CHAPITRE XIV
Les divertissements les plus vifs occupaient toujours la meilleure partie du temps dans cette aimable Cour.
Il fut question un jour d'une partie de chasse. La Reine, accompagnée des principales Dames de sa suite, habillées en Amazone, s'y rendirent à cheval ou dans des calèches superbes. Les Seigneurs, montés avantageusement, les suivaient. Luzéide était adorable ; cet habillement lui prêtait de nouvelles grâces, et le Prince ne pouvait se lasser de la regarder. Il trouva quelques moments favorables pour lui parler de sa passion, elle y répondit de façon à ne pas lui ôter toute espérance. Le Génie les interrompit plusieurs fois et troubla la dou-
l68 ANGOLA
ueur des moments qu'ils passaient ensemble. Il était monté sur un beau cheval, qu'il menait de fort mauvaise grâce ; et. pour faire voir qu'il était homme à tout, il parlait chiens, cerfs et sanqHev^ avec un enthousi.i<;me qui, en toute autre occasion, aurait pu amuser la Princesse ; mais la conversation d'Angola l'intéressait davantage, et rien ne pouvait l'en dédommager.
Ils arrivèrent au rendez-vous, et le Génie, emporté par son ardeur, les délivra de son ennuyeuse présence.
Le Prince, par décence, fut obligé de quitter Luzéide : il rencontra Almaïr et ils se jetèrent ensemble dans le bois.
« Comment vont vos affaires, avec la Princesse ? dit Almaïr. Avez-vous cnf.n" rompu la glace, et vos préUminaires sont-ils réglés ?
--La Princesse, répondit Angola, souffre que je lui parle de ma passion, ma's elle n'a point encore la.issévoir la sienne : elle est d'une réserve extrê-
me là-dessus, et j 'ai fait de vains efforts pour arracher d'elle un aveu de ses sentiments.
— Vous n'êtes pas aisé à cfOntenter, à ce qu'il paraît, reprit Almaïr. Une femme qui souffre sans colère l'aveu de vos sentiments, qui vous permet de les lui retracer à chaque instant, n'est pas loin, je crois, d'en ressentir de semblables, et on peut se Hatter sans présomption de voir bientôt arriver le moment de son triomphe.
Vos affaires, il est vrai, auraient été plus vite avec Clénire, je lui soupçonne de l'inclination pour vous, j'ai eu occasion de parler de vous .ivec elle ; elle m'en a laissé assez voir pour donner lieu à mes conjectures; ou je m'y connais mal, ou vous n'auriez pas des difficultés insurmontables à essuyer, si vous étiez favorisé par l'occasion. Après tout, ce sont de ces petites infidélités qui ne doivent pas produire de remords et qui n'empêchent pas que vous ne fassiez toujours de Luzéide votre affaire prin-
cipale. Mais, à propos de cela, Clénire est-elle à la chasse ?
— Je ne me persuade pas l'y avoir vue, dit .\ngola.
— Effectivement, reprit Almaïr, elle ne parait pas à la Cour depuis quelques jours ; je suis bien trompé si cette retraite ne cache quelque mystère qu'il ne sera peut-être pas impossible de découvrir. »
Leur conversation fut interrompue par un cerf qui passa, poursuivi par les chiens et suivi d'une grande partie de la chasse. Le Prince et Almaïr se mêlèrent parmi les chasseurs et s'enfoncèrent dans la forêt. Ils avaient poursuivi longtemps avec ardeur, quand Angola, enfoncé dans • sa rêverie, s'engagea dans un sentier détourné qui le sépara du reste de la chasse. Il marcha fort longtemps sans s'apercevoir de son erreur ; et, quand il la reconnut, il ne sut comment la réparer, il suivit au hasard le premier chemin qui se présenta à lui, et, comme le jour commençait à baisser, il se
trouvçi à la vue d'une très jolie maison. Il s'avança dans l'idée de demander le chemin ; et, se trouvant près des murs d'un parc, il aperçut une porte ouverte, il descendit de cheval . et, l'ayant attaché à un arbre, il s'avança dans des bosquets bien percés, et qui terminaient à un jardin fort bien tenu : ils étaient coupés par deux belles eaux et enrichis de statues. L'allée où il s'était engagé le mena insensiblement à un pavillon situé au coin du jardin, dans des charmilles fort épaisses et à l'abri des ardeurs du soleil. Il était couvert à la chinoise ; des portes-fenêtres de glaces régnaient tout autour du haut en bas, hormis d'un seul côté. Angola s'en approchait sans précaution, lorsque, fixant la vue sur le dedans du pavillon, il crut y voir du mouvement. Il se glissa le long des charmilles, et, s'approchant jusqu'au vitrage, il vit que c'était une femme qui prenait le bain dans ce lieu délicieux.
