‹ Ango et ses pilotes, d'après des documents inéditsChapitre 5 sur 12 · FI · texte numérisé non relu

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k fait magnifique, tant à cause de ses précieux ornements qu'à cause de plusieurs rares peintures; comme c'estoit le chariot de r Honneur, on y a voit assis sur un même trône la représentation du Roy Charlemagne et celle du Roy Artus qui fut autrefois un des plus généreux Roys d'Angleterre. Ce qui fut ainsi concerté en signe de paix et de Famitié que le Roy François I^^'avoit contractée avec le Roi Henry VIII.

ce Au devant de ce chariot, on voyoit un Ganimedes magnifiquement vestu; et aux quatre coings quatre personnages k cheval dont un représentoit Bertrand Guesclin, gentilhomme breton, excellent capitaine et connétable de France sous le roy Charles V; un autre représentoit Guillaume le Conquérant, duc de Normandie; un troisième Scipion TAfricain; un quatrième Hercule, qui estoit vestu d'une peau de lion tissue de fil de soye jaune, mais la teste et les pieds de cet animal estoient embellis de fin or.

ce Au reste, ces hommes estoient si richement habillez qu'en leurs cappes, en leurs manteaux et autres sortes de vestenienset même sur les caparassons, bardes et housses de leurs chevaux, aussi bien qu'aux habits de leurs laquais, on n'avoit point épargné le drap, le velours, le satin, la toile d'or et d'argent, et particulièrement le drap de soye, non plus que si c'eut esté du cannevas.

ce Estant arrivez aux lieux où la momerie devoit se faire, chacun s'arrêta; et l'Honneur et la Vertu parlèrent à haute voix l'un à l'autre. Le sujet de leur dialogue consista principalement en des louanges que l'Honneur donna k la Vertu, disansen vers françois que les hommes n'y parvenoient que par Elle ; de quoy il monstroit autant de témoins qu'il avoit de personnages autour de son chariot. Et la Vertu lui ayant témoigné sa joye et demandé ce qu'il vouloit faire entendre par tous ces Roys, il lui répondit que c'estoit la Paix et l'Amitié du Roy de France avec le Roy d'Angleterre, lesquels faisoient espérer par leur union un

temps heureux; et que, pour lui en donner des marques de reconnaissance, il vouloît luy donner le divertissement d'un balet. En effet, incontinent après avoir ainsi déclaré ses sentiments, cinq jeunes hot^mes, qui sortirent du fond de leur chariot, où ils s'estoient cachez jusqu'alors, se monstrèrent et dansèrent aux sons des instruments, estant vestus d'une manière riche et galante; car trois d'iceux avoient un pourpoint et un hautde-chausse de velours pers et de toile et d'or, et une petite toque de velours incarnat, laquelle estoit garnie de plumes; et deux autres de ces danseurs avoient des petites cottes de velours sur des longues cottes de satin blanc, à la mode des jeunes dames allemandes, et portoient des chaisnes d'or de grand prix, et diverses sortes de bagues»

ce Une semblable dan^e se fit en plusieurs endroits de la ville en sorte que les spectateurs de ces divertissements, qui estoient si extraordinaires, y eurent une satisfaction qu'il n'est pas aisé d'exprimer»

ce Après que tous ces personnages eurent mis fin à tant d'agréables exercices, ils se retirèrent en la maison de ville, où l'on avoît préparé un magnifique banquet à leurs dépens.

ce Nostre Mémoire nous assure que non seulement les plus considérables des habitans de Dieppe y avoient esté invitez dès le matin , mais aussi plusieurs autres qui estoient venus de Rouen , de Paris, d'Abbeville et d'ailleurs.

ce II adjoute que le repas estans achevé, les grâces estans dites et les tables tirées, ces étrangers furent priez d'entretenir les dames et de danser avec elles, pendant qu'un feu de joie brûloit devant i'Hôtel de ville; et qu'enfin, la nuit s'estant passée en ces sortes de récréations, chacun d'eux fut conduit en son logis au son des tambours et des fifres, et même défrayé par le fourrier de ces princes.

