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CHAPITRE XI

Ils arrivèrent au dîner de la Reine, et le Prince y apporta un air sombre et rêveur dont il tâchait en vain de se défaire. La Fée le considéra attentivement ; et la crainte qu'il eut de lui faire naître des idées le porta à se faire violence pour déguiser son trouble. Il vit Clénire, et, malgré sa présomption, il la trouva charmante ; c'était une beauté sans artifice. Parée des dons de la nature, elle ignorait les secours que l'art lui prête, et qui ne l'imitent jamais que grossièrement. A peine savait-elle qu'elle

était belle ; et, quoiqu'il ne manquât pas de gens qui eussent pu l'en informer, elle n'avait point encore pris cet air de suf&sance qui suit de près cette opinion. En un mot, elle était adorable et causa bien du ravage et des infidélités à la Cour, mais le Prince n'y fit pour lors qu'une légère attention ; et, dès qu'il put disparaître décemment, il fut porter ailleurs l'inquiétude qui le dévorait.

Il errait au hasard dans le palais, lorsqu'il se trouva à la porte de la bibliothèque de la Reine. Il y entra, et fut surpris de sa beauté. Il se reprocha de n'avoir pas eu la curiosité de la voir plus tôt. Ses yeux se portèrent d'abord sur un tas de gros livres qui servent nécessairement de base à un cr.binet. Ils sont regardés comme les fondements d'un édifice, qui ordinairement sont inhabitables et ensevelis dans la terre, et ne servent qu'à soutenir des appartements plus commodes. La poussière dont ils étaient couverts décidait leur réputation. Il

parcourut ensuite de l'œil ces amas de lois et de coutumes dont la fraude tire si grand parti, et qu'on a l'indulgence de nommer justice. Il vit les anciens romans, ces chaos de doucereuses fadaises, où on faisait l'amour en prenant ses grades, comme dans un cours de théologie ; où l'amant et al maîtresse disputaient à l'envi d'ennui et d'absurdité, et n'accordaient et ne recevaient défaveurs que géométriquement et par date. Il se garda bien d'en ouvrir aucun.

Il passa ensuite aux poètes, parmi lesquels il vit quelques génies brillants qui avaient élevé au plus haut point la gloire du siècle. Le nombreen était petit. Ils étaient entourés d'une infinité à.'insectes du Parnasse, espèce de race singulière qui se croyait arrivée à l'immortalité à la faveur de quelques madrigaux ou de quelques ballades plates et doucereuses, fruits dégoûtants d'une imagination stérile, qui ne pouvaient flatter que les oreilles grossières d'un libraire assez* sot

pour se ruiner eii les imprimant. Il admira les beautés des premiers et se garda sagement de s'exposer à la lecture des autres.

Il vint ensuite aux auteurs du siècle.

Le champ était vaste et le choix difficile : le clinquant imitait si bien l'or, qu'il pouvait mettre en défaut les gens les plus pénétrants et le plus sur leurs gardes. D'abord il passa rapidement une foule d'écrivains à la grosse, auteurs d'un tas de nouvelles plates, mal ourdies et sans intérêt. L'un faisait et distribuait des romans comme des gazettes (et on en faisait à peu près le même cas), ne savait ni imaginer, ni peindre, ni écrire; son style sec et décharné se ressentait de l'abstinence de son famélique auteur. Il avait voulu rétablir sa réputation en donnant un livre dont le titre en ava,it imposé au public ; il avait d'abord eu de la vogue par le ton d'irréligion qui y régnait, qui flattait la jeunesse; il mordait à belles dents les Bonzes, mais sans esprit et sans déli-

catesse ; et s'il y avait quelque chose de vrai à leur reprocher, il n'avait pas eu assez d'esprit pour le découvrir et le dire avec cette finesse qui autorise la bonne plaisanterie et qui ne va jamais jusqu'à la grossièreté de l'invective. Bientôt les connaisseurs, revenus de l'illusion, avaient méprisé cette vile rapsodie de contes sur les Bonzes dont on berce les petits enfants, et qui ne pouvaient plaire que dans le pays que l'auteur avait choisi pour asile, où régnaient une licence effrénée et une insolence condamnable, qu'on décorait du nom de liberté.

Ils avaient connu clairement que ce qu'il y avait de bon dans ce livre était pillé mot à mot d'un célèbre auteur du siècle passé, à qui la langue du pays avait des obligations essentielles, et qui, dans ses autres ouvrages, avait répandu une façon de penser qu'il était trop dangereux d'analyser.

A côté étaient quelques ouvrages d'un auteur qui ne manquait pas d'imagination.

Angola vit avec plaisir les ouvrages d'un auteur de beaucoup d'esprit.

On lui reprochait même d'en mettre, pour ainsi dire, trop dans ses ouvrages, ou du moins de faire parler à l'esprit une langue inconnue.

On y voyait aussi des ouvrages d'un auteur dont l'état ne s'accordait guère avec les productions de sa plume. Il était homme d'esprit ; son style était beau, noble et châtié : la tournure harmonieuse de ses phrases flattait l'oreille.

Le Prince trouva heureusement auprès de lui, et pour lui servir de correctif, les ouvrages charmants du premier auteur du siècle en ce genre.

Un style noble, pur, aisé et orné de grâces inimitables, régnait dans ses écrits ; il peignait les mœurs du siècle avec un naturel qui n'appartenait qu'à lui. Il s'était égayé dans des tableaux un peu plus frappants ; il décrivait l'amour et ses situations les plus tendres avec une expression

vraie qui portait a croire qu'il ne parlait que d'après l'expérience.

Ses ouvrages, marqués au bon coin, étaient à l'abri des vicissitudes de la mode et des bizarreries d'un peuple inconstant.

Assez prés de là, mais quelques degrés au-dessous, Angola trouva les écrits d'un homme à qui on ne pouvait refuser ni de l'esprit ni des talents. Il avait débuté par deux ouvrages, dont l'un avait réussi par son propre mérite, et l'autre malgré le superficiel qui y régnait, avait plu au public, quoiqu'il y fût traité fort cavalièrement, et que l'auteur témoignât se mettre assez peu en peine de son suffrage. Heureux s'il s'en fût tenu là, et que, pour mériter un titre dont il était décoré, il n'eût pas entrepris de yecrépir une vieille histoire écrite déjà plusieurs fois, très peu intéressante aujourd'hui par l'éloignement des temps, et qui n'est qu'un ramassis de cent vieilles chroniques que tout le monde sait !

Le Prince, rempli de ces difîérentes images, était prêt à se retirer, quand il trouva sous ses pieds un livre qui semblait avoir été foulé exprès par tous ceux qui venaient dans ce cabinet. Il le ramassa et, à travers de la crasse dont il était couvert, il reconnut les ouvrages d'un homme dont l'état, qui semblait combattre son caractère, ne servait qu'à en augmenter le fiel.

Cet homme, ou plutôt cette furie, abusant de l'esprit et écrivant sans sel et sans délicatesse, s'attachait comme un sangsue à tous les auteurs les plus célèbres. Ennemi du mérite, les noirs serpents de l'envie le déchiraient.

Le Prince se donna à peine le temps de lire quelques pages dece nnsérable livre, que, connaissant l'indigne caractère de l'auteur, il jeta loin de lui avec colère et rendit à son premier sort, qui était d'être foulé aux pieds par tous ceux qui entraient dans cet appartemenit.

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