Elle avait la tête tournée, il ne put
distinguer son visage ; mais les beautés qui s'offrirent à sa vue servirent à l'en dédommager. Le moindre mouvement que faisait cette personne lui en découvrait de nouvelles : il se rassasia pendant quelque temps de la vue d'un objet si attrayant. Il éprouvait des désirs inséparables de son âge, et qui le maîtrisaient absolument. Entraîné par l'occasion, il oubliait tout l'univers et ne songeait qu'au moyen de jouir des beautés qui s'ofîraient à ses regards. Cette personne se leva pour sortir du bain et acheva de l'embraser en laissant à découvert les beautés les pi as cachées, et que l'eau lui avait dérobées jusque-là. En sortant du bain elle se retourna, et, ayant aperçu la tête du Prince au travers des vitres, elle fit un grand cri et gagna précipitamment une alcôve où était un petit lit en niche. Quelle fut la surprise du Prince, quand il reconnut cette personne pour cette même Clénire dont Almaïr lui avait parlé, et dont
l'absence les surprenait si fort ? Il tourna précipitamment ses pas du côté de la porte du pavillon et entra en lui demandant pardon de son indiscrétion, et se proposayit d'en commettre de plus grandes.
Elle était encore presque toute déshabillée, et la précipitation avec laquelle elle voulait se mettre dans un état plus décent ne servait qu'à retarder ce soin et laissait voir au Prince des charmes au-dessus de l'expression. Elle le reconnut, et son embarras ne fit qu'augmenter.
« Je ne sais, lui dit-elle, quel est le motif qui vous amène ici ; mais j'ai à me plaindre de votre indiscrétion.
— Le hasard seul m'y a conduit, dit le Prince, et quelles grâces n'ai • je pas à lui rendre ! Ne m'enviez pas. Madame, poursuivit-il en s'approchant d'elle, un bonheur si précieux : quel mortel assez ennemi de soi-même se serait refusé d'admirer des charmes adorables dont les Bieux mêmes seraient envieux ?
— Cessez des louanges qui m'embarnissent, reprit Clénire d'un ton ému ; je rougis que vous soyez à portée de me les donner, etd'ailleurs ]e me persuade que vous les prodiguez à tant d'objets différents, qu'elles ne doivent pas me paraître bien sincères.
— Rendez-vous plus de justice, IVIadame, dit le Prince, et croyez que vous faites des impressions trop vives pour qu'il soit nécessaire de se parer d'une fausse ardeur : la mienne est inexprimable », poursuivit-il en se jetant à ses genoux et se servant de toutes ces expressions /de Cour avec lesquelles on est convenu de se tromper mutuellement. La vivacité de ses désirs, la force de l'occasion, les charmes qu'undéshabillépeu exact offrait à ses regards, tout donnait à ses transports ce caractère de passion véritable dont la source n'était pas dans le cœur, mais dont l'extérieur était le même. Clénire, déjà sensible et prévenue pour lui,
commençait à partager son émotion.