- ce Les mêmes Personnages s'estans rassemblez le lendemain , parurent derechef, mais dans une autre posture. Us estoient à

pied et marchoient en bon ordre par la ville, portant la pique sur l'épaule, et estans vestus de satin, de velours et d'autres sortes de draps de soye, hachez et découpez par endroits. II y en avoit même qui estoient couverts de toiles d'argent. Ce ne fut pas tout : mais comme le chariot de la Momerie du jour précédent estoit mené au milieu de cette compagnie, les danseurs qui estoient dessus dansèrent tout de nouveau devant les maisons des principaux de cette ville , aussi bien que devant le logis de M. le Bailly, où chacun se rendit, sur le soir, avec les plus notables habitants, qui y furent régalez de telle manière qu'ils en sortirent extraordinairement satisfaits ^^\ >5

Jean Parmentier, ce marin auteur favori des Dieppois et des Rouennais, que ses contemporains plaçaient au rang des meilleurs poètes français avec Alain Chartier, Jean de Meung, Bouchet et Marot, était en même temps un Içttré, qui occupait les loisirs de ses navigations à traduire les œuvres de Salluste En 1 528, il publiait XHystoire catilinaire, qu'if dédiait k Ango pour le distraire un moment « de sa vigilante sollicitude sur Iqs affaires publiques de la ville de Dieppe, auxquelles il vaquait journellement et de mieux en mieux, à l'honneur du roy, proffit et utilité des manantz et habitants d'icelle^^^ 3>.

Au cours de son voyage aux Indes, dont Crignon a écrit la relation, Parmentier commençait la traduction de Jugurtha, qu'il comptait dédier au roi et publier à son retour en France. Dans les derniers temps de cette longue et pénible traversée, voyant le moral de ses équipages ébranlé par les privations et les maladies ce plusieurs de ses gens desplaisants et faschés d'estre

^^^ ASSELINE, t. I", p. 224 et suiv. de la ville de Dieppe. Imprimé par

^*> L'ouvrage a pour titre : VHys- Symon Duboys pour Jean-Pierre de

tohre c'atiliruiire , composée par Salluste, Tours. — Le privilège donné à Paris

hystorien romain, et translatée par forme le 17 juin 1528 est signé ; Par le Roy,

d'interprétation d'un très bref et élégant à la relation du Conseil , Rivière ; in-4**,

Litin en nostre vulgaire françois par 56 feuillets. II en a été réimprimé en

^an Parmentier, bourgeois et marchant '53^ ^^i^ édition in- 1 6.

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è(; t; sur la mer si longtemps, dont il y en avoit largement de repen-

tants par un regret des aises passés, il composoit un petit traité ou exortation contenant les merveilles de Dieu et la dignité de l'homme pour leur donner coeur à persister et s'esfbrcer à parfaire ladicte navigation ^*^ ».

Dans les premières strophes, Parmentier indique à quelle noble ambition il a obéi en entreprenant ce lointain voyage :

En traversant la grand mer d'Occident Pleine d'esprit ou gist maint accident Par ventz soufflantz sans mesure et repos , Délibère pénétrer l'Orient, Passer midy : mais que inconvénient Ne peust troubler mon désireux propos :

Le cueur bien sain en ma nef bien dispos , L'esprit ouvert sur si pesant affaire, Vins à penser quel œuvre vouloys faire.

Je suis pensant pour quelque fàntasie, Je quicte Europe et tant je fàntasie, Que veulx lustrer toute Affrique la nove, Encores plus je ne me rassasie.

Si je ne passe oukre les fins de Asie, A celle fin que quelque ouvre je innove Mon cervauk bouk, mon esprit se rénove Car pour repos il prend solicitude ; Mais dont me vient telle effrénée estude î

Diray je avec Horace ou Juvenal, En concluant soubs un propos final.

