les honneurs et les titres avaient conférée à son âge mrtr.
Accusé , convaincu , condamné ignominieusement, banni de la présence du monarque, chassé des délibérations de la pairie, écrasé de dettes, souillé de honte, vieux et cassé. Bacon était toujours Bacon. « Jamais, dit Ben-Johnson avec beaucoup d’éloquence , l’opinion que j’eus de sa personne ne fut augmentée par ses places et ses honneurs; je le vénère et je l’ai vénéré, à cause de la grandeur propre qui est en lui ; à mes yeux , il a été toujours, ce que prouvent ses ouvrages, un des êtres les plus grands et les plus dignes d’admiration qui aient paru depuis beaucoup de siècles; dans son adversité, j’ai prié Dieu que la force ne lui manquât pas ; la grandeur ne pouvait lui manquer. »
« Pendant les cinq dernières années de sa vie , au milieu d’inquiétudes et de tourments sans nombre , il commença le Digeste des lois anglaises, P Histoire d' Angleterre sous les Tudors, une Histoire naturelle et un Roman philosophique ; il fit à ses Essais d’importantes et- nombreuses additions ; il publia le chef-d’œuvre intitulé le Progrès des sciences. Comment ne pas regretter, avec sir Thomas Bradez, les nombreuses années perdues par lui à la cour? Les bagatelles même qui servaient à son délassement, pendant les heures d’allanguissement et de maladie, portent l’empreinte de
BISÏOIRE D’ANGLETERRE.
cette subtile et forte intelligence. Le meilleur recueil de plaisanteries que l’on possède est composé des bons mots qu’il avait conservés dans son souvenir, et qu’il dicta de mémoire un jour que la maladie et la faiblesse le rendaient incapable de toute étude sérieuse.
« Le grand apôtre de la philosophie expérimentale devait en être le inartvr. Bacon avait pensé que l’on pourrait employer la neige pour garantir Us substances animales de la putréfaction.
A la fin de l’hiver de IG2G, il fai.sait très-froid , lorsque Bacon, descendant de voiture près de Iligligate, entra chez un paysan, acheta un poulet, le fit vider et le farcit de neige. .*\u milieu de cette opération , un froid glacial le saisit , et Bacon se sentit tellement indisposé, qu’il lui fut impossible de retourner a Gray’s inn. Le duc d’Arundel, avec lequel il était lié, avait une maison à Ilighgate; on y transporta Bacon. Le duc était absent ; mais les domestiques, gardiens de cette résidence, prodiguèrent à l’illustre malade les attentions et les soins les plus assidus. Ce fut là qu’une semaine après, il expira dans la matinée de Pâques de l’année 1626. Son intelligence semble avoir gardé jusqu’au dernier moment son élasticité et sa vigueur. Il u'oublia pas le poulet , cause de sa mort ; et , dans la dernière lettre écrite par lui , d’une main qui , comme il le dit luimeme, tenait à peine la plume, il eut soin de consigner le fait curieux, « que l’expérience du poulet farci de neige avait complètement réussi. »
« Ainsi vécut, ainsi mourut l’homme éminent qui , s’il eût consacré sa vie à la retraite et au travail de l’intelligence, eût probablement mérité le titre, non-seulement de grand philosophe , mais de citoyen utile et honnête. Faible contre les tentations, lâche dans les circonstances périlleuses, armé d’une volonté impuissante et de principes incertains , nous l’avons vu succomber dans tous les combats.
Son testament exprime, de la manière lu plus énergique , la plus brève, la plus touchante , le triste et profoud
sentiment de ses torts et l’orgueilleuse assurance du haut et noble rang que ses écrits lui a.ssignent parmi les bienfaiteurs du genre humain. Tel est le sens probable de ces paroles fréquemment citées : o Quant à mon nom et à ma mémoire, je les lègue aux discours charitables des hommes , aux nations étrangères, et au siècle. » Depuis le jour de sa mort, sa gloire a suivi un progrès constant et soutenu.
