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CHAPITRE XII

Le Prince sortit du cabinet et fut dans les jardins promener ses rêveries. Il comprit aisément que la moindre différence qu'il laisserait remarquer dans son humeur pourrait donner des lumières à la Reine, et peut-être lui faire deviner le principe de ses inquiétudes. Il frémit des suites que pourraient avoir de pareilles conjectures et résolut de se rendre maître de lui-même, de façon à ne laisser aucun soupçon dans son esprit. La dissipation naturelle de la jeunesse, qui ne put lui permettre de s'arrêter longtemps sur des objets affligeants, le servait peut-être mieux que toutes ses résolutions. Il fut à la cour et se para, autant qu'il lui fut possible, de cet air aisé et coquet qui lui avait été si facile à acquérir, contre lequel les trois quarts des femmes crient et se déchaî- | nent sans cesse, et qui cependant tous les jours est en possession de leur

faire tourner la cervelle. Lumineuse le trouva adorable, et Aménis fut très aise de passer pour lui ^ appartenir Elle minauda, le tira à part, lui parla à l'oreille pour lui demander com^ment il se portait, affecta dans sa façon de lui parler une familiarité significative. Enfin elle fit autant d'efforts pour àécovivrir et constater son intrigue avec lui qu'une autre en aurait fait pour la dérober aux yeux du public, qui n'a jamais besoin d'être éclairé •quand il est question de méchaniceté.

• Il soutint ce rôle si naturellement, que la Reine oublia entièrement ses idées au sujet du portrait. Il se fit même violence au point de le revoir plusieurs fois sans paraître y prendre aucun intérêt ; d'ailleurs il vivait avec elle de façon à dissiper toutes ses craintes, et son cœur n'était pas encore assez préoccupé pour que ce rôle lui parût bien difficile à jouer. Un jour qu'ils étaient ensemble dans un de ces entretiens de confiance qui

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suivent les tendres caresses et souvent les font naître :

a Le Roi de Golconde, lui dit la Fée, me fait de nouvelles instances pour envoyer la Princesse sa fille à ma Cour, et je ne vois pas comment je pourrai m'en défendre davantage.

Je crois que je serai obligée d'y consentir ; d'ailleurs, j'ai assisté à sa naissance, et je prends un tendre intérêt à ce qui la regarde. Je vais fixer le jour de son départ, et bientôt vous la verrez paraître à ma Cour. »

Le Prince eut de la peine à dissimuler la joie que lui causait ce discours, mais il prit assez sur lui pour faire une réponse indifiérente et aâecta même de changer de conversation. Cette conduite persuada la Reine qu'elle pouvait, sans aucun risque, se rendre aux prières du roi de Golconde, et bientôt elle annonça à sa Cour l'arrivée de la Princesse Luzéide.

On avait entendu parler de son extrême beauté; aussi cettt^ nnu

velle causa beaucoup de joie, surtout aux petits-maîtres de la Cour, qui se promirent bien intérieurement de faire l'essai de leurs charmes sur un sujet aussi intéressant.

La Reine la reçut avec les distinctions les plus flatteuses et les marijues i\è l'amitié la plus tendre : elle fut enchantée de sa figure. Elle était, il est vrai, habillée d'un très mauvais goût : mais sa beauté lui obtint sa grâce auprès des hommes ; et, comme les femmes ne jugèrent pas à propos de toucher cette corde, il était aisé de voir ce qu'elles en pensaient : leur silence leurserv^aitde conviction.

Le Prince fut un des plus empressés à l'examiner. Il lui offrit la main au sortir de son équipage, et il eut le temps, en traversant les appartements, de se rassasierde cette vue dangereuse, qui acheva l'impression que le portrait avait fait dans son cœur.

Il la conduisait d'un air rêveur et embarrassé qui n'aurait pas échappé

.1 pénétration de Lumineuse, si elle

n'avait été occupée du sein de la recevoir.