Que aux Indes vays pour fuir poureté î Cest argument est &ulx et anormal ; Faulte d'argent ne me peuk faire mal ; Point ne la crains, car j'ay pluspoure esté.

Sur quel propos suis je donc arresté , Quand j'ay conceu voyage si pesant!

<^) Crignon , Omnrage cité.

Alors raison contenta mon esprit, Disant ainsi : Quand ce vouloir te esprit De te donner tant curieuse peine, Cela tu feis afin que l'honneur te prit, Comme Françoys qui premier entreprit De parvenir à terre si lointaine.

Et pour donner conclusion certaine, Tu l'entrepris à la gloire du roy.

Pour faire honneur au pays et à toy.

L'intrépide marin qui écrivait ces vers au commencement du \ vi^ siècle , dans des circonstances saisissantes , et qui les lisait le soir à ses hommes pour les réconforter au milieu de l'immensité des mers, avait alors trente-cinq ans; il était marié depuis dix-huit mois, père de deux jeunes enfants, et ^alIait bientôt mourir k la côte de Sumatra, victime, lui aussi, des fatigues supportées et d'un climat meurtrier.

Quel spectacle émouvant devait présenter le pont de la Pensée, lorsque, au coucher du soleil, sur les flots, au milieu du silence imposant des calmes plats si fréquents dans ces parages, ou sous la caresse d'une molle et chaude brise gonflant à peine les voiles et balançant légèrement le navire, ce capitaine , qui préférait à tout la vie du bord et ne voulait avoir autorité

Fors qu'en mer, quand au danger faut-être,

réunissait autour de lui matelots et hommes d'armes, ses compagnons, et faisant appel aux sentiments les pius élevés, exaltait la grandeur comme les périls de leur profession et dépeignait l'infinie puissance du Créateur, les merveilles de la mer dont ils étaient chaque jour les témoins, celles de l'air variant suivant les contrées de la terre, dont l'approche réjouit l'âme des équipages.

Que l'on se figure l'impression ressentie par ces hommes au cœur simple , à l'esprit religieux comme tous les marins chaque jour en

dauger de mor(, en écoutant leur chef, dans sa langue imagée,

leur dire :

Considérez la grandeur et Pestente

De cette mer tant large et tant patente

Dont la moitié pourroit noyer la terre.

Et non obstant sa force violente,

La main de Dieu, forte et omnipotente,

La tient ensemble en arrest et en serre.

Par sa puissance en lieu borné la serre.

Par sa puissance il lui donne son erre,

Son mouvement et son cours ordinaire.

Et quand el bruit comme honible tonnerre

Dont pourement maint équipage en erre

Par sa clémence i! l'appaise et fait taire.

Si tu voys Pair plein d'une beauté nette,

Pur, cler, fin, beau, en douceur tant honneste,

Qu'il semble à veoir qu'onques n'y eust laidure.

Je te supplie fais comme l'alouette

Qui vole en l'air chantant la chansonnette.

Pour donner gloire au hault Dieu de nature,.

Cette petite et belle créature

Oublie tout et manger et pasture

Pour gringoter ses chants et ses fleurtis

En louant Dieu. O humaine facture!

Si tu fais moins, c'est bien contre droicture.

Rends gloire à Dieu dont tous biens sont sortis.

Pays ton pouvoir, et du reste te fies En cestuy là lequel tu glorifies.

Et tu n'auras aucun mal et nuisance :

Car ce qu'il fàict, c'est affin que n'oublies Son sacré nom et que tu te humilies En cognoissant sa terrible puissance ^'\

('^ Le Traite en forme d'exhortation XI iT jusqu'à la fin du XVI* siècle, éàixé contenant les merveilles de Dieu et la par MM. Schcfcr, membre de Vindignité de l'homme, composé par Jean stitut, et Henri Cordier. Il suit, dans Parmentier, a été publié dans le Recueil le volume IV du Recueil, le Discottrs de voyages et de documents pour servir de la navigation de Jean et Raoul Parà l'histoire de la géographie depuis le mentier de Dieppe.