On a oublié les fautes de sa vie, et son nom sera prononcé avec vénération par les sièclcjs les plus reculés , aux dernières limites du moilde qu’il a concouru à civiliser. »
Parmi les autres écrivains dont les écrits illustrèrent cette époque, nous trouvons sir Thomas Brown , auteur d’un grand nombre d’ouvrages en pro.se , <lont les plus reinan|uables sont ; tte/hjio medici, publié en 1642; Pseiidodoxia epidemica ou Recherches sur des erreurs vulgaires , publie en 1646 ; Hydriotaphia ou Discours sur les urnes sépulcrales trouvées dans le comté de Norfolk; et le Jardin de Cyrus , publié en 1656.
Les écrits de sir Thomas Brown appartiennent à un genre particulier, c’est un mélange piquant et curieux de la philosophie alliée à la fiction, qui ressemble a quelques-unes des productions de notre époque. Robert Burton marcha sur ses traces. En parlant d’un ouvrage de cet auteur , intitulé V. lncUomie de la mélancolie , le docteur Johnson nous dit que c’est le seul livre qui l'ait fait sortir de son lit une heure plutôt qu’à l’ordinaire.
L’espace nous manque pour passer en revue tous les ouvrages et les auteurs qui parurent à cette époque , bornons-nous donc à de simples citations de noms et de dates. Voici Raleigh, qui était à la fois poète et prosati'ur; son grand ouvrage a pour titre Histoire du monde. Cet ouvrage fut composé pendant que Raleigh était en prison a la Tour, et parut pour la première fois en 1614; il est incomplet, car il se termine à la première guerre macédonienne. Le style en est animé et se fait remarquer par une certaine
PÉRIODE DES SÏUARTS.
franchise militaire dans laquelle on reconnaît le caractère de RaJeigh. Voici Richard K’nolles, à qui Johnson donne la première place parmi les historiens anglais. Hallam, à l'exemple de Johnson , fait un grand éloge de cet auteur. « Ses descriptions, dit- il, sont pleines de faits, jamais lâches ni diffuses ; ses portraits sont tracés avec vigueur. Dans son style , on remarque peut-être un trop grand désir de faire des phrases à effet , mais il est exempt de cette exubérance de mots qui est le cachet des écrivains de son epoque. »
\ côté de ces historiens, plaçons Samuel Daniel, qui écrivit une Histoire d’Angleterre depuis la conquête normande Jusqu’au règne d'Édouard 111:
cet ouvrage parut en 1618; et Thomas May, qui est l’auteur d'une Histoire sur le long parlement.
Les chroniqueurs anglais ne manquèrent point non plus au dix- septième siècle. Les principaux sont :
Édouard Hall, auteur d’un ouvrage intitulé: Union des deux familles d'York et de Lancastre, publié eti 1548; Richard Grafton, auteur d’un ouvrage intitulé : Chronique d’ Angleterre jusau’à la première année du règne d'Élisabeth, publié en 156U; Raphaël Holinslied , auteur des Chroniques d' Angleterre , d’Ecosse et d’Irlande , publiées en 1577; sir Richard Baker, auteur d’une Chronique sur les rois d’ Angleterre, ouvrage publie en 1641 ; John Stow et John Speed , auteurs de
f)lusieurs histoires d’Angleterre, dont 'une se termine à ravénenient de Jacques I". Toutes ces histoires , et principalement celles de Stow et de Speed, fournissent d’excellentes sources aux historiens modernes.