La Fée, v03-ant combien des habillements aussi étrangers et aussi maussades déparaient la beauté de Luzéide, fit venir à l'instant des coiffeuses et des couturières, à qui on demanda tout ce qu'il y avait de plus moderne. On la mena au palais et chez les marchandes de mode choisir les dentelles et les petites oies les plus élégantes. Elle passa ensuite au chagrin de Turquie et se fournit d'aigrettes, de girandoles, de boucles d'oreilles, d'esclaves et de rivières de diamants.

Elle commença par trouver tout détestable, finit par prendre tout ce qu'on lui avait vanté pour être le plus beau, demeura trois heures chez le marchand, changea cent fois d'avis sur le choix des pierreries, lui fit mille questions sur les diamants qu'il vendait aux femmes de la Cour, lui demanda avec distraction le prix de ceux qu'elle avait choisis, ne fit aucune attention à sa réponse, dont le

marchand ne manqua pas de profiter pour la voler impunément, quoique avec toute l'humilité et le respect possibles.

Toutes ces courses amusaient extrêmement la Reine, car, outre les droits que les affiquets ont sur l'esprit des femmes, dans ce temps-là il n'en allait pas comme aujourd'hui, et les Souverains, au milieu des plaisirs de leur Cour, avaient des quarts d'heure où ils étaient fort empêchés de leurs personnes, et où ils étaient obligés de descendre à des amusements vulgaires.

Luzéide, parée de ses habillements superbes, où le goût surpassait la richesse, parut comme un astre brillant qui obscurcit tous les autres.

Elle était coiô'ée en cheveux avec des fleurs et des diamants placés artistement dans sa frisure, uri soupçon de bonnet, et le chignon relevé comme on le portait alors : sa robe était d'une étofîe du dernier goût, blanc gris de lin et or, avec des dessins

en pagodes et en figures chinoises, la polonaise et les parements assortis en chenilles et en soucis d'hanneton, un corset garni de pierreries, et des manchettes à trois rangs du point • l'Angleterre le plus exquis.

Les femmes de la Cour s'étudièrent à lui trouver des défauts, mais leurs recherches ne furent pas autrement heureuses : l'une lui trouvait trop peu de rouge, l'autre la trouvait coifîée trop reculée ; celle-ci disait que les dessins de sa robe étaient trop chargés, que la petite oie était mal assortie ; celle-là que ses diamants étaient mal montés, n'avaient point de jeu, qu'ils n'étaient pas d'une belle eau, qu'iJs ressemblaient à du strass ; d'autres disaient qu'elle avait l'air étranger, qu'elle ne savait pas placer ses mouches ni tenir son éventail : en un mot, qu'elle avait quelque chose de gauche et d'emprunté dans sa contenance.

Mais lés hommes, qui ne font attention aux habillements et ne s'amusent

à les critiquer que quiuid la figure ne les intéresse guère, pensaient bien différemment sûr son compte.

Étonnés de voir tant de perfections réunies, leurs louanges avaient un air de vérité qui devait d'autant plus la flatter, que leur défaut n'était pas de l'employer souvent. VAle réunissait tous les suffrages sans les demander et sans employer, pour les obtenir, ce manège indécent qui révolte, et qui peut tout au plus séduire les sens, sans que le cœur y ait la moindre part. On s'attacha à examiner son esprit, et on vit au travers de son langage uni, et proscrit à la Cour, une solidité et une justesse de f?.çon de penser qui étonnait dans un pays où 2in langage entortillé et un certain nombre d'expressions bizarres tenaient la plupart du temps lieu de raisonnement et de justesse ; d'ailleurs elle avait un grand fonds de douceur dans le caractère et une grande idée de la Cour où elle arrivait, et cela semblait devoir faire craindre qu'elle

n'en adoptât trop tôt les manières.

Le Prince, ayant la liberté de la voir à chaque instant et de connaître toutes ses qualités, sentait redoubler son amour. Il cherchait avec soin l'occasion de le lui faire connaître ; mais, dominé par une timidité qu'il ne pouvait vaincre, il la laissait échapper sans oser en tirer aucun avantage.