C'était, enfin, dans les ombres grandissantes de la nuit des tropiques, comme une prière, une invocation pieusement murmurée par le chef de ces aventuriers dont, plusieurs avaient déjà succombé et gisaient, les uns, dans la terre de Madagascar, dont ils avaient ainsi les premiers pris éternelle possession , les autres un boulet aux pieds dans les profondeurs de la mer, cette tombe toujours béante et prête à engloutir ceux qui se risquent sur ses abîmes.

Le premier voyage des Français aux Indes orientales. — La Pensée et le Sacre. — Journal du voyage^ PAR Pierre Crignon. — Mort des deux frères Parmentier. — Retour de l'expédition.

Avant d'entreprendre aux Indes et k la Chine son voyage interrompu par la mort, Jean Parmentier avait, de 1 520 k 1 526, pour le compte d'Ango et de ses associés, conduit des navires de Dieppe au Brésil, où le premier des Français il aurait abordé ^'\ k Terre-Neuve, aux Antilles, notamment k Saint-Domingue, dont il a laissé une description intéressante, et a la côte de Guinée. La dédicace k l'armateur dieppois de son Hystoire cati- Hnaire fixe la date de ces navigations :

ce A telles choses, lui dit-il, je sçay bien que tu prendrais plaisir, si tu veulx ung petit excuser la rudesse de mon langage, en considérant que rhétorique m'a ung petit délaissé, pour autant que depuis six ans en ça en commençant soubz ton service, cosmographie m'a fait exercer sa pratique sur les grosses et lourdes fluctuations de la mer qui n'est doulceur ne plaisir, w

En I J28, voulant mettre k exécution son projet de «jmsser oultre les fins d'Asie:», il fit k son armateur des propositions à ce sujet, et de concert avec son frère Raoul Parmentier, bon marin comme lui, il se chargea «par contract et accord parfaict avec noble homme Jean Ango, grenetier et vicomte de Dieppe et ses parsonniers, de mener et conduire k l'aide de Dreu, parla cognoîssance des latitudes et l'élévation du soleil et autres corps célestes, deux navires dudict Dieppe, dont le

Jacques SavARY, Le Parfait Négociant, Paris, 1721, t. I", p. 203.

plus grand estoit nommé la Pensée du port de deux cents tonneaux, et le moindre le Sacre du port de six vingts, bien equîppez et garnis de toutes choses requises nécessaires pour faire ledict voyage M.

Jean Parmentier prit le commandement de la Pensée, Raoul celui du Sacre. Pierre Crignon était Tastrologue de la Pensée, Pierre Maucler remplissait les mêmes fonctions sur le Sacre; les deux navires armés en guerre, emportaient des maîtres, deux chapelains, un argentier, un barbier médecin et deux interprètes pour la langue malaise : un Portugais et un Français, nommé Jean Masson, qui, sans doute, avait déjà fait le voyage aux Indes avec une des flottes parties de Lisbonne.

Les équipages comprenaient des matelots , des canonniers , des arquebusiers, des tambours, des fifres et trompettes, environ 1 50 hommes, par lesquels Parmentier fut «tousiours bien obey et révéré». Les soutes des bâtiments étaient abondamment garnies, suivant la coutume, «de chairs et de poissons salés, de vins, de cervoise, d'orge, d'avoine, de seigle, de blé, d'oi- . gnons, pois, fèves, chandelles de cire, bouteilles de verjus, pots, godets, cuillers de bois et d'étain, chandeliers, bassins, cochons gras, broches, outils de cuisine et de bouteîllerie, sel, biscuits, farine, graisse et moyaux d'œufs battus en tonneaux ^^^».

Les armes, arqueb.uses et canons, et les marchandises destinées aux échanges complétaient les cargaisons. Deux grandes chaloupes et quatre canots logés >ur le pont des deux nefs assuraient la communication avec les terres que l'on découvrirait.

