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CHAPITRE XIII

Ils s'approchèrent en même temps de la Reine et de la Cour.

« Que signifie, dit Lumineuse, cette conversation sérieuse où je vous vois engagés ? En vérité, cela me surprend beaucoup ; je n'imagine pas que vous vous occupiez des intérêts

de mon Royaume, et je nevoispasquel autre genre d'entretien peut vous donner un air si grave.

— Nous dissertions sérieusement sur l'amour, Madame, répondit Almaïr, et SUT tous les inconvénients où on s'expose en s'y livrant, et nous convenions, le Prince et moi, que ce n'est qu'en le fuyant, ou en le traitant cavalièrement, qu'on peut se soustraire à sa tyrannie.

— Cette morale, dit la Reine, ne me surprend point du tout de votre part mais je ne sais si le Prince pense absolument de même ! Je crois qu'il ignore jusqu'au nom de l'amour, et je lui suppose très peu de curiosité de s'en instruire. »

Elle lança, en même temps à Angola un regard tendre, par où il semblait qu'elle cherchait à être rassurée sur ce dont elle feignait de douter. Le Prince, occupé alors auprès de Luzéide, fit peu d'attention à cette agacerie, et, trouvant un moment favorable :

'( Cette conversation ne parait pas vous intéresser infiniment, lui dit-il d'une voix tremblante, et sans doute que vous faites trop peu de cas de l'amour, pour daigner dire votre sentiment sur les choses qui le regardent.

- — Je ne le connais point, répondit Luzéide en rougissant et baissant les yeux précipitamment ; les couleurs sous lesquelles on me l'a dépeint ne m'en donnent pas une idée favorable.

Il est ordinairement suivi de tant de mauvais procédés, qu'il ne me pp.riiit point sensé de s'y exposer.

— Qu'on serait heureux de vous désabuser, reprit le Prince d'une voix basse et passionnée, et que les sentiments que vous inspirez ont un caractère bien différent 1 J'en connais dont la vérité et l'ardeur pourraient vous satisfaire, si votre cœur n'était d'une insensibilité à toute épreuve.

— C'est du moins comme je désire qu'il soit, reprit Luzéide d'un ton ému, et j'emjHoierai tous mes efforts

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pour le conserver en cet état et me mettre par là à l'abri des perfidies qu'on éprouve de la part des gens qui nous jurent le pins d'attachement. »

La Reine, qui se trouva alors auprès d'eux, empêcha le Prince de répondre et le laissa accablé de douleur deb sentiments que Luzéide lui avait fait paraître. Il entreprit cependant de lui faire changer d'avis et espéra que la promenade lui fournirait quelque occasion de renouer une conversation qui l'intéressait si fort. La Cour se dispersa en diverses allées ; et le Prince prit si bien son temps, qu'après beaucoup de tours inutiles, il joignit Luzéide dans le temps qu'elle était arrêtée dans un bosquet à considérer un groupe de statues de marbre d'une -rare perfection ; c'était Apollon et Daphné. Les attitudes étaient parfaites, l'Amour était peint sur ie visage du dieu et animait sa course. La frayeur régnait sur celui de la nymphe, un mouvement inconnu ralentissait l'ardeur de sa fuite : elle ''levait les

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mains et demandait au Ciel un secours qu'elle se serait peut-être dans la suite consolée de n'avoir pas obtenu. L'Amour, indigné de son obstination, la regardait d'un ton menaçant et semblait vouloir s'opposer à son dessein. La Princesse examinait ce morceau avec attention, lorsque Angola s'approcha d'elle.

«Venez-vous, lui dit-il, chercher de nouveaux exemples d'inhumanité et tâcher de vous affermir dans les sentiments rigoureux que vous m'avez découverts tantôt ?

— Ma façon de penser ne dépend pas de semblables objets, répondit Luzéide, et d'ailleurs je ne crois pas qu'elle vous intéresse assez pour qu'il vous soit si important d'en être instruit.

— L'intérêt essentiel que j'y prends est aussi certain que mon malheur, reprit Angola ; je vois le sort que je me prépare, mais mon amour est trop fort pour admettre aucune réflexion :

je ne vois que trop l'insensibilité de

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votre cœur, rien ne peut m'airêter.

Connaissez mon crime ; il est votre ouvrage I poursuivit-il en se jetant à ses genoux. Je m'expose à votre courroux, mais rien n'est capable de me faire renoncer à des sentiments qui feront désormais le bonheur de ma vie. »

Son attitude était touchante, quelques larmes coulaient avec grâce le long de ses joues, le cœur parlait, et son langage avait un caractère de vérité qui ne pouvait manquer de faire impression sur un cœur qui était déjà gagné par une heureuse sympathie.

« Levez-vous, lui dit Luzéide d'une voix attendrie, et cessez de m'entretenir de choses que je dois ignorer pour votre repos et pour le mien.

— Eh bien ! dit le Prince, achevez donc de m'accabler. Je ne le vois que trop, une haine barbare sera le prix de ma tendresse, et votre cœur est trop cruel pour 's'ouvrir à la pitié.

