‹ Ango et ses pilotes, d'après des documents inéditsChapitre 6 sur 12 · CH · texte numérisé non relu

CH

ce Le vendredi i 3^ jour d'août, un Breton nommé Jean Dresaulx, lequel avait langui un mois ou deux, mourut; fut ouvert pour voir dont luy venoit le mal, et fut trouvé qu'il avoit le poulmon fort empiré et avoit le creux du corps tout plein d'eau rousse.

ce Le mercredy jour de la Nativité Nostre-Dame, un de nos canonniers mourut, nommé Binet.

ce Le lundi au soir 13^ jour de septembre mourut le rouppier^^^ de /a Pensée nommé Pierre le Conte d'Aust, et mourut tout sec et étique de la gorre, et fut plus de trois semaines sans manger.

ce Le vendredi i 8^ de septembre mourut un Sannais nommé Guillemin Le Page, marinier et bon homme, lequel avoit longuement langui du mal de jambes, des reins et de l'estomac.

ce Le samedi 25^ jour de septembre mourut un de nos mariniers, nommé Jean François.

ce Le mercredi 6^ jour d'octobre, durant le dernier quart, mourut Aleaume de Rambures, qui avoit été fort malade et mourut fort usé et sec.

ce Le dimanche 17^ jour mourut un de nos trompettes, nommé Beausseron.

ce Le jeudi 21^ jour mourut un des pages de nostre navire, nommé Barbier.

ce Le dimanche 23 , Le Four, fils de Toublieur nommé Thomassin le Boulanger, mourut, dont Dieu ait l'âme.

ce Le mercredi mourut un nommé Nicolas Boucher, serrurier, et le jour devant, Colinet Fayolle, argentier du Sacre. ^^

On sait comment Parmentier, au milieu de ces deuils, parvint à relever le moral affaibli de ses équipages.

Les deux navires ayant reconnu les îles Comores et quelquesunes des Maldives, arrivèrent enfin, le 29 octobre 1 529, après

^'J Le rouppier était le matelot chargé de l'entretien des amarres et des cordages.

une traversée contrariée par les calmes, en vue de la côte occidentale de l'île de Sumatra. Le trajet suivi par Jean Parmentier lui avait permis d'éviter la rencontre dangereuse des Portugais, longeant la côte d'Afrique pour aboutir à Caiicut et Goa.

L'île de Sumatra était connue des géographes européens du temps de Parmentier; Marco Polo, qui y avait séjourné pendant cinq mois, en avait donné une description fidèle; les Portugais, sous le commandement d'AIbuquerque, y abordaient en 1511 et tentaient d'en prendre possession, lis y élevaient un fort et y laissaient une centaine d'hommes; maïs les Malais , révoltés par les mauvais traitements que leur infligeaient ces envahisseurs, assiégèrent le fort pendant plus d'une année, et la garnison , menacée d'un assaut sans quartier, finit par évacuer la place en abandonnant artillerie et munitions. C'est peu • de temps après que Parmentier arrivait en vue de l'île ^^\

«Le lundi jour de Toussaints, dit la relation, nostre grand batteau et celui du Sacre furent à terre , et nageasmes longuement au long de la cote, sans trouver descente; mais à une petite ance, nous trouvasmes lieu assez convenable pour descendre, et se vinrent présenter devant nous plus de trente des gens du pays, avec rondelles, dards et espées; mais sitost^que nostre truchement Jean Masson eut parlé à eux, il s'en mit deux ou trois à l'eau, et vinrent en nostre batteau, apportèrent du ris un petit pour des cousteaùx et des miroirs, et un coc et un

(1) «Il y en a qui veulent que ce soit la Chersonèse d'or des anciens et rOphir tant renommé de Salomon.

Elle est située directement sous la ligne équinoctiale, au premier climat, qui luy rend les jours et les nuits en perpétuelle égalité. Elle est divisée en plusieurs provinces qui forment trois grands royaumes principaux. Tous ont des mines d'or, d'argent ou autres

métaux et les meilleures drogues et espiceries de tout l'Orient; aussi ic poivre qui en sort est plus gros et plus pfcquant que tout autre. Ses peuples ont peu de foy- et ne fait pas bon négocier avec eux, car ils sont sujets à se desdire pour leur profit.» (Les Voyages fameux du sieur Vincent Leblanc, Marseillais, Paris, 1648, in -4°, part. I, p. 137.^

pouchin que nous renvoyasmes pour ce qu'ils vouloient avoir un bougran pour cela; et nous montrèrent du poivre, disans qu'il en croissoit force en celte isie, et qu'il s'y trouvoit de l'or; mais qu'il y avoit k deux ou trois lieues de là, vers le Su, une ville nommée Ticou, où le Roy, nommé sultan Megilica, se tenoît, et s'en vinrent trois avec nous qui nous promirent nous y mener, moyennant que chacun eust un bougran rouge, et quelques cinq quartiers de toile blanche, un Cousteau et un miroir.

«Le mardi matin jour des Morts, vint un esquif de terre, et trois hommes dedans, dire au capitaine que le Roy lui mandoit qifil ftist le bien venu, et qu'il menât ancrer son navire entre la terre et trois isibts qui sont devant la ville de Ticou, où il seroit seurement et en bon.abry, et que le Roy lui vouloit faire quelque présent. Le capitaine luy dit qu'il remercioit le Roy, et qu'H avoit volonté aussy de lui faire un honneste présent et l'aller voir à terre; et les ancres furent levées, et allasmes ancrer entre la grande terre et le prochain islot. Quand nous fusmes arrivez, vint un autre esquif de terre, qui fit présent de par le Roy au capitaine de deux chèvres, un quarteron de coques et un boisseau de riz, avec feuilles de betel et chaux vive e«ternte, et d'une racine fort mince en une escuelle de cuivre en façon de tasse. Le betel est une feuille dont ils tiennent grand compte et en mangent souvent devant et après leur repas, avec un peu de chaux esteinte, et en la maschant, elle donne bonne odeur, et rend un jus rouge qui leur teint les dents et les conserve.

ccLe mercredi, il vint encore un esquif de terre dire que le Roy entendoit que nostre capitaine descendit. Le capitaine dit qu'il n'iroit point k terre qu'ils n'eust de bons pleiges dedans sa nef, et ils dirent qu'ils auroient des pleiges assez, et fut conclud que Jean Masson , Nicolas Bout et moi irions à terre ; et demeura deux ou trois pleiges pour nous dedans le bord, à

celle fin que nous eussions connoîssance de ceux de la terre qui estoient plus suffisans pour estre pleîges de nos capitaines. Nous, descendus à terre, fusmes recueillis assez humainement de ceux du pays et conduits jusques au lieu où le lieutenant du Roy, nommé Bou Beker radja, nous attendait avec toute la seigneurie de la ville de Tîcou, lequel vint au devant de nous, et nous le saluasmes pensans que ce fust le Roy, ainsi que nous avoient donné à entendre ceux qui nous conduisoient. Après la salutation, il nous mena sous un arbre où tous ses gens Tattendoient; et s'assit à terre les jambes croisées comme un cousturier, et k sept ou huit pieds ses gens s'assirent en manière d'une couronne, à la poudrette , les jambes croisées , et nous fit signe que nous seissions comme les autres, ce que nous fismes, et on luy vint présenter des feuilles de betel et aux principaux , et nous en fit donner dont nous mangeasmes. Après cela, ledit lieutenant demanda qui nous étions , qui nous menoit, qui nous cherchions. Jean Masson luy dit en langue malaye que nous estions François , et qu'il y avoit huit mois que nous estions partis de nostre pays, pour les venir voir, et leur aporter de bonnes marchandises dont il leur nomma plusieurs espèces, et aussi pour avoir de leur poivre et autres marchandises, ce qu'ils escoutoient volontiers. Ils demandèrent si nous estions point gens de guerre ; il leur répondît que nous estions marchands, et que nous ne demandions que paix et amour; mais qui nous voudroit ifaire tort, estions gens pour nous defFendre et vanger; et que nos capitaines avoient grand désir de trouver bonne paix avec eux ; et ils dirent qu'ils le désiroient aussi. Et après plusieurs paroles où n'entendions rien, car Jean Masson ne nous dîsoit pas tout en fi'ançoîs , ledit lieutenant du Roy se leva et tous les seigneurs et nous aussi, et fusmes conduits en la maison d'un des principaux gouverneurs de la ville, où nous fusmes bien traitez à la mode du pays. Une natte de jonc blanc fut estendue sous nos pieds , et nous fut présenté pour nostre souper un plat de pour-

celaîne pleine de riz à demy cuit à l'eau, sans sel, et la moitié d'un coq haché par morceaux avec le brouet qu'ils mirent sur le riz, et la grand'tasse de cuivre pleine d'eau claire, et mangeasmes tout à la belle sauce d'appétit, avec un peu de pain que nous avions aporté de la nef, qui bien nous servit. Et puis après souper, nous couchasmes au lieu où nous avions soupe, sur la natté de jonc blanc, et nos manteaux nous servirent d'oreiller, et Dieu sçait comme nous fismes mains tours la nuit; et ainsi attendismes le jour, que nous désirions fort pour nous peigner, afin d'abatre la plume de nos cheveux.