La presse périodique commence à jeter ses premières lueurs. Ce fut dans la première année du long parlement^ que naquirent les journaux anglais.' Le plus ancien journal formait un in-4° de quelques pages ; il portait ce titre :
« Récit des événements journaliers qui se sont passés dans les deux chambres, dans ce grand et heureux parlement, depuis le 'i novembre 1640 jusqu’au 3 novembre 1641, à Lon-
dres , imprimé par Williams Coke. Ce journal se vend à sa boutique , dans Jurni\al's Inn gâte Hoiburn. » Ce geure de publication obtint bientôt une grande vogue. Kn effet, à partir de 1641 jusqu’à la mort de Charles 1“', il parut plus de cent journaux ; le nombre s’en accrut encore sous la république. Ces journaux ne parurent d'abord qu’une fois par semaine; mais la multiplicité des événements qui se pressaient excitait si vivement lu curiosité, qu’il fallut les distribuer deux et trois fois par semaine. Les plus intéressants étaient : le Messager français , \' Espion hollandais , le Mercure irlandais , la Colombe écossaise, la Grue du parlement, la Chouette, le Mercurius Acheronticus; celui-ci promettait à ses lecteurs des nouvelles de l’autre monde; le Mercurius üemocrilus , qui donnait des nouvelles de la lune, et le Mercure rieur, qui en donnait des antipodes. Indépendamment des journaux, il se publiait un grand nombre de pamphlets politiiiues et religieux; on évalue le nombre de ces publications, dans les vingt années qui précédèrent la restauration, a 3U,0Uü, ce qui donnerait quatre ou cinq pamphlets par jour.
L’ancienne littérature classique ne fut point cultivée comme elle l'avait été précédemment. A l’exception d’une mu"iiilii|ue édition de Chrysostome, publiée par sir Henri Saville, en 1612, on ne voit sortir des presses anglaises aucun ouvrage important dans tout le cours de cette période. Cependant plusieurs ouvrages latins, écrits par des Anglais à cette époque, ont encore.de la célébrité; tels sont:
la üritannia de Camden, dont la première édition parut en 1586; les Annales rerum anglicarum, régnante Elisabetha , du même , dont la première partie fut imprimée en 1615, et l’autre partie fut publiée après la mort de fauteur ; l'Euphormio de John Barclay, qui fut publie en 160.3, et [ Argenis, du même auteur, qui fut publie en 1621 ; le Traité de lord Herbert, intitule De veritate, publié en 1624 , etc., etc.
La science , en Angleterre , sous le règne de Ciiarles P', fit deux grandes découvertes : l’une est la méthode des logarithmes, par Napier, l’autre est la circulation du sang, par Harvey.
Sous le double rapport de la science et de la littérature , les règnes de Jacques et de Charles sont aussi brillants qu’ils ont été malheureux sous le rapport politique. Les philosophes, les poètes y abondent ; le théâtre , la chaire, retentissent d’accents mâles auxquels les oreilles anglaises n’étaient point accoutumées.
S 22. Beaux-arts. — Architecture. — Inigo
Jones. — Sculpture. — Gravure. — Musique.
« Personne, nous dit un auteur contemporain, ne montra une plus grande opposition de caractère que le roi Charles l'C Ne cherchez point en lui l’homme politique, vous ne lui trouverez que des vues étroites; mais, homme privé, Charles est un homme à idées larges et souvent généreuses ; les beaux-arts ont en lui un protecteur éclairé ; sa cour est un modèle d’élégance pour toute l’Europe , et scs appartements sont remplis des chefs-d’œuvre les plus parfaits de la sculpture et de la peinture, -j
L’avénement de Charles au trône fut, en effet, l’âge d’or pour les beau.xarts en Angleterre. La noblesse anglaise commençait alors à visiter fréquemment la France et l’Italie. Sous cette influence, les vrais principes du goût prirent bientôt racine en Angleterre : acheter à grand prix des statues et des tableaux des artistes étrangers , et les apporter en Angleterre, telle était l’une des grandes occupations , et l’un des principaux délassements des seigneurs anglais. I.e comte d’Arundel Alt l’un des premiers qui révéla les beautés de l’art antique eu Angleterre; il fit une riche collection de statues anciennes; quelques-unes d’elles sont aujourd'hui à Oxford. Le prince Henri commença une collection qui passa, après sa mort, dans les mains de son frère Charles, et le duc de Buckingham offrit à Rubens 10,000 livres sterling (2.50,000 fr.) pour la collection de ses
tableaux. Les tableaux du duc de Buckingham furent envoyés sur le continent, lorsqu’en 1649 le parlement ordonna la séquestration des biens de son fils. La plupart se trouvent aujourd’hui dans la galerie impériale de Vienne. Charles dépensa des sommes énormes pour donner à l’Angleterre une foule de tableaux des plus grands maîtres. A la collection de Henri VIII qui , sans doute , avait été augmentée par les deux reines Marie et Élisabeth , et par Jacques I*', il ajouta la collection dont il avait hérité de son frère Henri ; il acheta ensuite le cabinet du duc de Milan, qui était regardé comme le plus précieux de l’Europe. Cette acquisition lui coûta 18,000 liv. sterl.
