CHAPITRE XV
Angola, après a\'oir passé quelques moments chez lui à réparer les désordres que les travaux de la dernière nuit avaient iait dans sa personne et dans son ajustement, parut à la Cour de peur qu'une plus longue absence ne donnât m.atière à de mauvais discours. Plusieurs personnes de la chasse s'étaient aperçues de son absence. Il essuya quelques plaisanteries, auxquelles il répondit d'un aif nPvturel qui les fit cesser insensiblement, mais il ne put user de la même dissimulation avec Almaïr.
« Me permettez-vous, dit-il à Angola en le tirant à part, de porter un peu plus loin mes conjectures sur vtre égarement r* Il ne me paraît
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pas naturel qu'il ait été aussi long sans dessein prémédité. Je vous soupçonnerais volontiers d'être mieux avec Luzéide que vous ne voulez me le faire croire, et cette éclipse subite pourrait bien cacher quelque rendezvous secret qui, je crois, ne vous aura pas été inutile.
— Je désirerais, répondit Angola avec confusion, que vos conjectures fussent vraies ; j'adore Luzéide, et cette partie que vous imaginez avoir été faite de concert avec elle m'accable de remords et devient à mon égard la plus cruelle des offenses.
— Expliquez-vous plus clairement, dit Almaïr ; tout ceci me confond, et j'avoue de bonne foi que ma pénétration est en défaut.
— Apprenez donc, dit le Prince, mon crime et mes égarements. Je m'étais écarté de la chasse, le hasard m'a conduit dans une maison de campagne : j'y ai trouvé une femme seule prenant le bain. Dieux! qu'elle était belle ! Mais ce qui vous paraîtra
bien singulier, c'était cette même Clénire dont la retraite vous surprenait. Que voulez-vous, dit le Prince en rougissant, l'occasion était scabreuse, on m'aimait, et on me fuyait, on me l'a avoué, je ne me suis pas senti la fermeté de suivre un si bel exemple : on offrait à mes regards des beautés faites pour émouvoir les dieux mêmes : on m'en laissait espérer la possession, j'ai cédé à une illusion aussi puissante, et nous avons passé la nuit dans une rapidité de plaisirs auxquels je ne devrrds pas donner ce nom, tandis que les remords qui me déchirent me les font regarder comme un criminel égarement et une offense cruelle à Luzéide, dont mon repentir la venge assez.
— Je vous avoue, dit Almaïr, que l'air consterné dontvous racontez une aventure aussi agréable me paraît bien singulier. Quoi ! le hasard vous a servi assez heureusement pour vous procurer les faveurs d'une femme channante, et que toute la Cour idolâ-
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tre, et vous allez imaginer de raconter d'un ton lamentable ce qui devrait vous combler de gloire, et cela pour vous parer d'une fidélité ridicule et proscrite p^rmi les gens d'une certaine façon ! En vérité, je ne vous onçois pas, et vous avez dans votre caractère un mélange de lueurs d'homme de Cour, et de façons de penser triviales, qui forment un contraste unique. Où avez-vous pris, s'il vous plait qu'entre gensd'un certain rangon V regarde de si près ? Vous imaginezvous que l'admirable Luzéide, que je crois pétrie de la même sorte que les autres femmes, voulût, en vous cherchant chicane sur des minuties semblables, se mettre dans le cas de n'oser vous rendre la pareille, chose dont je no la crois pas plus disposée à se priver que le reste de ses semblables ? Mais, à propos de cela, le Génie Makis l'obsède prodigieusement ; il pousse sa pointe avec une ardeur qui la fait trembler; et ce que j'entrevois de plus fatal, il parle de
iiariage, et une alliance de cette nature pourrait bien éblouir la Reine et la décider en sa laveur. \"ous deve?
ous imaginer combien une semblaoie liaison effraye la malheureuse l-uzéide. On ne se fait point à la ngure ni aux manières d'un homme aussi extraordinaire ; et, s'il faut qut; ' c mariage ait lieu, j'entrevois pour elle un avenir très malheureux et très funeste.