ccLe matin , nous retournasmes à la nef, et vint avec nous le chabandar de Ticou, qui est quasi-tout, gouverneur du Roy, et assiet les prix de toutes les marchandises qui s'acheptent et vendent, et tient les poids et les mesures, et ntil n'oseroit vendre ou achepter sans son congé; et croy qu'il a lui seul tous les offices du royaume, car nous n'y vismes point d'autres officiers; et Dieu sçait les belles promesses que ledit chabandar nous fit, tant de nous faire bien vendre nos marchandises que de nous faire charger du poivre. Nous venus en nostre nef^ il fut recueilli honorablement de nos capitaines , ainsi que si c'eust esté la personne du Roy. Le capitaine luy fit un présent assez honneste et luy fit montrer plusieurs sortes de nos marchandises, desquelles il nous promit avoir bientost la depesche; mais il disoit qu'on ne sçauroit faire marchandise tant qu'on eust fait le présent au Roy, et eust bien voulu que ce soir mesme l'on eust esté le faire, mais il fut différé jusqu'au dimanche septième jour de novembre. Ce nonobstant que tous les jours il venoit quelque messager dire que le Roy n'attendoit que ce présent et pourquoi on différoit tant. Cependant nos capitaines firent faire des habits triomphans pour se présenter devant le Roy en bon ordre pour faire le présent.

ccLe dimanche, nos capitaines esquipèrent les batteaux et descendirent en bon ordre à . terre. Le présent fut honorable-

ment porté et honestement reçu selon la coutume du pays , avec bonne paix, alliance et amour par foy promise entre France et Ticou, promettans estre tous amis de leurs amis, et ennemis de leurs ennemis, et eux à nous par réciproque, tant qu'ils disoient tous : Ticou, France, et France, Ticou! Après ces choses, les capitaines louèrent une maison pour mettre les marchandises.

ccLe dimanche quatorzième jour de novembre, j'allai voir le capitaine à terre, et m'y tins huit jours avec luy, et autres huit jours avec son frère. Durant ce temps, on fit quelque peu de marchandise avec ceux de la ville et les marchands de dehors, environ jusqu'à une livre d'or, d'un peu de miroir, de coins de fer et sept ou huit aunes de rouge , et non pas sans fort barguigner, et ne fit-on autre chose durant quinze jours que nous fusmesà terre. Outre plus, nous fusmes avertis par aucuns marchands qu'ils leur avoient deffendu d'achepter de nos marchandises sous peine d'avoir le chef tranché ; et d'autres disoient qu'ils n'osoient achepter si le chabandar n'en faisoit le premier le prix, lequel vouloit que nous donnassions la marchandise à vil prix. Pourquoi nos capitaines l'eurent en haine et délibérèrent d'eux retirer et nos marchandises au plustôt. Maître Raoul Parmentier, qui estoit demeuré à terre, fut prendre congé du Roy; mais quand ce vint au partir, le chabandar ne nous voulut point laisser aller qu'il n'eust un sien frère et encore un autre de Ticou qui estoient en otage au Sacre. Le capitaine luy promit qu'il ne partiroit point de la terre que les autres ne fussent venus. Nonobstant toutes promesses , voyans que nous faisions nos apprêts pour partir, le chabandar assembla plus de cinq cents hommes, ayant chacun une pertuîsane emmanchée de roseau oude bois, une rondelle et un gois. Le Portugais du Sacre ^ qui alloit et venoit avant la ville, fut adverti de ces choses, et vint prier le capitaine qu'il leur baillast ostage jusqu'à ce que leurs gens fussent venus, pour éviter à tous belliqueux débats, qui sont

dangereux de tous costez, et qu'il estoit content de demeurer

pour un, et je dis que je d^meurerois volontiers pour l'autre. Le

chabandar nous mena chez nostre premier hoste, et nos gens se y

retirèrent à bord en bon ordre, à tout lances à feu, arquebuses

et rondelles , et nous voyons en allant avant la ville grande flotte

de gens portans rondelles et dardilles, dont je faisois semblant

de rire, et nostre hoste me regardoit et rioit, et quand nostre

capitaine fut au bord de la rivière , il envoya un autre batteau à

bord pour apporter les pleiges et ostages , et dit qu'il ne partiroit T

de terre tant qu'ils fussent venus, et furent longtemps sur la

grève à faire le colimasson , et se mestans en ordre de bataille ,

le tambour, le fifre et la trompette sonnoient, et ceux de Ticou

estoient grande multitude qui les regardoient de bien loin et

avoient grand'peur.»

Ceux des otages réclamés par le chabandar ayant été ramenés à terre, les Dieppois regagnèrent leurs nefs. «On demanda six marcs d'or au chabandar qu'il devoit; il différa de les bailler, parquoi les capitaines , indignés contre lui , déclarèrent la guerre à ceux de Ticou. >>

C'est tout ce que dit la relation à ce sujet, mais un des hommes du Sacre , Jean Plastrier, «lequel estoit pannetîer audit voyage, 53 raconta plus tard, en 1 575, au pilote Guillaume Lefèvre de Dieppe, qui en fit part à l'amiral de France en lui transmettant la relation de Crignon , que les chefs de l'expédition , «voyant que la traite venoit à peine, se rembarquèrent eux et leurs marchandises. Alors les otages qui estoient dedans leurs vaisseaux furent fort faschez, et, à nuit venue, une partie desdîts ostages dérobèrent leur grand bateau et allèrent à terre, qui fut grand perte, et ne le peut-on jamais avoir par amitié ne par force ; et le reste desdits otages fut envoyé dans leur bateau près terre, leur montrant par signes que s'ils ne leur rendoient leur bateau, qu'ils leur couperoient la teste, \byant qu'ils n'avoient envie de le rendre, les capitaines les firent exécuter par le

maîstre du Sacre ^ dont la traite fut rompue pour cette cause audit lieu de Ticou^'^»

Exaspérés par les agissements du chabandar et la perfidie des Malais, «astucieux et grands menteurs», les Parmentier, chefs résolus et de décision énergique, tiraient ainsi vengeance du vol dont ils ne pouvaient obtenir autrement justice ^^^

Le séjour à Ticou devait être fatal k l'expédition et a ses cheft.

ccPartismes de cette ville, dit Crignon, le vingt-septième jour de novembre, et plusieurs de nos gens furent pris de fièvres chaudes et aiguës, et estimois que c'étoit des mauvaises eaux que nous avions biies à terre, car de tous ceux qui s'y tinrent nen réchappa qu'un ou deux, que tout ne fut malade, fut de fièvre, chaud mal ou flux; et en mourut une grande partie, et pour le premier, nostre chef et capitaine Jean Parmentier commença la danse et trespassa de ce siècle la vigile sainte Barbe, troisième jour de décembre, et huit jours après que la fièvre l'avoit pris. Les obsèques furent faites cedit jour en risie au mieux que nous sceumes faire. Et allasmes chercher notre bonne aventure au long de la coste Su. Le lundi ensuivant, sixième jour de décembre, trespassa Noël Chandelier, et Nicole Bouvet de la mesme maladie, et le petit Nicolas Gilles trespassa le huitième jour de décembre. De jour en jour faisions un peu de chemin au long de la coste , ancrant tous les jours , et envoyant bateaux à terre pour trouver port à charger et pour avoir des eaux. Environ sous deux degrez vismes gens qui nous dirent que nous trouverions du poivre à Andripour, k demijournée plus au Su-Est. Maître Raoul trespassa.»

^^^ ScREFER , Outrage cité, — Lettre chant le gain à tout prix, par la

du S' Guillaume Lefcvre, écrite à fraude, et quand ils l'osaient, par la

Dieppe le 1 8* jour de décembre 157 j. force. Ils essayèrent d'empoisonner

^*^ Le capitaine Peyton, qui abor- sa nourriture et ses boissons en les

dait à Ticou en 1614» constate éga- préparant. [Second voyage du capitaîru

iement que les habitants de cette Walter Pejfton aux Indes orientales,

ville étaient rusés et voleurs, recher- Londres, '^25»)

•fri-

Cette nouvelle perte achevait de désorganiser Tentreprise. Guillaume Sapin, contre-maître de /a Pensée, Crignon et un matelot furent envoyés au Sacre pour s'entendre sur ce qu'il y avait à faire. Pierre Maucler et le second de ce navire leur firent ce plusieurs belles remontrances sur les fortunes et inconvéniens Il eux advenus, comme, d'avoir perdu leurs capitaines, deux contre-maîtres, plusieurs bons compagnons, leur grand bateau, et encore plusieurs malades en danger de mort, les victuailles empirées, et grand nombre de boissons coulées, et puis la muaison du temps qui aprochoit, où il faudroit estre sept ou huit mois davantage, si l'on attendoit qu'elle fust venue: sur. quoy il y en eut treize ou quatorze qui dirent qu'ils s'en vouloient retourner en France et neuf ou dix dirent qu'ils s'en vouloient aller en Java. Aucuns dirent qu'ils feroient tout ce qu'il plairoit au maistre leur commander et mais qu'ils eussent des victuailles qu'on les menast où l'on voudroit.»