Une chose doit fi'apper ici les hommes qui s'occupent des questions maritimes , c'est l'exiguïté des navires sur lesquels les marins de ce temps s'en allaient ainsi à la découverte à travers l'immensité des océans. C'étaient en effet des bâtiments de 60 ,

(*) FrÉVILLE, Ouvrage cité, t. V\ p. 259,

100, I 50 OU 200 tonneaux, c'est-à-dire ceux dont on se sert aujourd'hui pour ie cabotage. Les vers du poète :

Illi robur et aes triplex Circa pectus erat. . .

n'étaient pas alors une vaine formule , surtout si l'on songe qu'aux dangers inhérents à la mer s'ajoutaient ceux résultant de l'entassement inouï dans ces nefs de matelots , d'aventuriers et d'ouvriers, de victuailles , de marchandises , d'armes et de munitions. Des mariniers vivant de salaisons et de légumes avariés , ne buvant que des eaux trop souvent corrompues , étaient une proie toute désignée pour le scorbut, fléau si redouté des navigateurs au long cours , et les affections engendrées par ie séjour dans les pays chauds, auxquelles l'Européen ne peut échapper que par une hygiène dont les règles étaient alors complètement inconnues. Un géographe du xvi^ siècle, André Thevet, en cite un exemple saisissant : ce De mon temps estant allez trois navires d'Angleterre jusques au Benyn, qui est neuf degrés deçà la ligne, y pansant trafiquer de l'or, maniguette, morfiz et autre chose, les pauvres gens y furent surpris d'une telle maladie causée ou par le changement de viandes, ou par la trop grande infection de l'air, que presque tout l'equippage fut perdu : de deux cents personnes vC^ïi eschappa qu'environ dixsept matelots qui tous ne passassent le pas de la mort, et ceux qui se sauvèrent furent contraints d'abandonner les deux plus grands de leurs navires et s'aider du plus petit pour retourner en Angleterre ^^l «

La Pensée et le Sacre , partis de la rade de Dieppe le samedi

3 avril ï 5 29 , passaient le 5 devant l'île d'Ouessant et le 8 au large du cap Finistère, où l'un des matelots nommé Robert Colas se noya ce en asseurant la bonnette w. Le 16, les équi-

^'^ Thevet, La Cosmographie uniuerselle, Paris, iy7$i t. I", p. 418.

pages voyaient le cap Nun en la terre d'Afrique; le 17, au soleil couchant, ils apercevaient deux des îles Canaries : Forta- ''é^

venture et Lancerote; le 24, ils ancraient près de Tîle Saint- Jacques du cap Vert où 80 hommes, armés et en bon ordre, débarquaient pour faire de Teau ce et autres rafreschissemeats^D. Le 27, on remettait à la voile et «le mardi 1 1 mai au matin, dit Crignon dans sa relation, furent faits chevaliers environ cinquante de nos gens, et eurent chacun TacoIIée en passant sous l'Equateur, et fut chantée la messe de Sa/ve sancta parens à . / nottes pour la solennité du jour, et prismes un grand poisson nommé albacore et des bonnites, dont fut fait chaudière pour le souper en solennisant la feste de la chevalerie ».

La navigation se poursuit par beau temps jusqu'au cap de Bonne-Espérance; mais, dans ces parages, le jeudi, premier jour de juillet, une tempête assaillit les deux nefs. «Ce fut, déclare l'historien du voyage, la plus grosse tourmente que nous eussions encore point eue depuis notre partement de Dieppe. Et croy que le dieu Eolus accompagné de Favonius et d'Affricus Libo faisoient ou célébroient les noces deluy et de Thetis, fort délibérez de bien faire danser. Et plusieurs grands poissons comme marsouins et chauderons s'assemblèrent par grandes troupes ; et mesme notre nef et nous tous dedans dansions d'une haute sorte. 33

