CHAPITRE XVI
Enfin, le jour du bal arriva, et toute la jeunesse des deux sexes de la Cour s'empressa à y paraître avec éclat. Le Génie, dans le dessein de plaire à Luzéide et de lui donner une idée de sa magnificence, avait porté la somptuosité au dernier excès. La façade de son Palais était illuminée et garnie de lampions et \ de pots à feu. Il avait donné des or- ; dres admirables pour que tout se ■^ passât dans les règles ; cependant v (ce qui paraîtra bien surprenant aujourd'hui) on eut toutes les peines
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du monde à arriver en équipage jusqu'à la porte. Les gardes du bal, destinés à maintenir l'ordre et empêcher le tumulte, étaient tous ivres et augmentaient le bruit, loin de l'apaiser. On refusait la porte à quantité d'honnêtes gens, et dans le même instant il s'y introduisait tout ce qu'il y a de plus vil dans les ordres inférieurs. Les rafraîchissements, qui avaient coûté des sommes immenses, les vins les plus rares de l'Asie, devinrent la proie des esclaves et autres gens de cette espèce, et les gens de distinction, pour qui tout paraissait devoir être destiné, y manquaient de tout. Un pareil désordre paraîtra incroyable aujourd'hui, où toutes ces sortes de fêtes se passent avec un ordre singulier, par la perspicacité des lumières de ceux qui en sont chargés ; mais en ce temps-là il n'en était pas de même, un extérieur imposant était tout ce qu'on cherchait dans ces sortes de gens.
Quant à la capacité pour les afiEaires,
on les dispensait volontiers de faire leurs preuves.
D'ailleurs le bal fut comme il faut qu'il soit pour être trouvé beau par les gens du bon air. On ne pouvait pas s'y remuer ; et, comme il n'y a rien de si misérable que de danser au bal, et rien de si absurde que d'y venir à cette intention, ils étaient servis à leur goût ; car à peine avaient-ils la liberté de respirer. Du reste, le lieu était magnifique ; c'était une enfilade de grandes pièces meublées superbement, dont quelques-unes étaient destinées à toutes sortes de ces jeux inventés pour se ruiner, et auxquels on se livrait en ce temps-là avec une fureur qui déshonor?.it l'humanité. La rage extrême de ceux qui perdaient et les transports insensés de ceux qui jouaient heureusement formaient un tableau utile qui tenait les^ens sensés en garde contre un égarement aussi dangereux.
Dans les salles à danser, on voyait une foule innombrable de masques
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des deux sexes, habillés magnitique ment, et qui présentaient le coup d'œilleplusbrillantetleplusdiversifié, Angola et Almaïr y arrivèrent, pour la décence, à deux heures après minuit. Ils eurent beaucoup de peine à percer. Enfin, après mille travaux, il arrivèrent à une pièce où la compagnie était un peu plus choisie. Ils s'approchèrent et virent une troupe de masques, parmi lesquels ils crurent reconnaître la Reine et Luzéide qui dansaient le carillon de Dunkerqiie.
Angola s'était informé de la façon dont serait masquée Luzéide. On l'avait averti qu'elle serait en blanc avec des réseaux d'or. Il se mit derrière une femme vêtue de cette façon, qui était de la contredanse, et lui débita beaucoup de fadaises dans cet aimable fausset qui était consacré pour le bal, et qu'il entendait parfaitement. Elle y répondit dans le même goût, le lutina beaucoup, le trouva insupportable, se plaignit de sa folie outrée, lui leva plusieurs fois le tafîôtas de
son masque, lui fil quelques-unes de ces questions qu'on applique à tout le monde, le reconnut, n en et pas semblant, joua la personne déroutée, feignit d'être ennuyée au possible de lui et de ses propos ; et, après la contredanse, le tira à part pour le gronder de ses persécutions, et bien résolue dans le fond à s'exposer à de plus essentielles.
Ils se retirèrent ensemble dans u" coin, et Angola, persuadé que c'était Luzéide, l'assura qu'il la connaissait et la conjura de se démasquer. Il lui jura que son cœur ne pouvait le tromper, et y joignit les protestations d'amour les plus tendres dont il put s'aviser. Le masque les recevait avec une froideur dont il était surpris. Il redoubla ses instances pour la faire démasquer ; mais quelle fut sa surprise lorsque, s'étant rendue à ses persécutions, elle défit son masque et offrit à ses yeux, au lieu des traits de Luzéide, ceux de Clénire, à laquelle il ne songeait nullement ! Il fut un