Le même jour le second du Sacre et Pierre Maucler vinrent à bord de /a Pensée pour connaître l'avis de l'équipage. Presque tous se dirent délibérés à aller où l'on voudrait, pourvu qu'ils eussent des vivres pour les nourrir.

Ne sachant trop à quelle décision s'arrêter, les nouveaux maîtres des deux nefs essayèrent encore pendant quelques jours de commercer avec les indigènes de l'île, «mais la saison se passait, les vivres défaillaient, les hommes se mouraient,» quatre se noyèrent à la barre d'Indapour, et la résolution fut prise d'abandonner la suite du voyage.

Le 22 janvier 1 530, les deux navires déradaient et faisaient voile à r Ouest-Sud-Ouest pour retourner au pays. Dans l'Atlantique, la Pensée découvrait l'île de Sainte-Hélène, où elle trouvait six Indiens que les Portugais y avaient abandonnés. Ils furent embarqués et amenés à Dieppe où le dernier vivait encore en I 569.

Femmes des matelots et des aventuriers, parents, enfants.

habitants de la ville attendaient en foule sur le quai l'entrée des deux nefs dans le port. La veuve de Jean Parinentîer, celles des malheureux qui avaient succombé dans cette longue navigation , apprenaient alors l'irréparable perte qui les frappait et douloureusement retournaient au foyer vide.

Le temps a passé, les siècles se sont lentement écoulés, et les Parmentier, ces vaillants pilotes, attendent encore dans leur ville natale un monument qui rappelle au passant que, les premiers des Français, ils ont franchi les mers et abordé aux îles de Tocéan Indien .

Réception de François I"" pau Ango. — Il est noj^

gouverneur de dieppe. son intervention d.

la guerre contre les flamands. nouve

LETTRE DE MARQUE DÉLIVRÉE À AnGO. AciSSEME.

DU ROI DE Portugal. — Ses lettres à l'amba.

DEUR Pinheiro. — Erreur de M. de Santarem.

En lîîî, Jean Ango était à l'apogée de sa fortur lorsque François I", qui se préparait à recommencer la gu contre Charles-Quint et venait d'organiser, k l'exesnple Romains, sept légions d'infanterie levées parmi les populat frontières, vînt au pays de Caux passer en revue ces nouv( recrues '^'.

Le capitaine gouverneur du château et de la ville de Diep Claude de Regnard, seigneur de Marrey. venait de mourir i vicomte de Dieppe désirait fort le remplacer dans ses fonctii En homme avisé, il fit pour cela tout le nécessaire. Le roi ve à Dieppe; Ango, grènetier-receveur de la vicomte, conse de vilie, était, après le gouverneur décédé, le premier magî:

1» H avait acquis le li*f de (a Ri-

barbe et les cheveux blonds, les

vière à Offranvillc, cdui de Gerpoii-

vermeilles , le nez aquilin , le front

vlHc, et le domaine de Varengevilk,

et ia tite grosse. (Guibert.)

autrefois propriété de la famille de

. 1" L'éjit pour la levée de sej

Longueil. 11 avait pris pouc emblème

gionsdliifanteric, arquebusiers,!

une sphère avec cette devise : Spts

bardiers {42,^oo hommes), est

Drus a juveaiuu mea, et comme ar- '

du ï4 juillet r;}4. On y lit:

moiries : De sable au champ d'aT^enl.

chacune légion y aura û.ooo hoir

chargé Sun lion maichant, de sahîe avec

" 1 , . . Au pays et duché de

une molelle iHAieroa. Un tableau qui se

mandie se Fera et dressera une léj

trouvait encore en 1760 dans ujie

"1... En la légion de Normi

salle du manoir de Varengeville le

y aura îoo arquebusiers pour n

qui seront T.ioc

— fr>( l46 )•€^—

de la cité chargé de recevoir officiellement le souverain. Pour être certain que les choses se feraient comme il le désirait, il prit, disent les vieilles chroniques, tous les frais de cette réception à sa charge. L'occasion de faire sa cour k «son bon maître» était unique; François P*" était fastueux, aimait les arts, s'intéressait à la navigation et aux explorations lointaines ; Ango sut lui ménager dans sa bonne ville un accueil vraiment royal et lui offi-ir dans sa splendide habitation de la Pensée, au milieu de ses richesses artistiques en grande partie dues aux maîtres italiens, une hospitalité qui devait plaire au monarque dont les goûts délicats étaient ainsi satisfaits.

Reçu en grande pompe aux portes de la ville, François I** traversa les rues pavoisées de tous côtés, ornées d'arcs de triomphe dressés par les plus habiles architectes en décoration, acclamé par la bourgeoisie, fière de contribuer au triomphe de son grand armateur, et par tout le peuple des environs accouru pour assister à son entrée dans la cité. Dans la Pensée, après cet accueil enthousiaste de la foule, il trouvait ameublements superbes, riches tapisseries, étoffes précieuses, chiffres et tableaux représentant ses grandes actions, tables couvertes de vaisselle d'argent finement ciselée, de mets recherchés, de vins des crus les plus rares. L'hospitalité si dignement offerte au prince et à la cour était celle non d'un marchand, mais d'un grand seigneur ayant à sa disposition les trésors de la France et ceux de ces contrées mystérieuses dont Ango dut l'entretenir en éveillant sa légitime curiosité.

«Ce qui le satisfit encore, mais d'une manière d'autant plus agréable qu'elle lui semblait rare, ce furent les barques très bien peintes et parées que l'armateur avaient fait tenir prêtes pour le porter à la rade avec toute la cour.» Le temps était beau, la mer fut clémente aux illustres promeneurs qu'elle berça sur ses flots et ce pour dire le tout en peu de mots, le vicomte de Dieppe s'acquitta si bien de son devoir envers son roi qu'il eut le bonheur

de mériter ses bonnes grâces et fut fait gouverneur de la ville ^^^^5. II était alors, ainsi que le constate un contrat du 4 juillet 1536 fait en sa présence, «noble homme Jehan Ango, seigneur de la Rivière, lieutenant, en la ville et chasteau de Dieppe, de hault et puissant seigneur Monsieur l'admirai de France, et cappitaine de ladite ville et chasteau d'icelle^^^».

En I 543> indigné des dévastations commises par les Flamands sujets de l'Espagne, il armait cinq de ses navires et ses pilotes prenaient le large pour donner la chasse k ces ennemis du roi. Ils rencontraient bientôt la flotte qu'ils cherchaient. Elle était forte de neuf voiles. La nef amirale flamande, nommée k Petit coq d'Anvers , de i 20 tonneaux, commença le feu par une décharge de toute son artillerie, mais l'audace et la supériorité de manœuvres des Dieppois finirent, après une lutte acharnée, par leur assurer le succès, et le Petit coq d'Anvers , enlevé d'assaut, fut ramené triomphalement à Dieppe avec deux autres bâtiments. Par lettres patentes, enregistrées à Rouen le i4 juin i543> François P"^ approuva la prise et la déclara légale ^^\ Cette action vigoureuse fut célébrée par un contemporain dans une naïve poésie insérée dans le Recueil des Vaux de Vire d'Olivier Basselin (p. 236). Elle a pour titre: Chanson faicte sur le triomphe que les Dieppois ont fait sur la mer:

Les mariniers deDîepe ils ont bien triuniphé, Pour le bon roy de France estant dessus la mer. Ils étoient équippez trestous en faict de guerre, Contre les Allemands flaniangs nos adversaires.

O noble capitaine de Diepe, de renom, LasI tu es bien servy de gentils compaignons. Les mariniers y sont qui sont dans nos navires Servant nos ennemys à coup d'artillerie.

t'^ AsSELINE, Ouvrage cité, t. I", p. 2 54. — (*î Inventaire des Archives de la Seine- Inférieure, G. 913. — f'*) GOSSELTN, Ouvrage cité, p. -25.

lO*

Us porteront les chausses doublées de taffetas , Le sayon de sayette, le pourpoint de damas; Et puis ils s'en iront dessus la mer jollye, Contre ses ennemis qui ont sur nous envye.

Neuf navires de Flandres sont venus rencontrer Cinq navires de France, de Hon fleur port de mer, Lesquels ils ont choqué à coup d'artillerie; Les Diepois sont venus qui fàisoient rusterye.

Les bons enfants de Diepe triomphent cette foys, Soustenant la querelle du noble roy Françoys; Et ont pris toutefoys trois navires de guerre, Desquels ils ont honneur tant par mer que par terre.