(450,000 fr.); il fit également l’acquisition des cartons de Raphaël , par l’intermédiaire de Rubens. Les palais royaux étaient alors remplis de tableaux : celui de White-Hall n'en contenait pas moins de quatre cent soixante , dont vingt-huit étaient du Titien, onze duCorrége, seize de Julio Romano, neuf de Raphaël , quatre de Guido, et sept de Parmejian. Charles attachait un tel prix à ces richesses qu’il faisait élever des édifices temporaires, pour les grandes fêtes de la cour, dans la crainte que la foule et les lumières n’endomniageassent ses tableaux.
Cette protection donnée aux beauxarts eut du retentissement au dehors , et l’Angleterre vit accourir un grand nombre d’artistes étrangers : Van-Dyck s’y fixa, et répandit bientôt ses œuvres dans les palais du roi et les résidences des riches. La sphère de Van-Dyck était le portrait. Aux plus brillantes qualités du style de Rubens, il joignait^a grâce et l’élégance qui manquent queluefois à ce grand peintre. Une foule 'artistes nationaux, qui cherchèrent à l’imiter, se formèrent à son école. Rubens , le roi de la peinture , vint aussi en Angleterre ; il y arrivait chargé d’une mission diplomatique, au nom du roi d’Espagne , et il réussit dans sa mission. Cependant l’ambassadeur consentit à prendre la palette et les pinceaux, et le plafond de la salle du Banquet , à White-Hall , est resté comme
PÉRIODE DES STUARTS. 645
souvenir de^ sa visite. Ce travail , qui Robert Walker est également consi-
représente l’Apothéose de Jacques I”, déré comme un peintre d’un grand mé-
lui rapporta, dit-on, 3,000 liv. sterl. rite; comme William Dobson, il eut
(75,000 fr.). L’intention de Charles Van-Dyck pour maître. On cite de lui
était de décorer les murs de ce magni- un portrait de Cromwell. Les artistes
fique appartement de tableaux reÇré- anglais de cette époque excellaient sursentant l’institution et les cérémonies tout dans la miniature. Pierre Olivier
de l’ordre de la Jarretière. Il avait éga- et John Hoskins avaient acquis, dans
lement formé le projet de créer une ce genre, une grande célébrité; mais
académie des beaux-arts sur unegrande Samuel Cooper les surpassa tous deux,
échelle ; mais la tempête politique qui Cooper a été nommé le Van-Dyck de
grondait sur sa tête renversa tous ses la miniature. Ses meilleures œuvres
projets. sont regardées comme ne le cédant
Parmi les autres artistes étrangers point 5 celles de Van-Dyck , excepté qui visitèrent l’Angleterre, citons: qu’elles n’ont point leur grandeur.