Le samedi 24 juillet, l'île de Madagascar fut aperçue à 4 ou 5 lieues. Le dimanche 25 on approcha de terre et, le lundi 26, un détachement se dirigea vers la côte; mais cette reconnaissance eut unie fin tragique par la trop grande confiance de quelques-uns des hommes débarqués. Crignon la relate en ces termes ;

«Furent envoyés les deux petits batteaux k terre du Sacre et de la Pensée; cependant qu'ils y estoient . vinrent quatre sauvages de terre dedans un batteau fait d'une pièce de bois environ de quinze à dix-huit pieds de long et de deux pieds de large.

ANGO £T SES PILOTES

de la façon d'une navette de tixeran; et quand ils furent un petit près nous, ils s'en retournèrent. Les batteaux qui estoient de terre nagèrent vers eux, et ils se retirèrent en la mer et abandonnèrent leur barquette; toutefois ceux du Sacre avisèrent une autre barquette qui estoit vers l'eau de nous, qu'ils poursuivirent si bien qu'ils prirent deux Mores qu'ils amenèrent à notre bord, et leur fut donné des bonnets, des patenostres et du bougran, et puis furent reportez îi terre avec un qui estoît venu de terre de bonne veille avec nos gens. Mais pour ce qu'il y avait barre, notre maistre Michel Mery et le capitaine du Sûcre ne voulurent que nos batteaux ne gens approchassent de terre craignant les dangers de perdre gens et batteaux; mais un de notre batteau nommé Vassé, et un d'un batteau du Sacre nommé Jacques l'Escossois, tous deux vaillans, gens bien délibérez, demandèrent congé d'aller à terre à nous, ce qui leur fut octroyé; et eux arrivez là, leur firent bonne chère et les menèrent en leur bois où ils mangèrent de leurs fruits ; et plusieurs vinrent avec eux chargez d'iceux fruits pour vendre à ceux du batteau. Mais pour ce que nous ne pouvions aprocher, nos gens s'en revinrent à nous, et les sauvages s'en retournèrent. Leurs fruits dont nos gens mangèrent sont de la façon d'un melon ou concombre, et beaucoup plus petits, mais quand ils sont meurs, ils ont assez bonne douceur.

« Le mardi xxvil^ vinrent trois ou quatre Mores en une barquette, qui aportèrent un chevreau et de leur fruit dessudit au Sacre; et on leur donna des bonnets, du bougran et des patenostres. Le soir, nous partismes de ce lieu et nous allasmes vers le Nord-Nord -Est au long de la coste pour trouver lieu plus facile à descendre pour avoir des eaux fresches et du bois à cause qu'en avions bon mestier.

«Le mercredi xxviii^, au matin, furent envoyez les deux petits batteaux de /a Pensée et un du Sacre, pour voir s'il y auroit lieu propre pour aprocher les navires plus près et avoir des eaux ;