Qui fît la chansonnette î Un noble adventurier, Lequel est de Grenoble du lieu de Dauphiné, Lequel l'a composée pour l'honneur des vaillances Que les Diepois ont fait pour le bon roy de France.

Comme dans les guerres précédentes contre les Espagnols, Ango avait vigoureusement contribué à la lutte sur mer, et les succès remportés par ses navires étaient bien faits pour plaire au roi; aussi la protection du souverain lui valut-elle alors, en reconnaissance des services rendus, une nouvelle autorisation de courir sus à ses vieux ennemis les Portugais, contre lesquels H avait de nouveaux griefs k faire valoir. Le 3 février 1 5 44 > François P"" lui accordait, dans les conditions qui y sont relatées, la mise à exécution de la lettre de marque et de représailles dont voici le texte :

ce A tous ceulx qui ces présentes lettres verront ou orront.

ce Geoffroy Myssant, escuyer garde du scei et tabellion hérédital aux obligations de la vicomte d'Arqués du Roy nostre sire, salut. Sçavoir faisons que par nous et Jehan de Mouchi, tabellions jurez pour le Roy nostredict sire en ladite viconté, ce jourd'huy unzième jour d'apvril avant Pasques miWxIiij (i 543)

— v».{ r49 )^*— ont esté veuz tenuz et leuz, mot après l'aultre, certaines lettr escriptes en parchemyn en seirtg sceau et escripture dont desquelles la teneur ensuyt.

« Françoys, par la grâce de Dieu Roy de France, à nos ai mirauix et vîsamiraulx en France, Bretaigne, Guyenne etProi vence, salut. Comme puys unze ans en ça plusieurs grand inhumanités, déprédations, meurtres et viollances ayent es faictes par les gens cappitaines et conducteurs de navyres vaisseaulx de nostre très cher et très amé frère, confédé et allyé (e Roy de Portungal qui les auroyt pour cest efîai expressément armés et equippez en guerre; Comme nostre an et féal conseiller et cappitaine de nostre ville et château ( Dieppe, Jehan Ange, seigneur de la Rivière, les navires biens duquel estans de grande vaileur et estimation ilz ont p force deprédés, pillés et emmenez, et îes navires marynier pauvres gens mercenaires, noz subgectz, cruellement fài mourir et gecter en la mer en grand nombre, contre et au pr (udice des alliances et confédérations d'entre nous et nostr dict frère, allié et confédéré, lesquelles nous avons de nost part si estroictemeut gardées et observées et faict garder observer par nos subgectz qu'il n'a eu occasion de Cônce] voir contre nosdicts subgectz aulcun mauvais vouUoir ne con mettre ou ftire commettre contre eulx lesdictz oukraiges, cruell déprédations et inhumanités dont il a uzé et permis uzerp sesdicts subgectz; Et entre aultres tortz, déprédations, injur faictes k nostredict conseiller et cappitaine dudiçt Dieppe p nostredîct frère, allié et confédéré et par sonaUttorité, advei ratihahition et commandement, ayant nostredict conseiU chargé ou faict charger au lieu du cap de Vert et pays < Guynée ung navyre du port de six vingtz tonneaulx et gram quantité de magniguete, grands cuyrs de beufz secs, mus< dentz d'ellefant, bestes, oyseauix et plusieurs aultres rtchess desdictz pays; et estans allé prendre la reste et surcharge!

grande quantité de boys de Brésyl, cotons, bestes, oyseaulx en certain havre dudict pays nommé Aster, auroît ladicte navyre de la Michelk esté prins par les navyres, cappitaînes et subgectz de nostredict frère, allié et confédéré, armés et equîppez en guferre guettans et attendans ladîcte navyre la Alichelle au long de la couste dudict Brésil; et après avoir faict cruellement et inhumainement mourir partie desdicts mariniers mercenaires nos subgectz estans audict navyre de la Alichelle auroît îcelluy navyre (ensemble les biens, richesses y estans de valleur de plus de soixante mille livres, avec aulcuns desdicts pouvres mariniers mercenaires) esté menez en Pourtugal par devers nostre frère, allié et confédéré, qui lors auroit prins etapplicqué à son prouffict ladicte navyre et biens d'îcelle; et quant auxdicts mariniers auroient par longue espace de temps esté dettenuz en misérable prison , de sorte que aulcuns d'eux y seroient décédez ; et la reste des mariniers de ladicte Alichelle auroient trouvé moyen de eulz saulver ez terres du Brésil, aymans mieulx se soubmettre au dangier des saulvaiges dudict pays, esquelz lieux ils ont par longtemps suppourté de très grandz et insupportables maulx, que endurer les grandes cruaultés et inhumanités des gens de nostredict frère, allyé et conféré; Et encores despuys ayant nostredict conseiller envoyé audict pays de Guygnée ung navire du port dé troys cens tonneaulx nommé l'Allouète et ung gallion dé soixante-dix tonneaulx nommé la Adusete chargez de plusieurs biens et marchandises de grande valleur pour trafficquer audict pays, auroient lesdicts navire et gallion (ainsi qu'ils nageoient leur routte) esté chassez la vigile de la feste saînct Symon et sainct Jude, en l'an mil v* xxxij (i 532) par les carevelles et navires de nostredict frère, allié et confédéré, equippez en guerre qui auroient, après avoir tué aulcuns des mariniers nos subgectz , prins ledict navyre avecques ledict gallyon avecques lesdicts vivres, biens, marchandises et munytions y estans et icelluy amené où bon leur auroit semblé; Et quant audict

navyre l*Alouhe auroit eschappé et se seroit saulvé jusques envyron le Cap de Vert et port du Brésil, auquel lieu il auroitjesté rencontré par aultres carevelles et gallyons de nostredict frère,

allyé et confédéré, équippez en guerre lesquelz les auroient pareillement chassé et percé de deux copz d'artillerye et si luy auroient tué troys des gens mariniers et mercenaires estans en îcelluy, de sorte qu'il auroit esté contrainct quitter et habandonner ledict voyage et se retirer sans riens faire. De quoy nostredict conseiller auroit eu interestz, perte et domaige de plus de quatre vingtz mil livres; pour avoir justice et repparation desquelz cas se seroit nostredict conseiller rettiré contre nous et de ce que dessus deuement faict apparoir de manière que après plusieurs poursuytes auryons despéché et çnvoyé ung ambassadeur par devers notredict frère, allyé et confédéré pour le requérir de faire justice, réparation et satisfaction desdicts meurtres, déprédations et tortz, et de rendre à nostredict conseiller sesdicts navires, biens et marchandises ou la valeur d'icelles avecques sesdicts despens, dommaiges et interestz ce que nostredict frère, allié et confédéré auroit lors promis faire et d'envoyer par devers nous ambassadeur exprès pour ceste affaire ; mais pour les lacques^^^, dissimulations et négligences de nostredict frère, allyé et confédéré aurions (par le droict et debvoir de justice en laquelle nous sommes tenuz envers nos subgectz) esté contrainctz , après avoir veu les informations des cas dessusdicts, les sommations deuement faictes à nostredict frère, allié et confédéré, et attendu les dissimulations et longueurs equippolans à ung reffuz dont nostredict frère, allié et conféré usoit en cest endroict, faire expédier en nostre ville de Marseille à nostredict conseiller lettres de représailles ou marque , lesquelles néantmoings pour nous mettre plus que à debvoir nous aurions faict tenir en surséance soubz colleur des pro-

^'^ Embarras.

messes que l'ambassadeur de nostredict frère allié et confédéré nous auroit réitérées a satisfaire à nostredict conseiller des tortz et injures dessusdictes dont il auroit tenu plusieurs propoz k nostredict conseiller uzant de longueurs et dissimullations dont auparavant il aurait uzé. Quoy voyant se seroit de rechef quelques temps après nostredict conseiller rettiré en nous et après avoir entendu que des promesses à nous faictes ne se faisoît aulcune exéqution , aurions à nostredict conseiller fàict expédier aultres noz lettres de marque en l'an mil cinq cens trente six, pour icelles mettre à exéqution après six sepmaines lors ensuyvies, (au cas que dedans ledict temps de six sepmaines satisfaction n'eust esté faicte à nostredict conseiller); lesquelles seroient .pareillement demeurées en surcéance et suspence soubz colleur de pareilles promesses et remontrances à nous faictes par ledict ambassadeur de nostredict frère allié et confédéré auquel nous aurions faict contre nosdicts subgects toutes les ouvertures de justice qu'il auroit requiz luy députant commissaires exprez k grandz fraiz, en nostre ville de Bayonne, nous soubmettant au jugement de eulx et de ceulx que nostredict frère, allié et confédéré y auroit envoyez et usans envers luy et ses subgectz de toutes les gracieusetés qu'il a esté possible. Néantmoins lesquelles et le long temps encoreu despuys lesdictes dernières lettres de représailles par nous octroyées k nostredict conseiller (qui est de sept ans ou envyron), il ne auroit tenu compte de récompenser nostredict conseiller lequel nous auroit requiz lui volloir pourvoir. Scavoir faisons que veues et bien au long entendues en nostre privé Conseil leschouses dessusdictes, voulans rendre et administrer k nos subgectz la justice que nostredict frère allié et confédéré debvoit pour le deu et honneur et estât avoir administré (ce dont nous l'avons tant par noz ambassadeurs que par ceulx qu'il a envoyez devers nous plusieurs foys faict sommer, pryer et requérir) , et ouy sur ce l'ambassadeur de nostredict frère allié et confédéré qui de présent