Diepenbeck, élève deRubens ; Poelem- L’architecture anglaise de cette époberg; le célèbre Jean Petitot, qui que compte également un nom célèbre,
porta l’art d’émailler à sa plus haute c’est celui d’Inigo Jones. Il naquit à
perfection, et qui fut fait chevalier Londres, en 1672. Sa jeunesse et sa
fiar Charles ; Gentileschi, peintre ita- première éducation n’ont jamais été
ien, qui travailla pour le roi à Green- bien connues. Dans l’année 1605, on
wich , et pour le cfuc de Buckingham , le trouve à Oxford, occupé à préparer
à York-House, et sa fille Artémise une mascarade en l’honneur du roi
Gentileschi, qui était renommée com- Ja<^ues,qui était venu rendre une
me peintre en portrait. visite à l’université. Jones revenait, à
Mais des jours de proscription suc- cette époque , de l’Italie où il était
cédèrent bientôt à ces jours de gloire, resté sept ans et où il avait étudié les
En 1645 , le parlement ordonna que ruines des anciens édifices. Il était
tous les tableaux et les statues qui déjà connu dans cette contrée ; car on
étaient à White-IIall fussent vendus, prétend que ce fut lui qui donna le
et que le produit de la vente fût plan de la grande piazza de Livourne,
appliqué à l’entretien de l’armée du II reçut, en Italie, une invitation de
Nord. L’ordonnance portait que tous Christian, roi de Danemark, qui l’en-
les tableaux qui représentaient la se- gagea à venir à sa cour. Inigo Jones
conde personne de la Trinité, ainsi accepta cette invitation. Mais bientôt
que ceux qui représentaient la Vierge il revint en Angleterre , où le prince
Marie, seraient brûlés. Toutefois, de Henri le nomma son architecte. Ses
précieux débris furent sauvés du nau- maîtres furent Antonio Sangallo, Perforage. Fairfax aimait les beaux-arts ruzzi, San-Micheli , Sansovino , Vi-
avec enthousiasme ; Cromwell lui- gnola et Palladio , qui , ayant devant
même fit d’importantes acquisitions, leurs yeux les œuvres des architectes
L’un de scs premiers actes , lorsqu’il romains , avaient refondu les éléments
eut le pouvoir en main , fut non-seule- de l’architecture grecque et romaine,
ment de mettre un terme aux ventes et en avaient formé, avec un ^rand
de tableaux , mais de racheter une par- bonheur, de nouvelles combinaisons,
tie de ceux qui avaient été vendus. De là naquit cette école avec laquelle s’i- Parmi les peintres nationaux qui dentifie particulièrement le nom d’An-
brillèrent à cette époque , William drea Palladio. Inigo Jones devint le
Dobson est regardé comme un des disciple de ce maître et fut bientôt
meilleurs; il était élève de Van-Dyck. aussi habile que lui. A la mort du
La chute du roi lui fut fatale. Étant prince Henri, Jones visita une seconde
d’un caractère dissipé , il avait négligé lois l’Italie. A son retour en Angle-
de faire sa fortune , et il mourut dans terre, Jacques s’étant décidé à bâtir
l’indigence à l’âge de trente-six ans. le palais de Wbite-Hall, l’architecte an-
MlClBTERRE. — t. II. 35
giais lui présenta le dessin célèbre qui a contribué à sa gloire plus que toutes ses autres œuvres.
Le palais de White-Hall , résidence du souverain depuis le règne de Hcu> ri VIII, occupait, sous le règne de Jacques, un vaste emplacement sur lequel s’élevaient des constructions de mauvais goût. Jacques aurait voulu remplacer ces édifices par un édifice régulier. La' façade du plan qu’Inigo lui présenta, à l’ouest et à l’est, était d’une longueur de 874 pieds , et au nord et au sud, cette façade avait une longueur de 1,152 pieds. L'intérieur devait être divisé en sept cours. Ce plan, qui aurait donné à l’Angleterre une œuvre d’architecture bien supérieure à tout ce que les autres pays peuvent avoir en ce genre , ne reçut qu’une exécution partielle; mais on peut juger par ce fragment d’architecture , du génie de son auteur.
En 1(>33, Inigo Jones entreprit de restaurer la cathédrale de Saint-Paul, qui avait éprouvé des dommages considérables dans un incendie qui eut lieu en 1566; mais ces travaux ne lurent poursuivis avec vigueur que lorsque Laud devint évêque de Londres.