et leur fut baillé quelque quantité de marchandises pour avoir des vivres, et leur fut commandé de retourner dire ce qu'ils auroient veu, sans s'exposer sur la terre; ce qu'ils ne firent pas, à cause de la familiarité qu'ils avoient eue le jour précédent avec les autres Mores du côté du su, et aussi que les Mores qu'ils trouvèrent en ce lieu leur firent bonne chère, ostans leurs dards et les renvoyans au bois par deux garçons. Nos gens s'enhardirent et laissèrent leurs rondelles et bastons aux batteaux et ieur donnèrent des patenostres. Puis s'en allèrent, le contre maistre du Sacre, Jacques l'Escossois, et Vassé avec eux; PoUet les suivoit et encore deux autres; ils ieur donnoient k entendre qu'ils les meneroient où il y a force zingembre, ce que nos gens crurent, et si leur faisoient semblant qu'il y avoit des forgeurs d'or et d'argent sur la terre, pour quoy se mirent au bois avec eux; et si tost qu'ils furent un peu dedans, ceux du derrière ouïrent la voix de Jacques qui fit une grande exclamation, et soudainement virent accourir le contre maistre et Vassé qui venoient derrière, qui estoient suivis de seize ou dix-huit Mores tenant dards en leurs mains. Ceux du batteau firent sonner ia trompette afin que ceux qui estoient allés remplir les barillets d'eau se retirassent au batteau, lesquels ne sçurent si tost venir qu'ils virent tuer le dit Vassé et le contre maistre du Sacre nommé Bréant, et poursuivirent le demeurant jusques au bord de la mer, tenans déjà la chemise du premier qu'ils avoient tué, toute sanglante; et celuy qui la portoit, de dépit qu'il ne sceut rattaindre le demeurant de nos gens, jetta la chemise par terre et pilla dessus. Puis retournèrent dépouiller les autres, et en prirent chacun leur pièce; puis les vinrent laver au bord de la mer et s'en allèrent vers le côté du su. Nos batteaux revinrent bien tard, et quand les capitaines et maistres sceurent la chose avenue furent fort courroucez et marris; toutefois, aucuns aportèrent graines croissans au bord de la mer, aux arbres de la forest, semblables à cubesbes, ayant quasi goust de poivre;

outre plus, ils recueillirent de i'arène entre la mer et la rivière, qui sembfoit estre semée de petites lumineures ou escailles d'or ou d'argent menu comme du sablon, et pour ce aucuns disoient qu'il y avoit nombre d'argent.

ce Le jeudy xxix^ jour, on fît passer une once de ladite arène par la cendre, et y fut trouvé un grain ou deux d'argent fin. Ce jour fut dite une messe et un Dirige pour les trespassez, et au soir fut délibéré de retourner audit lieu pour avoir de l'eau et pour voir s'il y avoit des mines d'argent ou d'or. Nostre capitaine et ie capitaine du Sacre y vinrent au dernier quart du jour, nos deux batteaux et les deux batteaux du Sacre esquipez de mariniers et arquebusiers et avec des futailles pour l'eau ; arrivasmes au point du jour à la terre où il y a une moult beile descente et, de prime face, allasmes chercher les lieux où nos gens avoient estes tuez : et trouvasmes Bréant enterré hors le bois sur le sabion , enseveli en des feuilles de palme et enfoiiy au sablon environ un demy pied, et dessus avoient mis une grosse boise sèche et planté un roseau au bout de la fosse ; nous ostasmes un petit de sablon, pour voir lequel c'estoit, et vismes à son visage que c'estoit Bréant; et si aperceusmes aucuns coups qu'il avoit en la poitrine, et des coups au visage, puis fut recouvert, et entrasmes au bois pour chercher les autres; et assez avant dedans, nous trouvasmes Jacques l'Escossois tout nud, couché aux dents, ayant diverses playes par tout le corps; fut retourné et luy vismes la poitrine toute pleine de coups de dards et puoit déjà fort. Aupwès du lieu où il es toit, nous lui fismes sa fosse et l'ensepulturasmes dedans. En retournant vers ia rive, environ quelques espaces de ce lieu, nous trouvasmes Vassé tout nu, couché à dents, percé tout au travers par les reins, si qu'on lui voyoit les entrailles, et plusieurs coups de dards au dos, aux fesses et aux costes; et fut retourné. Les tripes lui sortoient du ventre, et avoit plusieurs coups de dards au col et k la gorge. En ce lieu, on fit sa fosse en priant Dieu -qu'il