est à la suyte de iiostre court lequel nous a supplié et requiz lu' donner temps de troys moys pour advenir nostredict frère alli' et confédéré des chouses dessusdictes. Avons à nostredict con seiHer et cappitaine de Dieppe Jehan Aiigo permis et octroyé permettons et oarçyoïis que après et le temps passé de troy moys prochainement venant du jour et datte de ces pre sentes (au cas que dedans ledict temps il n'aura esté entièremen satisfaict des pertes et déprédations de sesdicts navires, biens marchandises, despens, dommaiges et interestz.tortz et injures il puisse et iuy loyse par ces présentes et sans plus retourner nous pour avoir lettre d'attache course ou permission prendn et arrester ou feire prendre et arrester par main forte et puys sance d'armes les personnes, biens, navires, debtes et marchan dises tant de ceulx qui l'auront déprédé quelz qu'ils soient qui de tous aultres subgectz de nostredict frère allié et confédéré h roy de Portugal, en quelque part et lieu qu'il les puissi trouver, soit en mer, terre ou eau douice et en nostré royaulme terres et pays de nostre obéyssance ou aultres; et pour ce fair et exéquter Iuy avons permis et octroyé équipper et armer ei guerre tant de gens et navires que bon Iuy semblera, pourvei que des navires, biens et marchandises (qui auront été prin pour raison de ce que dessus) inventaire sera bien et deuemen fàîct par devant les officiers de noslre admiraulté pour en estn faict déduction jusques à la plaine satisftction et récompensi dudict cappitaine de ce qui sera trouvé Iuy estre deu légitime ment et semblement de ce qui lui sera tauxé raisonnablemen pour ses despens, dommaiges et interestz; Et ainsi l'avons i nostredict conseiller octroyé et octroyons par cesdictes présente lesquelles nous avons dès k présent, lesdicts troys moys passé et dès lors comme de présent déclairé et déclairons exéqutoire sellon et ainsi qu'il est dict cy-dessus.

«Si vous MANDONS, Commettons et enjoignons et à chascui de vous en droict soy comme k Iuy appartiendra que de noz pré

sens permission et octroy et contenu en cesdictes présentes vous faictes, souffrez et laissez ledict Jehan Ango, nostredict conseiller, joyr et uzer plainement et paisiblement tout ainsi et par la forme et manière que dessus est dict, sans en ce luy feire mettre ou donner ne souffrir luy estre fàict mys ou donné aulcun destourbier ny empeschement, au contraire et à ce faire et souffrir contraignes et faictes contraindre tous ceulx qu'il apartiendra et besoing [sera] et qui pour ce seront à contraindre réaulment et de faict par la manière devant dicte, nonobstant opposition ou appellation quelconques et sans préjudice d'icelles et quelconques privillèges préthendus par nos subgectz pour lesquels ne voilons estre différé.

ce Mandons et commandons [tant] à tous nos justiciers officiers et subgectz que à vous et à chacun de vous commis et depputez et audict Ango, en ce faisant [qu'ils] obeyssent et entendent diligemment, prestent et donnent conseil, confort, * ayde et mainforte ainsi que requis en seront. Et pour ce que de ces présentes l'on pourra avoir affaire en plusieurs et divers lieux, Nous voilons que au vidimus d'icelles deuement collationné par fang de nos amez et feaulx notaires et secrétaires ou faict soubz seel royal foy soyt adjoustée comme à ce présent original.

ce Donné à Fontainebleau le troyzième jour de febvrier l'an de grâce mil v'xliij [i 543] ^^ de nostre règne le xxx^. Et audessous estoit escript : Par le Roy le sire d'AnnebauIt, admirai de France, présent. Ainsi signé Bayard, un seing ou paraphe, et scellées en simple queue de cire jaulne.

ce En tesmoing desquelles chouses nous avons mys à ce présent vidimus le séel royal desdites obligations; et fust faict à Dieppe ledict an et jour dessusdicts ez présences de Adam Lormyer et Geoffroy Martin tesmoings.

ce [Signé] G, Myssant, J. de Mochy. w

Au registre 3 des Lettres royaux, tenu à Marseille de i j 38 à ^

1550, série B, Pariement de Provence, on lit à la suite de la copie de cette lettre de marque et représailles :

ccRequeste présentée à la Court [de Parlement de Provence] pour avoir annexe.

«Supplie humblement Jehan Ango, conseiller du Roy, viconte et cappitaine de Dieppe, disant qu'il a obtenu du Roy nostre seigneur, lettres de marque et représailles contre le Roy de Pourtugal et ses subgectz comme il appert par le vidimus des lettres cy-attachées et considère il vous plaise octroyer annexe audict suppliant, et vous ferès bien. [Signé] G. Morel. ^^

^^ Décret de la Court.

ce Soit monstre au procureur général du Roy.

«Faict au Parlement séant à Marseille le vij de mai mil V xliiii (i 544)' ^^

ce Aul'tre Re que s te,

ce Supplie humblement Jehan Ango, conseiller du Roy, viconte et cappitaine de Dieppe, disant qu'il auroit présenté à ladicte Court la requeste cy-attachée tendant aux fins contenues en icelle, laquelle suyvant le décret de ladicte Court avoit esté monstrée à Messieurs les gens du Roy qui auroient délibéré ii'empescher l'annexe requise par ledict suppliant, et considère il vous plaise la luy octroyer et concéder; et ferès bien, w

ce Décret de la Court,

ce Est octroyée l'annexe requise sur lesdictes lettres ez fins de les présenter aux officiers ausquelz sont addressantes pour estre exéqutées sellon leur forme et teneur.

ce Faict à Marseille en Parlement ez jours y ordonnez le vij^ de may mil v^'xliîij (7 mai i 544)«^'

Les archives de Torre do Tombo et le livre très documenté

de M. Palha nous font connaître Tattitude, aussi louche qu'en 1531, prise par le roî Jean III en présence de la signification à lui faite, par Tambassadeur de François I^**, de la délivrance de cette nouvelle lettre de marque.

La découverte de PInde avait transformé les rois de Portugal cf en trafiquants de gros commerce, ce qui les obligeait'sans cesse à faire abstraction de leur dignité lorsqu'il s'agissait de sauvegarder leur monopole^*^»; nous en avons ici la preuve une fois de plus: le monarque, qui avait froidement donné l'ordre de massacrer les Français qui seraient trouvés au Brésil et à la côte de Guinée, et qui invitait cyniquement son ambassadeur à nier le fait si François P** lui en parlait, envoyait en 1533 Bernardin de Tavora en ambassade au roi de France, sous prétexte de lui porter des compliments à l'occasion du mariage du duc d'Orléans , mais en réalité ce pour mettre obstacle à l'usage des nouvelles lettres de marque, et pour les acheter au besoin s'il ne pouvait autrement obtenir satisfaction w.

Cet agent diplomatique avait en outre mission d'offrir secrètement à Tamiral Chabot, dont le concours avait été si précieux pour le rachat de la première lettre de marque d'Ango, une pension de 4>ooo cruzades par an, «'s'il voulait bien prendre à cœur les affaires du Roi de Portugal w.

L'année suivante, 1534» R^y Fernandes venait en France avec une mission analogue; en 1 5 36 de nouvelles négociations étaient engagées et les mêmes procédés dilatoires employés pour ajourner indéfiniment toute solution.

