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CHAPITRE X

Le Prince, à son retour, fut faire >a cour à Lumineuse, qui le gronda :endrement de son absence, afin de lonner lieu à un raccommodement. 2Ue lui marqua des doutes sur sa

fidélité, Siichant bien le langage qu'il emploierait pour la rassurer, et elle fut obligée de se rendre à la force et à l'énergie des expressions dont il se servit. Il continua de vivre avec elle dans cet état heureux et indolent d'un homme qui possède quelque chose d'infiniment aimable, mais dont l'amour, n "étant plus animé par les désirs ou par les difficultés, perd nécessairement cette pointe de viva cité qui en fait le principal agrément, n vit rarement Zobéide, et il eut la satisfa-'^tion de la trouver assez raisonnable pour se prêter aux soins d'Almaïr, et bientôt il sut de lui qu'il avait lieu de se louer de ses procédés, et qu'elle ne faisait point la ridicule. Il s'échappa quelquefois de la Cour pour faire quelques soupers fins chez Aménis, et les points importants qu'on avait traités dans la calèche furent remis sur le tapis et discut/s avec plus d'exactitude, selon la coni modité des temps et des lieux. Amé nis était fort aimable, elle possédait

au suprême degré ce manège utile qui, bien plus que la beaut(^. retient un homme dans l'esclavage et ne lui donne pas le temps de projeter des infidélités. Elle voyait fort bonne compagnie chez elle, persuadée que deux amants ne se suffisent pas toujours l'un à l'autre, et que les passions les plus vives ont des moments de vide où quelques tiers choisis ne servent qu'à ranimer les désirs, par la nécessité où l'on est de les contraindre devant eux. Elle tenait le Prince comme en haleine par une conduite si adroite, et retardait du moins le penchant qu'il avait à la légèreté.

Lumineuse tenait cependant toujour la première place dans son cœur ; soit que ce fût l'éclat d'une bonne fortune si flatteuse, soit qu'effectivement elle eût plus de charmes, le prince goûtait avec elle des plaisirs plus vifs et la quittait avec plus de regret que les autres.

Un jour que, profitant de la liberté

extrême qu'elle lui avait accordée, il était entré dans son appartement dans le temps qu'elle était au conseil, il s'amusa à regarder une quantité de bijoux et de tableaux rares qui ornaient son cabinet ; il trouva sur une cheminée une boîte d'or garnit de diamants. Il l'ouvrit avec un Ircmissement inconnu : elle renfermait un portrait. Dieux! en quel état le jeta la vue de cette pemtur*:- : elle représentait une jeune personne qu' paraissait âgée d'environ dix-huit ans.

Toutes les expressions les plus fortes ne pourraient rendre que faiblement des charmes aussi puissants.

Une régularité de traits achevée, une beauté touchante, des grâces naïve répandues sur son visage, un ai.

modeste et retenu, donnaient à sa physionomie et à toute sa personne des armes trop dangereuses pour pouvoir y résister. Le peintre avait ménagé heureusement une draperie légère qui laissait voir les grâces d'une taille charmante, un bras et une main faits au

tour, et d'une blancheur éblouissante.

Le Prince, saisi et hors de lui-même à ce spectacle imprévu, demeura immobile quelques instants. Il regardait avidement cette peinture et avalait à longs traits le poison qui se glissait dans son cœur. Il éprouvait des mouvements différents et bien supérieurs à tout ce qu'il avait ressenti jusqu'alors. Efiectivement, toutes les inclinations qu'il avait eues à la cour n'étaient, pour ainsi dire, que des affaires de convenance, où il avait été entraîné plus par la force de l'occasion et des avances qu'on lui faisait que par aucun amour qu'il eût ressenti. Il y avait été lui-même trompé le premier et avait pris pour de l 'amour ce qui n'était que le feu d'une jeunesse avide de plaisirs. Ce qu'il ressentait à la vue de ce portrait était d'un tout autre genre : c'était un amour timide qui n'osait se flatter d'aucune espérance, et, ce qui n'est pas moins difficile à croire, il était accompagné de beaucoup de respect.

La Reine le surprit d^*ns cette agréable occupation.

• « Votre curiosité est extrême, lui dit-elle en l'abordant ; craignez qu'elle ne vous coûte cher. Peut-être avezvous déjà rendu les armes à ces traits dangereux ; soyez persuadé qu'en ce cas vous m'indisposeriez contre vous pour plus d'une raison, et qu'outre les droits que j'ai sur votre cœur et que j'imagine être bien fondés, j'ai les raisons du monde les plus fortes pour que votre attention ne se porte pas sur un objet dont la destinée a une liaison de malheurs avec la vôtre. »

En disant ces mots, elle reprit le portrait des mains du Prince, qui le lui rendit avec une indifférence afîectée dont elle fut la dupe.