Le jour qui s'affaiblissait rendait Angola plus entreprenant et mettait Clénirc dans le cas d'avoir moins à rougir. C'est toujours autant de pris sur l'embarras de ces sortes d'occasions. La situation était commode et voluptueuse ; le Prince poussait adroitement ses entreprises : il dérobait un baiser ; il portait la main sur une gorge adorable ; on le grondait, il demandait pardon de sa faute, et l'instant d'après il se rendait plus coupable :
on défendait une chose, on en accordait une autre. Déjà on n'entendait que des soupirs confus. Le Prince, emporté par sa passion, parvint par gradation aux plaisirs les plus vifs.
Les beautés les plus touchantes furent en proie à ses caresses. Clénire résistait encore, mais c'était cette résistance aimable qui mettait le comble à leurs plaisirs. Enfin elle céda à l'Amour et à un Amant aimé :
.\ngola, l'heureux Angola, se plongea dans lesplusgrandesdélices. Noyé dans
un torrent de plaisirs, il ne pouvait plus faire autre chose que la baiser et la serrer avec fureur. Elle l'accablait à son tour de caresses et ne croyait jamais lui en faire assez. Ses transports ne se ralentissaient pas, il se perdait dans de nouveaux égarements. Les beautés dont il avait la possession lui semblaient mériter chacune un hommage particulier. Il se précipitait de nouveau sur elle, et son âme cherchait à se confondre avec la sienne. Clénire partageait ce désir voluptueux. De moment en moment, plus charmés l'un de l'autre, ils ne pouvaient cesser de s'en donner les preuves les plus fortes. Les plaisirs se succédèrent avec une rapidité incroyable, et ils quittèrent cet aimable lieu pour se retirer dans la maison de Clénire, qui offrit au Prince d'y rester jusqu'au lendemain. Us soupèrent ensemble et gardèrent le sérieux nécessaire pour en imposer aux gens qui les servaient. Après le repas, ils entrèrent dans un apparte-
ment charmant. Tout les invitait à se livrer de nouveau à leur tendresse.
Bientôt Angola chercha la même volupté, et Clénire se présentant à ses transports après une résistance légère, dont une femme qui sait son fnonde ne doit jamais se dispenser, elle se laissa conduire vers une alcôve obscure, où les plaisirs les plus vifs la suivirent de près. Le Prince la tenait dans ses bras, un lit de repos se présenta : on succomberait à moins, et bien des femmes se rendent qui n'ont pas de si bonnes raisons à donner de leur clmte. Angola sut en profiter :
il retrouva les mêmes charmes qui ra.vaient séduit da,ns le salon du bain. Tout lui était permis, dans l'espoir qu'il abuserait de la permission. Il ne trompa point l'attente de Clénire ; leurs plaisirs furent inexprimables et les moments si bien partagés, que la réflexion ni les remords n'y trouvèrent point de place à occuper.
Dans un de ces instants où l'amour le plus vif est obligé de reprendre halei.
lyS ANGOLA
ne, Clénire avoua a,u Prince qu'elle s'était sentie au premier coup d'œil de l'inclination pour lui ; mais que, s'étant aperçue qu'il adressait ses vœux à Luzéde, elle avait combattu son penchant, et qu'enfin jugeant, par la peine qu'elle avait à y , réussir, que l'absence était le seul remède dont elle pût attendre du repos, elle avait pris le parti depuis quelques jours de se retirer à sa maison de campagne pour fortifier ses résolutions.
c Vous êtes venu les faire évanouir, dit-elle au Prince avec une langueur aimable, et je devrais être bien irritée contre vous d'avoir troublé le repos dont je commençais à jouir, «
Le Prince, charmé d'un aveu si flatteur, comprit que c'était une nouvelle dette qu'il venait de contracter avec elle, et il l'acquitta avec une exactitude si scrupuleuse, qu'elle eut liou d'en être contente. Enfin, après avoir passé la nuit la plus délicieuse, ils se quittèrent en s'accablant de ces
protestations sur lesquelles ils ne comptaient pas intérieurement plus Tun que l'autre. Le Prince remonta à^ cheval et s'en retourna à la Ville.