Lorsqu'il avait reçu de l'ambassadeur don Ataïde, en i 5 3 i , les 1 0,000 cruzades comme prix de son concours pour « faire rabattre Jean Ango des prétentions exagérées qu'il avait émises», Chabot s'était engagé « à ne pas permettre tant qu'il conserverait ses fonctions, qu'aucun navire se dirigeât vers la Mala-

^^^ Palha, Omnragt cité.

guette ou le Brésil ^*^w. La pension annuelle que lui offrait Jean III avait pour but de l'engager k tenir sa promesse-

L'amiral , auquel était à cette époque abandonnée U direction de la marine en France, exerçait sur elle un pouvoir souverain; il avait le commandement des flottes et des armées navales, ce chef suprême de la police des ports, havres et côtes du royaume, il Tétait aussi de la justice qui était rendue en son nom par les tribunaux d'amirauté. II donnait les congés, commissions et sauf-conduits aux capitaines des bâtiments particuliers armés en guerre ou chargés de marchandises ^*^l w

L'influence toute-puissante et néfaste du chef de la marine française , payé par Jean III , s'exerça encore une fois au détriment d'Ango, qui fut renvoyé à se pourvoir devant la conférence de Bayonne, organisée pour juger des déprédations commises au préjudice des sujets des deux nations, et sa lettre de marque resta en suspens jusqu'à la condamnation et à la mort de Chabot. Elle ne fut délivrée par l'amiral d'Annebaut, pour être mise à exécution, qu'après la campagne de 1 543»

Mais Ango n'était pas le seul que l'amiral Chabot, abusant de ses fonctions, eût mis à contribution; à défaut de l'armateur dieppois, qui s'était sans doute refusé à de nouvelles entreprises en participation, il s'était entendu avec des négociants de Rouen, et lé passage suivant de l'arrêt le condamnant démontre que, lorsqu'il y était intéressé, la défense d'aller à la jcôte d'Afrique ou au Brésil n'existait plus pour ses associés :

ce Plus avons déclaré et déclarons ledit Chabot attainct et convaincu d'avoir mal indeiiement et injustement extorqué de G. d'Agincourt et Hiîet, marchands de Rouen, certaine obligacion par eulx faicte le 1 9 mai 1533, par laquelle ledit Dagincourt et Hiiet s'obligent envers ledit Chabot, moyennant le congé que leur octroya, pour aller ès-terres de l' AfFrique avec

<*) PALHA, Ouinragt cité, — (^^ EsTANCELIN, Recherches sur les voyages et découvertes des navigateurs normands, P.iris, in-S", 1832, p. 72.

trois ou quatre navires, de payer audit Chabot ou son recepveur le dixième de toutes choses qu'ils rapporteront dedans leursdits navires dudit voyage. Et au cas que par fortune de mer ou autrement ils fussent contraincts relascher au Brésil, de bailler et livrer audit Chabot tout ce Brésil qu'ils rapporteront, au pris qu'il valloit lors de ladite obligation, et toutes aultres qui ont été faites et passées audit Chabot de semblable forme et substance, soit pour Maguiga, Brésil et aultres marchandises, comme abusamment et par impression, forces et viollances publiques, soubz couleur de Testât et auctorité dudit Chabot, lequel avons condampné et condampnons rendre et restituer ce qu'il a prins et reçu desdites obligations; et es dommages et intérests des obligés, sur quoy parties ouyes, sera faict droit sommairement par devant les exécuteurs de ce présent arrest.»

La nouvelle lettre de marque obtenue par Jean Ango était délivrée après les longs délais que nous connaissons par son texte même; elle était enregistrée dans les parlements et le roi de Portugal savait que l'armateur dieppois n'était pas homme à négliger sa mise à exécution. Aussi écrivait-il, le 28 juillet i 544> Il don Gonçalo Pinheiro, évêque de Tanger, son ambassadeur à Paris, la lettre suivante dont l'original existe en minute et en copie aux archives de Torre do Tombo :

ce Illustre Evêque et Ami, j'ai reçu vos missives par Aires Cardosso; j'ai lu ce que vous m'avez écrit au sujet de la Lettre de marque de Jean Ango et appris ce qui s'est passé entre vous, le Roy, l'Amiral et les autres personnes de son Conseil. J'ai été fort alarmé , alors que mes sujets ont eu à subir autrefois des siens tant de dommages, pillages et massacres, qu'il veuille que Jean Ango fasse usage de cette lettre de marque , sans se souvenir de ce qui s'est passé. Cela m'a paru si exorbitant que ^ai chargé Fernando Alvares Cabrai, gentilhomme de ma maison, de lui dire à ce sujet ce que vous verrez par les instructions qu'il emporte et que je lui ai enjoint de vous communiquer.

Dans ces conditions, je n'ai pas jugé nécessaire de vous en entretenir dans cette missive , et je m'en remets auxdites instructions.

«Si le Roi, agissant de façon déraisonnable, refuse de satisfaire aussitôt k sa demande de réparation, Fernando Alvarez devra se retirer ainsi que je le lui enjoins. II faudra dire au Roi, dans la dernière audience que Fernando Alvarez demandera d'après ses instructions, qu'en présence de ce refus vous auriez honte de paraître à sa Cour, ne sachant pas ce que je vous commanderais de faire, et qu'en attendant vous irez en tel lieu que vous choisirez à votre gré, et vous y resterez jusqu'à ce que vous ayez reçu mon message. Je veux que vous agissiez ainsi pour démontrer combien je suis fâché et sans qu'il paraisse que je vous l'ai ordonné, mais parce que telle est votre manière d'envisager l'affaire, et parce que vous croyez bien agir en faisant ainsi. Si lé Roî vous demandait de ne pas quitter sa Cour, vous lui répondrez, que puisqu'il vous l'ordonne vous resterez.

ce Dans le cas où vous quitteriez la Cour, je juge utile pour mon service que Domingues Leitaâo y reste, en faisant croire qu'il traite quelque affaire de Ruy Fernandez, afin d'y avoir quelqu'un qui m'informe de ce qui s'y passe; Je lui écris à cet effet la lettre qu'avec la présente je vous envoie pour que vous la lui remettiez dès que vous quitterez la Cour. Après votre départ vous lui ferez savoir où vous êtes et l'inviterez k vous informer de tout ce qui se passera pour que vous me le fassiez savoir de la manière qui vous semblera la meilleure. Vous continuerez k rester éloigné de la Cour Jusqu'k ce que vous connaissiez ma volonté, et vous m'aviserez de tout avec l'activité que vous paraîtra exiger cette affaire. ^

Mais Cabrai, l'envoyé extraordinaire, tombe malade avant son départ, et Honoré de Caix, l'ambassadeur de France k Lisbonne, est chargé par François P*" de réclamer justice pour Ango. Jean III tergiverse encore , obtient une nouvelle suspen-

sion de la lettre de marque délivrée au vicomte de Dieppe, et le 2 août 1 544 î' écrit k son représentant à Paris :

«Révérend Evéque et Ami, Fernand Alvarez Cabrai, gentilhomme de ma maison, que j'avais chargé de se rendre à la Cour de France, est tombé malade au moment de partir; mais comme sa maladie est légère et qu'à mon avis Notre Seigneur lui rendra la santé, je n'ai pas voulu envoyer une autre personne pour la mission que je lui ai confiée, attendu qu'il convient, en raison de la nature de l'affaire, que dans le plus bref délai il en soit parlé au Roi. Sur ces entrefaites. Honoré de Caix m'ayant dit avoir reçu des Lettres du Roi par lesquelles il l'informait qu'il avait donné un délai de six mois pour l'exécution des Lettres de marque accordées à Jean Ango, et qu'il voulait que je lui fisse ici rendre Justice ainsi qu'à quelques autres de ses sujets qui se plaignaient, j'ai éprouvé une grande satisfaction à voir que dans cette aflàire, voulant que le droit fût respecté, il ordonnait qu'il n'y eût pas d'agissements contraires à ce droit et à ce qui est dû à notre amitié. J'ai ordonné à Fernando Alvarez de le faire savoir au Roi ainsi que vous le verrez par les instructions que je lui ai données et que je l'ai invité à vous communiquer.

ce H me paraît inutile de vous répéter ce que j'entends que vous fassiez tous deux dans le cas où il trouverait l'affaire en l'état que Honoré de Caix m'a indiqué. Je vous recommande d'observer avec attention, chacun de vous en ce qui le concerne, ce que par mes instructions je vous ordonne de faire et que vous ferez ainsi que fen ai confiance.

ce Honoré de Caix m'a parlé , il y. a quelque temps , de la part du Roi, au sujet de poivre que quelques négociants de France désiraient acheter de la Chambre des Indes, me demandant de le leur faire vendre aux conditions de ladite Chambre; j'y ai consenti.

ce Hoooré de Caix m'a de nouveau entretenu de l'affaire de

Jean Ango; je lui ai répondu que ce dernier gênant me requérir que justice lui fût rendue sur les faits dont il se plaignait, et comme il était sursis à l'exécution de sa lettre de marque, je lui accorderais justice ainsi qu'il me le demandait de la part du Roi.

ce Je serais satisfait que les marchands vinssent acheter ledit poîvre. en la forme que j'ai consentie; si l'aflàire était autre il n'y aurait pas à en parler. Je mande à Fernando Alvarez dans ses instructions que, s'il lui était parlé de cette affaire du poivre, il dise qu'il n^en sait rien, et que, comme il s'agit là d'une question commerciale, il se pourrait que je vous aie écrit a ce sujet. Si l'on vous en entretenait et que l'on vous demande si je vous ai écrit, vous répondrez conformément à ce que j'ai dit ici à Honoré de Caix et vous me préviendrez de ce qui se passera k ce sujet. ^

Elle est vraiment curieuse, cette lettre, où se mêlent l'affaire d'Ango et des offres de poivre; elle témoigne bien de l'état d'esprit de ce roi doublé d'un marchand d'épices.