lui plust avoir pitié de leurs âmes. Cela fait, nous retirasmes vers la fontaine qui estoit vers le nord, environ cent cinquante pas, et y furent menez et roulez nos barils, lesquels furent légèrement emplis par la diligence de nos gens avec le bon ordre qu'y mirent nos capitaines; à mesure qu'on les emplissoit, on les conduisoit aux batteaux. Cependant qu'on estoit au bord d'icelle, qui sembloît toute argentée, fut conclu que c'estoit mine d'argent par ceux qui se disoient à ce connoistre; mais quand nos capitaines l'eurent bien considérée, le temps et le coùst qu'il y faudroit mettre pour en avoir quantité, ils trouvèrent qu'il y auroit plus de perte que de gain; par quoy fut conclu de ne s'y plus arrester. Et cependant que nous estions à emplir nos barils, nous aperceusmes dans le bas, sur la montagne, quatre ou cinq nègres du pays et un More blanc qui portoient chacun une dardille ou deux, ayant le fer long plat et aigu , bien poli , qui par ce nous montroient vers le lieu où nos gens avoient esté tuez; et nous, refaisions signe de I^atitre costé, mais nous n'avions nul qui les sceust entendre, et iaussi qu'ils n'entendoient point le portugais. Ils s'assemblèrent à la fin jusqu'au nombre de neuf ou dix, et aprochèrent toujours au long de la montagne branlant leurs dardilles. On tira vers eux plusieurs coups d'arquebuse , mais ils ne s'en effrayèrent et n'en bougèrent de leur lieu, par quoy nous estimions qu'ils ne sçavoient que c'estoit d'artillerie, ainsi qu'en après ils le montrèrent assez bien. Car sitost. que nous retirasmes vers les batteaux, ils accoururent de toutes leurs puissances après nous, pensans en trouver quelqu'un escarté derrière ; mais nous estions déjà dans les batteaux avant qu'ils fussent arrivez au bord de la mer; et s'efforcèrent de jeter leurs dards jusques dans le petit bateau du Sacre, qui estoit plus près de terre; et combien que tous les arquebusiers tirassent vers eux, ils n'en faisoient compte, et si n'y en eut pieça frapé. On tira un coup ou deux de passevolant, mais point ne s'en effrayèrent; toutefois le Flament dJ

Sacre, en laschant un passe-volant, en frapa un par ia cuisse, que s'acroupit tout en un monceau, et les autres esbahis vinrent voir que c'estoit; puis retournèrent* vers nos gens pour jetter leurs dards. Mais I*on tira encore un passe-volant dont ils eurent peur, et un d'iceux.prit son compagnon blessé et le chargea sur ses épaules, puis prit la fuite vers le bois. Mais le Flament du Sacre tira encore un coup de passe-volant après eux, dont plusieurs de nos gens disoient avoir veu frapper par le dos et abbatre celuy que estoit navré et celuy qui le portoit; toutesfbis, je le vis choir et non point relever, et les autres de la bande s'escartèrent. Et en nous en retournant k bord, vismes venir une bande de sauvages qui venoient par dessus le sablon, du côté du Su, nous retrouver à bord : fut conclud entre nos capitaines et maistres de quitter ce lieu au premier vent servant; et le samedi matin , dernier jour de juillet, fismes voile au Ouest-Nor-Ouest. »

Quelques jours après cette reconnaissance malheureuse d'une terre aujourd'hui française, fa mer se fit grosse et «fascheuse, et les gens des ndvires commencèrent k devenir las, faillis et vains, ayant maladies de reins, et aucuns aiguillons de fièvre; autres avoient mal de jambes, qui se faisoient comme par taches meurdries de gros sang; et aucuns avoient les jambes et cuisses couvertes de pourpre, sans les autres maladies qu'aucuns avoient gagnées par leurs mérites avant que partir. »

Le journal de Crignon mentionne brièvement les décès qui se succèdent k bord :

ce Le jeudi 1 2 août, le fils de Pontillon, après avoir esté malade deux ou trois mois de quelques apostumes qui luy estoieiit venues en la teste, mourut; et pour connoistre dont cela pouvoit astre venu, le capitaine fit faire une anatomie, et luy couper la teste tout k l'entour jusqu'aux oreilles; et luy fut trouvé sui* la cervelle une grosse apostume pleine d'ordure et de noir sang. Après, il fut enseveli k la mode marinière. Dieu en ait

19 A ame.

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