— Levez-vous, répéta Luzéide ex-

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trêmement émue ; je ne vuub ha,is pas, et je souhaite m'en tenir toujours à des sentiments si raisonnables.

— Permettez-moi donc, dit le Prince en se levant, de vous parler de la tendresse de mes sentiments et d'espérer qu'un jour les vôtres pourront y répondre.

— Je ne devrais pas vous l'accorder, dit la Princesse en le regardant timidement, mais on ne se souvient pas toujours* de ce qu'on devrait redouter davantage ; c'est un reproche de plus que je veux bien avoir à me faire ; ce n'est que par une conduite extrêmement retenue que vous pourrez m'empêcher de me repentir de mL complaisance. î)

La Reine et la Cour, qui arrivèrent alors, interrompirent ces amants et forcèrent le Prince à renfermer dans son cœur la joie qui le transportait.

« Je viens de recevoir, dit la Fée, des nouvelles qui m'annoncent que je verrai bientôt ici le Génie Makis • c'est un grand seigneur qui voyage

pour se former, et qui vient .! ma Cour ponr prendre des manières dontje ne le soupçonne pas fort susceptible.

Il est parent de la fée Mutine ; et ' [uoique la différence de nos caractères n'ait jamais permis deliaison entre elle rt moi, les égards, dont rien ne peut nous dispenser dans le rang que nous tenons, m'engageront à lui faire ' 'accueil dû à son rang et à sa nais- -.mce. i>

Quelques courtisans qui avaient voyagé et qui avaient vu le génie à la Cour de la fée Mutine n'en tirent pas un portrait bien avantageux, et ceux qui ne le connaissaient pas, charmés du nouveau genre de ridicule qu'ils se promettaient, attendaient son arrivée avec impatience.

Le lendemain, la Reine était à sa toilette, quand on lui vint annoncer l'arrivée du Génie. Elle lui avait fait préparer un appartement dans le piilp.is ; elle chargea quelques seigneurs de sa Cour de l'y conduire. La plupart d#s courtisans furent au-devant de lui

pour jouir de ce spectacle. Il descendit de son carrosse avec une espèce de secrétaire qui lui lisait les Enigmes du Mercure pour le désennuyer. Son déshabillé n'était pas avantageux, et cela, joint à la disgrâce de sa figure, ne faisait pas en sa faveur une impression bien flatteuse. Il ressemblait assez à ces marchands anglais qui viennent voyager en F'rance, et qui, en arrivant à Calais, prennent la qualité de Milord au sortir du paquebot.

Il traversa la foule des courtisans en les saluant d'un air haut, quoique gauche et embarrassé, et fut dans l'appartement qui lui était destiné, pour tâcher de ravitailler ses grâces.

La jeunesse de la Cour s'amusa quelque temps à critiquer ses équipages, qui avaient effectivement un air étranger et de mxauvais goût. C'étaient de vieilles berlines dorées à l'antique, avec de grands écussons, et des armes écartelées à seize quartiers, et embrouillées à lasser la patience du généalogiste le plus opiniâtre. Elles

étaient doublées de velours d'Utrecht :

les harnais y répondaient, et les chevaux, qui étaient de grands colosses «le Flandre, n'avaient jamais mérité ui rubans ni cocarde et auraient déviaré la plus misérable remise. Les co-

hers, les postillons et les laquais étaient petits, vieux et mal bâtis, e ouverts de livrées tranchantes et d'habits faits à toute taille. Enfin, tout cet équipage avait un vernis provincial et ridicule qui caractérisait au premier coup d'oeil la tournure du maître à qui il appartenait.

'uelque temps après, le Génie fit -lemander audience à la Reine, et il parut à la Cour avec cet air de hauteur qui devient plus insupportable quand il n'est pas accompagné d'une certaine aisance dans les façons. Il fit à la Reine un compliment étudié qui n'en valait pas mieux, auquel elle répondit avec ses grâces ordinaires.

Il lorgiia beaucoup Luzéide, la loua hautement et avec indécence, prit feu pour elle dans l'instant, et fit si

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bien, que dans deux heures personne à la Cour ne l'ignorait. Le Prince l'apprit comme les autres ; et quoique dans le fond il le regardât comme un rival méprisable, il ne put se défendre d'une inquiétude qui semblait lui présager ses malheurs. Le Génie passa quelques jours à visiter toutes les raretés de la capitale, et Luzéide fut délivrée par là de ses persécutions. Quand sa curiosité fut satisfaite, il revint à la Cour, et, profitant de la première occasion qui se présenta, il fît à la Princesse une déclaration brusque et sans ménagement.

Il lui vanta les grâces de sa personne, son rang, ses richesses, et surtout sa puissance, et conclut par lui dire qu'il voulait bien s'abaisser jusqu'à une mortelle, et qu'il la destinait à l'honneur de son, hymen. Quand la Princesse n'aurait pas eu une autre passion dans le cœur, le ridicule insupportable d'un pareil discours ne l'aurait pas frappée moins vivement, ei'c reçnt -^r-f- propositions avec la

fierté qu'elles méritaient et le traita d'une façon si dédaigneuse, qu'elle se délivra pour un temps de son importunité.

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