Au sujet de la même correspondance, il importe de relever ici une étrange erreur commise par M. de Santarem dans son important ouvrage sur les relations du Portugal avec les autres nations. Après avoir mentionné la première des deux lettres de Jean III à l'évêque de Tanger, son ambassadeur, M. de Santa-* . rem dit, dans son introduction au livre 3, p. xcvii : ' ?

ce Este documento authentico responde victoriosamente as conjecturas de certos escriptores francezes, que, ignorando as transacçôes que se passârào entre as duas Cortes, altérâo os factos ao ponto de dizerem que a Côrte de Portugal havia negocîado directamente com o dito Ango, e que Ihe enviara emissarios ! ! ! »

M. de Santarem applique ici à la lettre de marque de 1 5 3 i la missive de Jean III qui concerne uniquement celle de 1 544 dont il ignorait l'existence l Après une confusion aussi forte, il

ne lui appartient vraiment plus de reprocher à certains auteurs français d*altérer les faits parce qu'ils ne connaissaient pas ia correspondance existant entre les deux cours. II s'est aussi complètement trompé, ainsi que Ta démontré Margry dans ses Navigations françaises du xiv* au xvf siècle, au sujet de la prétendue priorité des Portugais quant à la découverte des côtes d'Afrique jusqu'à la Guinée, où les avaient de longtemps précédés les Dieppois. Et ceci a une certaine importance, car la prétention des Portugais à la possession et k l'exploitation exclusives des cotes de Malaguette, de Guinée, des Indes et du Brésil était basée sur les bulles des papes à eux concédées comme ayant les premiers découvert ces contrées. Le fait étant matériellement inexact, la base même des bulles était également fausse, et Ango avait doublement raison de revendiquer, contre ceux qui prétendaient s'en faire un titre , la liberté des mers et du commerce Ik où les Portugais n'avaient ni établissements ni comptoirs.

Rôle dAngo dans la guerre maritime contre l'Angleterre. — Ses pertes considérables comme a vi-

TAILLEUR DE LA FLOTTE ROYALE. EfFETS NÉFASTES

DE LA Conférence de Bayonne. — Causes de la RUINE dAngo. — Ses procès. — Sa mort.

En 1 544> alors que la France était en guerre avec l'Angleterre, dont les troupes prenaient Boulogne, François P** fit armer dans les ports de la Manche une flotte de cent vingt vaisseaux et vingt-cinq galères pour chasser Tennemi du sol français, détruire ses forces navales et envahir son territoire. Sur i appel du roi, Ango donna l'ordre à ses navires — il en possédait quinze ou seize — de se joindre aux nefs royales, et fut en outre chargé, par commission signée de François P*" le 11 janvier 1 544 > de ravitaillement de la flotte et des troupes qu'elle portait. La charge était considérable et si de grands bénéfices pouvaient en résulter plus tard, les avances qu'elle entraînait exigeaient des ressources énormes, comme celles dont Ango pouvait disposer. Les actes du tabellionage de Rouen permettent d^eï\ juger : on y trouve, aux dates des 1 5 janvier et •24 mars i j44) un marché passé avec Robert Michel, marchand de Rouen, qui s'oblige à livrer à Ango, le i^*" avril au plus tard, CCI ,000 barils de chair de bœuf, bonne, loyale et marchande, efFoncée et foulée en barriques ou pipes pour faire victuailles de longue route, à raison de 6 livres 12 sols et 6 deniers par baril w ;

Un autre acte du 16 janvier i j44> par lequel tous les boulangers de Rouen s'obligent envers Ango à lui livrer pour le 31 mars suivant «63,000 de pain biscuit, moyennant le prix de 1 7 livres i o sols par cent ^ ;

Un autre contrat, par lequel Robert Michel fait marché au nom d'Ango pour 2,000 barils de. chair de bœuf, à 8 livres 7 sols et 6 deniers le baril;

Deux actes des 24 mars 1 544 ^^^ 28 juillet i 54^, aux termes desquels Robert Picquenot et Jehan Hautemen, tonneliers, fournissent à Ango 250 futailles, à raison de 27 sols par tonneau, pour loger partie de la 'bière achetée k Dieppedale et Croisset, pour ravitaillement des armées du roi.

Lorsque la paix fut conclue le i 5 juin 1 54^» entre l'Angleterre et la France, ce fut le navire /e Sacre, appartenant k Ango, qui, escorté de douze galères, transporta l'amiral d'Annebaut k Londres comme ambassadeur.

La participation de l'armateur dieppois au succès des armes du roi fut telle, que ses compatriotes le lui attribuèrent tout entier, et que, dans les fêtes qui eurent lieu au Puy de cette ville, ce quatrain fut débité aux applaudissements des assistants: ^

Ce fut luy seul, luy seul qui fit armer La grande flotte expresse mise en mer, Pour Élire voir à l'orgueil d'Angleterre Que François estoit roy et sur mer et sur terre.

Le concours d'Ango avait été grand; il fut sans aucun doute, au moins en partie, la cause de sa ruine. Les embarras d'argent de la royauté k la fin du règne de François 1^^ étaient inextricables, ies emprunts incessants; les contributions dont étaient frappées les villes n'étaient pas payées; le roi se mourait d'une horrible maladie et le Dauphin , sous la domination de l'avide Diane de Poitiers , de l'insatiable Montmorency, commençait a diriger les affaires; l'influence espagnole devenait prépondérante et les hommes de François P*" n'avaient plus k compter sur aucun appui de ce côté. Dans quelle mesure Ango fut-il remboursé de ses formidables avances! Quelles pertes, certainement énormes, dut-il subir dans cette faillite de la royauté k son

égard! François I*^*" mourait en 1 547 ^^ le triste Henri II, en présence des dettes de l'Etat, s'élevant à plus de 4o millions, qui l'obligeaient à aliéner les domaines royaux, à imposer les églises et à doubler tous les offices, ne songeait guère à payer un adversaire de ses amis les Espagnols.

D'autre part, si la Conférence de Bayonne n'avait pas donné et ne pouvait pas, en présence des agissements du roi de Portugal, donner de résultats pratiques au point de vue des indemiiités réclamées par les négociants français pour leurs navires pillés et leurs équipages massacrés, elle avait eu une autre conséquence profondément regrettable, c'est le dégoût des entreprises lointaines inspiré aux armateurs par les ennuis, les tracas et les pertes d'argent que leur causaient les démarches et l'obligation de se défendre contre les accusations formulées k leur égard, fussent- elles même évidemment tendancieuses et sans preuves certaines comme celles de Nunes ce contre Jean Fleury, ou Sylvestre Billes, ou un autre capitaine devant faire partie de la flotte au service d'Ang0 3>. Nous en trouvons une preuve dans l'article 44 de l'édit sur l'amirauté, le guet de la mer et la course maritime, signé par François P*" k Fontainebleau en février 1 543« C'est sans aucun doute sur les remontrances d'Ango, en particulier, que cet article a été rédigé; il suffit d'en lire attentivement les termes pour en être convaincu :

ce 44« Pour ce qu'avons entendu que plusfeurs de nos subjects ayant nombre de navires , et qui sont riches et puissaiis pour les armer et équipper se désistent chacun jour de ce faire, pour les travaux et vexations des procez, en quoy ont esté mis cy devant, et encore sont chacun jour les bourgeois victuailleurs et armateurs des navires sous ombre que leurs parties adverses les veulent ■assujetîr respondre des prises et déprédations faites sur eux par les gens de guerre d'iceux navires, combien que lesdits bourgeois victuailleurs et armateurs n'ayent aucune chose receu des biens déprédez, et en iceux ne se soient immiscez en aucune

manière , ny esté participans du deiict des déprédations ; chose qui n'est raisonnable, et que si toléré estoit, seroit grandement dommageable à nous et à nostredit royaume, parce que ce seroit pour ostér le cœur à nosdits subjects de nous faire service en temps de guerre : nous à ces causes avons déclaré et déclarons que lesdits bourgeois, victuailleurs et armateurs de navires non complices, participans iVe delinquans à faire prises ou déprédations sur noz alliez, ne devoir estre tenus ne subjects de respondre desdites prises ou déprédations en aucune manière, ne pour, estre aucunement vexez ou travaillez, ains voulons qu'ils soient absous : si ce n'est que nos alliez, complaignans desdites déprédations veulent maintenir à i'encontre d'eux qu'ils ayent esté présens, participans ou complices à faire lesdites déprédations ou qu'après icelles déprédations faites ils se soient immiscez et ayent prins part esdits biens déprédez, auquel cas qu'ils ayent prîns part esdits biens déprédez, voulons que si la prise est trouvée mauvaise, ils soient contraints de rendre ce qu'ils en auront eu ou la juste valeur, et néantmoins esdits cas voulons que les gens de guerre déprédateurs soient punis selon la disposition de droict et nos ordonnances et condemnez et contraints ïn solidum, à la restitution desdits biens déprédez envers nos alliez, en leurs dépens, dommages et intérêts ^^^ »

Un autre fait avait déjà contribué à préparer la chute du grand armateur. Les Portugais, voulant à tout prix chasser les Français du Brésil, y avaient envoyé des forces nombreuses qui, malgré toutes les résistances, avaient détruit leurs établissements, coulé leurs navires et impitoyablement massacré ou livré aux sauvages, pour les manger, leurs équipages. Les plaintes au roi de France avaient été- vives, mais François I^*", devenu, par son dernier mariage, le beau-frère du roi de Portugal, ne sachant \A\xs où trouver de l'argent pour payer ses armées, entretenir sa

('^ ISAMBERT, Recueil général des anciennes lois françaises , t. XII , p. Sy4«

cour et solder les dépenses de construction de ses palais de Chambord et de Fontainebleau, empruntait au roi de Portugal, et pour lui donner au moins momentanément satisfaction, renonçait à ce droit de navigation si fièrement revendiqué jusqu'alors, et défendait solennellement à ses sujets, par lettres patentes des 23 août 1537 et 22 décembre 1S38, «de ne aller à la terre de Brésil ne à fa Malaguette, côte de Guinée, ny aus terres descouvertes par les roys de Portugal , sous peine de confiscation de leurs navires, denrées et marchandises, de prise de corps de tous et ung chacun de leurs biens et de punition corporelle ^^^ 33. Commandement était donné au parlement de Rouen «de n'aller directement ni indirectement au contraire ».