Expert dans l'art de cacher scs.^ nit'Uvements, il lui déguisa avec soin ses désirs qui l'auraient offensée et se borna à lui demander, du ton le plus froid qu'il pûtafîecter, le nom de l'original de cette peinture.

— C'est, lui répondit Lumineuse,

le portrait de Luzéide, Princesse de Golconde. Le Roi son père avait résolu de l'envoyer à ma Cour et de me coniier le soin de son éducation. Effrayé par quelques prédictions qu'on lui a faites sur la destinée de sa fille, et prévenu que l'amour doit causer ses malheurs, il l'élève dans la solitude et éloignée du commerce des hommes. Il m'a priée de la recevoir à ma Cour et de prendre le soin de lui donner cette tournure qu'on n'acquiert point dans les pays étrangers : d'ailleurs il se persuada avec raison que ma puissance pourrait la mettre à l'abri des malheurs dont elle est menacée ; et, quoique je ne puisse m'opposer aux arrêts du destin, je me serais déjà rendue à ses instances, et je l'aurais déjà fait venir ici, si je ne croyais entrevoir un certain rapport dans vos destinées qui m'effraye et qui me fait craindre qu'en vous exposant à la vue l'un de l'autre, une sjmipathie cruelle ne justifie mes appréhensions.

— Pouvez-vous concevoir de pareilles défiances ? dit le Prince en afiectant un air tendre, et ne voudrezvous jamais, pour notre bonheur commun, vous persuader qu'un mortel épris de vos charmes, et assez heureux pour les posséder, devient nécessairement insensible pour tous les objets les plus séduisants ? »

Il ajouta à ces paroles flatteuses des caresses qui ne coûtaient pas encore assez à son cœur pour n'avoir pas toutes les grâces de la sincérité.

La, Reine, flattée de ces témoignages d'une tendresse qu'elle payait de toute la sienne, les reçut avec cet empressement aimable qui engage à les redoubler, par la crainte qu'on a de n'en pas montrer assez. Ils passèrent ensemble de ces moments heureux qui ne devraient être faits que pour les vrais amants, et dont eux seuls devraient connaître le prix.

Le Prince se retira chez lui dès qu'il put, et s'occupa toute la nuit à repasser dans son esprit les charmes

de l'incomparable Luzéide. Éclairé sur ses sentiments par un retour exact sur lui-même, .il connut la différence de l'amour qu'il ressentait d'avec ce goût de passage qui l'avait livré jusqu'alors avec rapidité à toutes les femmes qu'il avait trouvées S014S sa main. « Quelle était mon erreur! s'écriait-il avec transport; j'ai cru aimer : se peut-il que j'aie donné ce nom à des désirs tumultueux nés dans le caprice et soutenus par le feu du tempérament ? Ce que je ressens est bien différent ! J'?i vu des femmes, j'ai obtenu leurs faveurs les plus précieuses, et je ne les ai dues, sans cloute, qu'au même motif qui m'a attaché à elles. Ai -je désiré un moment la possession de leur cœur ?

Enivré de plaisirs, je n'ai ja.mai s porté mes vues plus loin ; c'est là, sans doute, le principe fatal du vide étonnant qui se retrouvait dans les temps de ma jeunesse, où mes intrigues m'occupaient davantage. Cherchons la possession d'un cœur, cela peut

me rendre heureux, et je sens qiucela seul désormais pourra flatter m délicatesse ! »

Il était encore enseveli dans ses rêveries le lendemain au matin, quand Almaïr vint dans son appartement.

11 fut surpris de l'air agité et inquid répandu sur son visage.

« Que vois-je ? s'écria-t-il, et que me présage cet air nébuleux ? lùi vérité, je m'y perds ; vous avez une mine qui m'anéantit, et je vous cherche dans vous-même sans vous reconnaître.

— Ah ! mon cher Almaïr ! » dit le Prince...

Il ne put en dire davantage, son embarras redoubla.

« Oh ! parbleu 1 dit Almaïr, voilà un soupir qui me confond ; on n'y tient pas ; mais expliquez-vous clairement, ceci me paraît sérieux, et je vous avoue sincèrement que je suis pétrifié de la cruelle angoisse où je vous vois. Je n'imagine pas qu'il y ait quelqu'une de nos femmes de

la Cour assez bégueule pour vous réduire à l'assiéger dans les formes et vous faire soupirer après des faveurs qu'elles ont la bonté d'oôrir à ceux qui les recherchent le moins ; et je ne suppose pas qu'à votre âge vous ayez d'autres affaires assez sérieuses pour vous plonger dans la tristesse qui vous accable. Quel qu'en soit hmotif, jecrois avoir mérité votre confiance, et notre amitié me met en droit de l'exiger.