Les œuvres de cet architecte sont nombreuses. Il ajouta au collège de Saint-Jean, à Oxford , une construction dans le style demi-gothique. La plupart des résidences qui furent construites dans le cours de la guerre civile sont de lui. Les édifices les plus connus sont : la galerie de*Soinmerscthouse; Coleshill dans le Berkshire; la maison royale de Greenwich; Gunnersbury et Araesbury, qui furent terminés par Webb. Inigo Jones mourut en 1652.
L’architecture domestique n’éprouva que des modifications peu importantes. Jusqu’alors on avait bâti les maisons en bois; niais comme la population prenait un accroissement considérable , on crut pouvoir arrêter son développement en ordonnant de remplacer le bois par la brique et la pierre. Eu 1605 et en 1607, diverses proclamations furent rendues par le gouvernement pour obliger les constructeurs
de maisons à bâtir les façades sur la rue en pierre ou en brique ; mais ces proclamations n’ayant point produit l’effet qu’on en attendait, la chambre étoilée traduisit les délinquants à sa barre, et les obligea à démolir leurs maisons. Ces rigueurs n’eurent point encore de succès ; on continua de bâtir des maisons en bois, et ces constructions durèrent jusqu’à l’époque du grand incendie de Londres. Alors la législature intervint de nouveau ; et on cessa tout à fait de bâtir en bois pour bâtir en brique et en pierre.
Tandis que la peinture et l’architecture jetaient un vif éclat sous le règne de Jacques l"', la sculpture restait stationnaire. Avant le règne de Charles, le sculpteur était à peine considéré comme artiste. Parmi les sculpteurs les plus célèbres de l’époque , on cite Epiphanius Evesham, le premier sculpteur anglais dont les œuvres aient été louées par les écrivains contemporains; Nicolas Stone, sculpteur qu’Inigo Jones employa dans la construction de la salle du Banquet de Whit-Hall. On doit au ciseau de cet artiste le monument de sir John Hollis à Westminster, et la statue de sir Francis Hollis, qui est également à Westminster. Stone mourut en 1647 , laissant deux fils qui marchèrent sur ses traces, mais qui n’arrivèrent jamais au degré de perfection qu’il avait atteint lui-même, quoiqu’ils eussent visité l’Italie et qu’ils eussent étudié sous Bernini.
I.es sculpteurs étrangers les plus renommés qui visitèrent l’Angleterre sous le règne de Charles I*"^, sont François Angiiier et Ambroise Duval, sculpteurs français qui furent employés à sculpter plusieurs monuments ; Hubert le Soeur, élève de Jean de Boulogne, et le premier sculpteur de l’époque, qui vint en Angleterre vers l’année 1630, et y exécuta plusieurs travaux en bronze, et notamment la statue équestre de Charles I", que l’on voit aujourd’hui à Charing - Cross. Le parlement ayant ordonné que cette statue serait détruite , on la vendit à un marchand avec ordre de la briser ; mais
PÉRIODE DES STUARTS
oelui -ci la cacha jusqu’à la restauration. Alors elle fut placée dans l’endroit où on la voit aujourd’hui ( 1678). Francesco Fanelli, sculpteur florentin, vint aussi en Angleterre. Charles désirait avoir son buste exécuté par Berniui, ui était alors considéré comme l’un es sculpteurs les plus habiles de l’époque ; pour cet objet Van-Dyck exécuta le tableau dans lequel il a donné au roi trois poses différentes. On rapporte que Bernini en recevant ce tableau, fut frappé de la physionomie de Charles, et qu’il dit que c’était celle d’un homme condamné au malheur.
Le buste fut exécuté, mais on ignore ce qu’il est devenu.
L’art de la gravure commençait alors à se développer en Angleterre ; déjà même le royaume renfermait des artistes en ce genre d’un grand mérite. On cite, parmi les principaux, Thomas Géniinus, qui jouissait d’une grande célébrité sous le règne de Henri VIII; Humphrey Lluyd, qui vivait vers la même époque; John Paynes et Rali;h Aggas, qui vivaient sous' le règne d’Élisaueth ; Christophe Saxton , qui , le reinier, publia des cartes des comtés e l’Angleterre.