Il fut pendant quelque temps réduit à cette horrible contrainte : sa passion augmentait par les difficultés, mais la froideur et l'indifférence avec laquelle la Princesse recevait toutes les galanteries d'usage dont on l'accablait, son adresse même à les éviter, lui faisaient désespérer de la rendre sensible. Il se livrait à sa rêverie et cherchait les endroits les plus solitaires pour être tout entier à sa passion. Almaïr vint un jour l'interrompre au plus fort de ses distractions :

« Eh bien ! lui dit-il, voilà donc enfin ce conquérant devenu esclave luimême ; et les charmes novices d'une

enfant, dénués de cette âme qui en fait tout l'agrément, ont opéré ce miracle. En vérité, je ne vous conçois pas. Savez-vous bien que vous allez tomber dans l'état le plus déplorable où puisse être réduit un ga.lant homme : et à quoi cela vous mèuera-t-il ? Car enfin, il faudra toujours en venir à une déclaration, au hasard d'attirer sur vous les foudres et les carreaux de ce redoutable objet. Le plus sensé, selon moi, serait de vous tirer au plus vite de ce mauvais pas. Je n'imagine pas qu'on vous arrache les yeux ; d'ailleurs, quand on voit qu'il est absolument impossible de réussir, un homme du monde se retire prudemment et ne s'expose point à servir de trophée aux caprices d'une femme, qui souvent ne refuse vos hommages que pour en accepter qui ne les valent en aucune façon.

— Qu'il vous est bien facile de débiter votre morale, dit le Prince, et que je voudrais bien qu'il me fût aussi aisé de la. suivre ! Je sens la

justesse de vos raisons, mais mon cœur n'est pas assez libre pour m'en rendre la pratique aisée. Il n'estplus ici question de ces goûts rapides qui m'ont entraîné successivement dans les chaînes de plusieurs femmes de la Cour ; je ne connaissais pas l'amour, et mon peu d'expérience me faisait donner ce nom a des mouvements tumultueux qui prennent leur source dans le dérèglement des passions :

que j'en reconnais bien la difîérence ! Les charmes adorables à qui j'ai rendu les armes excitent dans mon cœur des transports d'un tout autre genre ; c'est la possession du cœur de Luzéide que je désire, et cette passion n'est mêlée d'aucun de ces désirs qui caractérisent celles de la jeunesse, qui laissent toujours un vide dans le cœur et ne doivent flatter en aucune façon la femme à qui elles s'adressent.

— Langage de roman, interrompit Almaïr, et qui n'empêche pas qu au fond votre but ne soit le même; soyez

sûr même que les femmes qui feignent de vous en croire sur votre parole seraient bien fâchées dans le fond d'y compter et de ne pas espérer que vous leur en manqueriez: et puis en admettant \otre système, sauf après à le mitiger, il est bien constant que rien n'est plus infructueux que de sv.

consumer de soupirs et de tendresses en pure perte. Si vous voulez même que je vous fasse part de mes découvertes (car je ne nsque rien avec un homme aussi peu avantageux que vous) ou je suis bien trompé, ou la Princesse n'a pas autrement d 'éloignement pour vous. Je crois avoir surpris des regards qu'elle vous adressait à la dérobée, et qui n'étaient rien moins que marqués au coin de l'indifiérence, et je me persuade qu'en vous donnant les soins convenables, vous pourrez triompher de sa modestie et œiettre vos affaires dans un état décent.

Croyez-moi, ne lui donnez pas le temps de se prévenir peut-être en faveur de quelque autre ; vous re-

gretteriez, mais trop tard, le temps que vous auriez perdu à faire des réflexions toujours inutiles en semblable occurrence. J'aperçois la Reine qui-^dent prendre le plaisir de la promenade avec toute sa cour. Je ne vous parle plus de Clénire, son temps n'est pas arrivé ; et cependant, ou mes prédictions sont fausses, ou vous rendrez un jour hommage à ses charmes : mais votre goût est tourné du côté de Luzéide, je vous conseille de pousser votre pointe et de ne pas laisser passer une occasion si favorable sans savoir à quoi vous en tenir. »

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