— On m'arrachera la vie aupara- \ ant, dit Angola, car enfin, m(^n cher \lmaïr, il faut vous découvrir mes desseins. Luzéide a fait sur mon cœur une impression toute différente des autres femmes à qui j'ai été attaché jusqu'ici. C'est son caractère et ses vertus que j'aime et j'ai résolu d'unir son sort au mien, du consentement de la Reine,
-^ Quoique je sois fâché de vous voir prendre de si bonne heure un parti dont on se repent souvent, dit •■Umaïr, et qui nous expose à jouer un f >rt <;oî hry^oii fUi^f ^ je ne |ini^ (/us
refuser mes conseils dans une occasion aussi importante pour vous. Premièrement, il n'est pas question de faite le gladiateur ni d'user de \iolence vis-à-vis d'un homme qui d'abord est trop prudent pour s'y prêter, et qui, outre cela, ayant un pouvoir immense, s'en ser\'irait pour vous punir selon sa colère, et le moins qui pourrait vous en arriver serait d'être enchanté pendant mille a,ns, jusqu'à ce que quelque chev^alier errant né dans le cerveau creux de quelque roman-cier vînt vous délivrer en le pourfendant lui et tous les monstres qui vous serviraient de gardiens. Il serait disgracieux d'être obligé d'attendre votre délivrance de quelque chose d'aussi extrav^agant : il vaut mieux prendre un parti plus sage et moins dangereux. Makis, qui cherche toutes sortes de moj'-ens pour gagner l'aô'ection de la Princesse, doit donner dans peu un bal masqué, où la Reine, Luzéi^e et les dames de la Cour ne manqueront pas d'assister. Il sera aisé
de s'informer de quelle façon elles seront déguisées ; et quoique j 'imagine que les yeux d'un amant n'ont pas besoin de ce secours, par ce moyen vous connaîtrez Luzéide, et vous profiterez de la liberté du bal et de la bonté qu'elle vous témoigne, pour lui expliquer vos intentions et prendre ensemble les mesures convenables pour les faire réussir. Pendant ce temps, je ferai remarquer à la Reine les défauts de la personne et du carac-' tère du Génie ; je lui ferai sentir combien Luzéide serait malheureuse si on exigeait d'elle un pareil sacrifice, et ensuite je l'amènerai insensiblement à reconnaître combien cette union serait mieux assortie si elle vous regardait. Je. sonderai adroitement ses dispositions, et nous réglerons là-dessus les mesures que nous avons à prendre pour réussir.
— Cela est imaginé au mieux, reprit Angola, et j'espère beaucoup de la solidité de cet arrangement : je me repose sur votre pénétration pour ce
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qui regarde Lumineuse, et je n épargnerai rien pour m'assurer du cœur et des résolutions de Luzéide. »
Le Prince passa les jours suivantsà chercher toutes les occasions de parler à la Princesse: mais, obsédée éternellement par le Génie, à peine put-il trouv^er quelques moments pour lui dire quelques mots entrecoupés, auxquels elle répondait par des regards obligeants. Il est vrai qu'il voyait dans ses yeux une impression de tristesse qui semblait naître de la contrainte qu'elle essuyait, et qui le consolait en quelque façon de son malheur, par la part qu'elle semblait y prendre.
Le Génie, enhardi par sa puissance, parlait de son amour hautement, et comme d'une chose dont Luzéide devait se tenir fort honorée, et toute la Cour, éclairée sur ses ridicules, gémissait du sort qui attendait la Princesse dans une union aussi bizarre. Lumineuse n'était point aveuglée sur le compte de Makis, aucun de ses défauts n'échappait à sa pénétra.
tion ; mais la grandeur de la puissance du Génie, qui devait donner l'immortalité à Luzéide, et le désir de se réconcilier avec la fée Mutine par cette alliance, la faisaient pencher de son côté et lui fermaient les yeux sur toutes les raisons qui auraient pu l'en détourner.