C'était un coup mortel pour le commerce d'exportation déjà sî aventureux avec les risques et les périls que les navigateurs couraient. Les mesures prohibitives prises par le roi et l'excès des impôts dont les populations furent accablées eurent d'ailleurs des effets plus généraux que la ruine d'un armateur, si riche fût-»il; elles se traduisirent à Rouen, cité dans laquelle Ango avait des intérêts communs avec d'autres négociants, par un véritable désastre.

L'ambassadeur vénitien Giustiniano voyait dans ce port, en 1 j 3 5 , plus de deux cents navires ; vingt ans s'étaient à peine écoulés et le commerce y était tombé dans un état pitoyable, « les étrangers avaient désisté de fréquenter la ville , et les habitants, épuisés d'or et d'argent, étaient près d'abandonner le pays ^2^».

Faut-il, à ces causes déjà si funestes, joindre les prodigalités du vicomte de Dieppe, son goût pour les constructions coûteuses, les frais de ses réceptions trop magnifiques, le désordre qui devait en résulter dans une comptabilité aussi compliquée que

^') Ce texte est inséré aux pièces annexes : Relntlons diplomatiques entre ht France et k Portugal, — ^^) FrÉVILLE, Omnrage cité, t. I*', p. 345.

celle à laquelle l'obligeaient ses opérations commerciales, ses entreprises en participation , ses charges de receveur et de collecteur d'impôts, ses vastes armements et ses actives négociations pour i'avîtaiilement des armées!

Trop de raisons motivent la ruine de l'homme contre lequel, lorsque la protection royale lui manqua, se retournèrent tous ceux de ses associés que les bénéfices acquis précédemment n'avaient pas satisfaits ou qui, de son chef, avaient subi quelque perte. L'un d'eux, surtout, se fit remarquer par son acharnement dans cette poursuite : c'est le nommé Morel, le propriétaire de /a Aïarie, pour la confiscation duquel Ango avait fini par obtenir 60,000 ducats de l'ambassadeur de Portugal. Les vieilles chroniques disent que, dans une discussion au conseil de ville, le vicomte de Dieppe, dont le caractère s'était aigri depuis les malheurs qui l'avaient atteint, lui aurait donné un soufflet.

Morel, après dbc-sept artnées d'attente, fit reproche à son ancien associé d'avoir gardé pour lui seul la somme reçuje de l'ambassadeur, alors qu'il s'était engagé par contrat à lui en rembourser la moitié, et l'assigna, le i^** août i 548, en reddition de comptes devant le parlement de Rouen.

Ango avait en effet gardé les 60,000 ducats, sauf le quart versé au vice-amiral de Bourry, en déductioa sans doute des sommes considérables qu'il avait avancées tant pour ses armements que pour honorer les influences sur lesquelles il s'appuyait à la cour. Sans en tenir aucun compte, car la preuve devait être difficile, mais après des incidents qui firent traîner le procès pendant des générations entières, le Parlement, par un arrêt définitif du 30 juillet I 6o4, condamna les petits-enfants de l'armateur à payer aux héritiers Morel les 30,000 ducats, avec intérêts au denier 1 4 depuis l'année 1 5 3 ï .

Je reproduis aux pièces annexes ce long et curieux arrêt qui nous a fourni les noms du capitaine et du maître du navire

Le Trésor de l'église Saint-Jacques.

Dessin Je Stéphen Bér.iuJ,

capturé par les Portugais , et qui , dans ses nombreux considérants , rappelle tous les détails de cette longue procédure ^*l •

D'autres procès furent engagés contre les héritiers d'Ango par ceux du sieur Loutrel, qui lui avait servi de caution au regard de l'archevêque de Rouen, pour son dernier bail de collecteur d'impôts.

Jusqu'à sa mort, survenue en 1551, Ango resta gouverneur de la ville, et fit tête à ses assaillants ^^î; mais l'affection publique, froissée, disent les chroniques, par ses manières hautaines depuis qu'il était gouverneur, s'était retirée de lui, et il acheva tristement ses jours au château, disputant jusqu'à sa dernière heure ses biens à ses créanciers. Il fut enseveli dans la chapelle qu'il avait fait construire en l'église Saint-Jacques au temps de sa splendeur. Il avait alors soixante et onze ans.

Après sa mort, ses biens furent décrétés, suivant arrêt du parlement du 26 avril i j j6, à la requête de Jean et Nicolas dits Loutrel, et de Marguerite de Monvaulx, leur mère^^^.

Au plumitif de la cour des Aides, à la date du i o avril 1 570, figure enfin la demande d'Anne Guillebert, veuve de Jean Ango, d'emporter son douaire sur le fief de la Rivière.

' (*^ Les Archives de la Seine-Inférieure révèlent un autre procès de Jean Ango, capitaine de Dieppe, appelant de Tamirauté de France au parlement.

Les héritiers Maynet réclamaient 759 liv. 70, restant de î,jyo livres pour leurs droits de trois quarts de navire et moitié àcs victuailles que défunt Jean Maynet, leur père, avait au navire du Liépard en 1 5 3 6 , et pour leur part à^s prises faites par ledit navire. L'appel est du 8 mai 1549. L*arrêt manque aux archives.

Je dois ce renseignement, ainsi que ceux relatifs aux autres procès Maynet et Loutrel, à l'obligeance de M. de

Beaurepaire, archiviste de la Seine- Inférieure.

^^^ Le 7 mai 1550, les actes du parlement font mention d'un procès entre Jean Ango, sieur de la Rivière, capitaine de Dieppe, et Jean Le Rançon, dit Maynet. A cette date, deux requêtes sont présentées à la cour, l'une par Jean Ango , l'autre par Pierre Morel et consorts. Ango demandait un délai d'un mois pour bailler contredit en plusieurs pièces «de langage portugalois et en latin». Ce délai fut accordé par arrêt du 18 avril lyji.

[Archives de la Seine-Inférieure,)

^•"^J Archives de la Seine-Inférieure,

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A la même date, il était procédé a la vente aux enchères des fiefs de Haquenonville à Longueil, des Maillets à Varengevîlle, de la Rivière à OfFranville; de rotures à Bouteilles, de maisons à Saint- Jacques et Saint-Remy de Dieppe, de la succession de Jean Ango. L'adjudication était faite au profit de Jacques de Bauquemare, premier président au parlement de Rouen, mari de Catherine de Croismare, née de Catherine Ango dame Jacques de Croismare, deuxième fille de l'armateur.

Les pas des foules inconnues ont effacé jusqu'aux dernières traces de l'inscription gravée sur la tombe de Jean Ango; sa maison de Dieppe a été détruite en 1 6^4 > 'ors du bombardement de la ville par les Anglais; de son domaine de Varengeville il ne reste que des ruines : des étables et des granges ont remplacé les vastes salles de l'habitation; le fumier couvre le sol de la cour et les bestiaux y vaguent sous l'oeil de quelque rustre de ferme. Du grand armateur et de sa magnificence, il n'existe plus qu'un témoignage encore visible, bien qu'ayant subi déjà les atteintes du temps et des hommes, c'est le bas-relief qui couronne la salle appelée le Trésor de l'église Saint-Jacques. La frise, située à 6 ou 7 mètres au-dessus du sol, ce qui l'a sauvée des destructions sauvages qui signalèrent les troubles et les guerres de religion, représente, en trois groupes, des naturels, des plantes et des animaux du Brésil, de l'Afrique et des Indes, les contrées où les pilotes d'Ango conduisaient ses navires. Sculpté vers 1J30, ce bas-relief, quoique mutilé, rappelle encore la puissance de l'homme dont les vaisseaux allaient commercer et combattre jusqu'aux extrémités du monde.

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