Sous le règne de Jacques et de son successeur, les artistes les plus habiles dans l’art de la gravure vinrent se Gxer en Angleterre. Ainsi cette contfée devint le pays adoptif du fameux Wenceslas Hollar , dont les œuvres sont très - nombreuses , car on a de lui 840 cartes, plans, vues de villes; ses portraits sont au nombre de 35.5 ; sa grande vue de Londres a deux mètres et demi de longueur. Hollar excellait dans les vues de cette espèce , et personne ne le surpassait pour graver les fourrures. Cet artiste lit plusieurs élèves, et notamment Gaywood , qui fut presque son égal. Pierre Lombart, artiste français, visita l’Angleterre vers l’année 1654 , et il y resta jusqu’après la restauration. Ses gravures d’après Van-Dyck eurent un grand succès. On rapporte qu 'après avoir gravé le porli aif de Charles I*' d’après Van-Dyck, il eij effaça la tête quand le roi eut été «técuté, pour y mettre celle de Crom-
well,etqu’après la restauration, il effaça de nouveau la tête de Cromwell pour y mettre celle de Charles I".
La musique, qui était encore dans l’enfanée au commencement du seizième siècle, prenait également son essor. Thomas Morley, gentilhomme de la chapelle de la reine Élisabeth , est l’auteur de quelques compositions musicales qui sont très- estimées pour leur originalité. De son temps vivait John Dowland, qui, suivant les personnes de l’art, était considéré comme le plus grand musicien du siècle. Dowland voyagea beaucoup en France, en Italie et en Allemagne, ce qui étendit sa réputation dans toute l’Europe. Christophe IV, roi de Danemark, étant venu en Angleterre, pria Jacques de lui laisser emmener le musicien à sa cour.
Mais Jacques ne consentit qu’à regret à celte séparation. Dowland quitta Londres pour Copenhague , où il mourut (1615). Un autre musicien distingué de cette époque est John Wilbye, qui a laissé plusieurs morceaux de musique encore très-estimés. John Bennet et John Milton, père du grand poète , sont également classés parmi les meilleurs compositeurs de l’époque.
On s’accorde à dire que la musique populaire anglaise du dix-septième siècle n’était point inférieure à celle qui était composée sur le continent. En général elle a beaucoup de gaieté. La musique était très -recherchée, et les musiciens à cette époque étaient libéralement rétribués. Sous le règne de Jacques I", les musiciens de la chapelle du roi recevaient chacun 40 livres sterling par an; les musiciens de Henri, fils aîné de Jacques, recevaient les mêmes émoluments. En 1622, un cours de musique fut établi à Oxford par William Hevfher , gentilhomme de la chapelle du roi, et dans le cours de la même année Heyther fut reçu docteur en musique. Charles l'% ainsi que tous les enfants de Jacques, apprirent la musique. Charles jouait de plusieurs instruments. Il prit à son service Henri Lawes, compositeur que Milton, dans ses œuvres , désigne sous le nom de Thyrsis.
Mais la musique, comme la peinture, fut exposée à de rudes assauts quand le puritanisme fut vainqueur. Cependant dans les familles aisées, et surtout parmi la noblesse, la musique vocale et instrumentale fut encore cultivée avec succès. A Oxford il y avait des concerts donnés par des membres de l’université; le docteur Busby, maître de l’école de Westminster, au mépris des ordres du gouvernement, voulut garder un orgue dans sa maison.
Cromwell était grand amateur de musique; il ordonna que le grand orgue qui avait été enlevé du collège de la Madeleine à Oxford fût transporté à Hampton-Court, et il le fit placer dans la grande galerie. Cet instrument devint un de ses délassements favoris.
John Hingston, son organiste, recevait 100 liv.st. par an pour ses émoluments. Hingston donnait souvent des concerts auxquels assistait le protecteur. Toutefois, c’étaient là des exceptions à la règle ; aussi l’on peut dire que la musique fut bannie de l’Angleterre après la mort de Charles 1"^, et qu’elle n’y rentra qu’avec Charles II.