— Eh bien ! apprenez, dit le Prince, mon malheur et la cruauté de ma situation. »

Il lui raconta ensuite sa dernière conversation avec la Reine, la vue du portrait de Luzéide et l'effet singulier qu'il avait fait sur son cœur.

Il accompagna son récit des expressions les plus vives et les plus passionnées. Le cœur parlait, et il s'exprimait avec tant de feu, qu'Almaïr fut surpris d'une impression aussi extraordinaire. Il ne lui avait jamais vu tant d'empressement pour aucune d. ^

femmes pour qui il lui avait connu du goût. Il l'interrompit d'un air sérieux : « En vérité, lui dit-il, vous êtes plus malade que vous ne pensez; je ne vous aurais jamais cru homme à vous repaître de chimères. J'imaginais que mes leçons, le monde, l'expérience, auraient décidé votre façon de penser sur les femmes et vous auraient appris que rien n'est si misérable que le rôle d'un héros de roman. Vous me donniez de bonnes espérances, vous preniez le bon ton à vue d'œil. J'avais vu avec plaisir votre éducation entre les mains de deux femmes de la Cour, les plus faites pour former un jeune homme. Je comptais que vous ne vous en tiendriez pas là, et que vous en verriez quelques autres qui achèveraient de vous perfectionner. Vous détruisez mon ouvrage dans la minute, et, affichant une constance aussi chimérique que votre passion, vous allez devenir la fable de la Cour, et une conduite aussi ridicule vous fera railler sans miséricorde.

— Je sens la justice de vos raisons, dit Angola ; je me livre à regret à un ridicule dont j'ai été le plus grand ennemi, mais mon penchant m'entraîne ; et, si vous aviez vu un instant le portrait de la charma,nte Princesse de Golconde, vous cesseriez de me combattre aussi cruellement.

— Je cesserais donc d'être votre ami, reprit vivement Alma,ïr. Je ne vous défends pas de trouver Luzéide aimable, mais que votre goût soit asservi à la raison et aux circonstances. La Reine, dites-vous, doit la faire venir auprès d'elle ; cherchez à vous dissiper d'ici à ce temps-là; vous pourrez à son arrivée vous livrer à vos sentiments. Quand elle aura respiré l'air de la Cour, elle en adoptera sûrement le système, et peut-être aura-t-elle autant d'envie de vous donner des chaînes que vous en avez de les recevoir. En cas d'une résistance inusitée, on avisera aux moyens les plus efficaxes pour extirper cetîe

hérésie et la mettre à la raison ; mais il est absurde que vous vous consumiez d'amour d'avance, fonde sur l'imagination d'un peintre. Encore deux nuits passées dans la macération comme celle-ci, vous ne seriez en honneur pas présentable. Mais tâchons de vous égayer par des objets plus riants. Il paraît depuis quelques jours à la ville une jeune femme nommée Clénire : elle est mariée à un vieil officier qui, après avoir passé sa jeunessse à manger son bien au service, s'est imaginé que c'était un droit pour demander une récompense. On a reçu sa demande comme une mauvaise plaisanterie, et on y a répondu du même ton. Enfin, après avoir valeié inutilement dans les antichambres des ministres, ennuyé d'une poursuite vaine, il s'est avisé adroitement d'épouser Clénire et de l'envoyer solliciter pour lui. A l'aspect d'une figure si charmante, tous les commis des bureaux (chose que la postérité ne croira jamais) ont pris un air poli

et lui ont rendu sa révérence. Elle a percé jusqu'au cabinet des ministres : on a quitté à sa vue les lunettes, les loupes et les lettres de recommandation ; les fronts i=o sont déridés ; on l'a écoutée en la regardant, on lui a répondu san<^ tenir d'autres papieis d la main et avec l'esprit présent, et enfin elle a obtenu un gouvernement, et est sortie sans qu'on la congédiât. La Reine avvoulu'la voir, et a été si charmée de sa figure, qu'elle l'a retenue pour lui donner une charge dans son palais. On a envoyé le mari dans son gouvernement sur les confins de la Chine, et Clénire reste à la Cour. Elle est adorable, pétrie de grâces.

Elle aurait besoin d'un homme décidé qui se chargeât de la former et de lui donner un certain ton ; cela, est vraiment fait pour vous. L'attachement d'un homme de votre rang lui donnera de la considération et la mettra à même de se tourner au grand. Elle vous devra de la reconnaissance, et je la crois très propre à vous faire attendre

sans impatience l'arrivée de Luzéide.

— Je n'ai point l'esprit assez libre, dit le Prince, pour me charger de semblable soin, et je crois que vous êtes très fait pour me remplacer.

— Allons à la Cour, dit Almaïr ; j'espère qu'à sa vue vos résolutions s'afiaibliront. )>

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