‹ AngolaChapitre 16 sur 19 · ANG01LA · texte numérisé non relu

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instant pétrifié ; mais il avait trop de monde, et, par conséquent, trop de fourberie pour ne pas réparer promptement sa faute.

a Ingrat, lui dit-elle en jetant sur lui des regards remplis d'amour et de colère, c'est donc là le prix de mes bontés, et ce sera.it peu pour toi de me trahir lâchement, si tu n'y ajoutais encore le plaisir cruel de me rendre témoin de ta perfidie !

Elle se leva brusquement et voulut le quitter, lorsque Angola, qui avait eu le temps de se remettre, fit un éclat de rire si peu ménagé, qu'elle put le prendre pour une nouvelle insulte. Sa fureur augmentait, lorsque le Prince, l'arrêtant avec un sourire malin :

« Avouez que je vous ai fait payer bien cher la peine que j 'ai eue à vous . faire démasquer. Je vous avais reconnue dans la minute ; et, pour me venger de votre obstination, j'ai imaginé de feindre de vous prendre pourLuzéide, à qui je viens de parler dans l'instant, et que j'ai laissée dans

une autre salle. Au reste, je me réjolîis de vous :AOir fait cette mauvaise plaisanterie, puisqu'elle a servi à me prouver combien ma perte vous serait sensible, et la satisfaction qu'elle me cause m'empêche de me repentir du chagrin qu'elle a pu vous donner.

— Que vous connaissez bien ma faiblesse, reprit Qénire, et qu'il vous est aisé d'abuser un cœur qui n'est que trop porté à vous croire innocent !

— Mais, quelle idée ! dit Angola Pourquoi vous mettre des choses semblables en tête ? Au vrai, je vous aime beaucoup ; croyez-en mes transports, continua-t-il en s'approchant d'elle, plus que mes discours ; ils sont extrêmes, et je désirerais que vous pussiez les partager.

— Vous n'en faites parade peutêtre, répondit Clénire, que parce que le lieu et notre situation m'empêchent de m en convaincre, et je crois que

-Luzéide seule peut se flatter de les exciter. »

Effets surprenants de la vanité

et des excès où elle entraîne les jeunes gens ! Il est constant qu'Angola adorait Luzéide, et qu'il n'avait plus pour Clénire que ces sentiments affectueux, mais languissants, qu'on a pour une femme qui nous a comblé de ses plus chères faveurs, et qui n'a point eu avec nous de mauvais procédés. Cependant le discours de Clénire lui parut une plaisanterie cruelle et insupportable, qui lui fit oublier ses remords et ses serments Il se connaiss.iit des raisons capables de la convaincre, il les mit en avant les couvrant d'un voile favorable qui en diminuait l'éclat éblouissant, sans leur ôter rien de leur force. Il aurait tenté vainement d'en rendre les conséquences utiles à tous deux : dans l'impossibilité d'y réussir, il gagna assez sur la tendresse de Clénire pour l'engager à se convaincre par ellemême de la vérité. En vain voulait-elle se refuser à des raisons aussi palp a hles, elle commença à s'y prêter avec une complaisance distraite. Elle ne

put révoquer en doute une évidence aussi constatée. Bientôt un mouvement de générosité et l'envie de faire éclater son désintéressement aux yeux d'Angola l'obligèrent de continuer ses bons procédés. Elle voulut même, par un excès de délicatesse, voir à quoi cela aboutirait. Le Prince n'abusa point de sa patience; sse raisons étaient bonnes, la présence de Clénire leur donnait une nouvelle ardeur ; bientôt elles attirèrent toute son attention et Tobligèrent enfin de se rendre à Jeur énergie, regrettant amèrement de ne pouvoir pas lui en opposer de semblables.

Le Prince lui témoigna sa reconnaissance dans les tennes les plus forts.

Il ne pouvait assez louer l'intégrité et le désintéressement qu'elle avait fait para,ître dans la discussion de leurs intérêts. Il passa encore quelque temps avec elle et acheva de remettre le calme dans son esprit. Ensuite ils se levèrent et rentrèrent dans la. foule, elle tâchant à se persuader qu'elle

était aimée ; et le Prince, accablé dt remords du passé et plein d'inquiétude pour l'avenir, fut faire ses efforts pour découvrir Luzéide. Il y parvint aisément ; elle était démasquée et dansait un menuet avec le Génie. Angola lut charmé de sa grâce et de sa justesse.

Quoiqu'on jouât le menuet de Ciipis, elle ne perdait pas un instant la mesure et faisait le pa,s de Marcel avec une pré'cision singulière, un doivino blanc garni de réseaux d'or, une coiffure dans le même goût, beaucoup de diamants, une frisure d'une élégance parfaite: un goût infini répandu dans son ajustement, relevaient infiniment sa beauté. Quant au Génie, il n'était là que pour servir d'ombre au tableau. Le Prince attendit avec impatience de pouvoir danser avec elle. Ils demandèrent le menuet de Lavait, et ils s'en acquittèrent de façon à s'attirer les applaudissements de l'assemblée. Quand ils eurent fini, la Princesse lui prit le bras pour faire quelques tours de salle, et le Priii-

ce profita de ce temps pour ce qu'il ..v:dt médité.

« Que je payerai bien cher, Madame, lui dit-il d'une voix basse, les doux moments que je passe avec vous, et qu'ils vont être suivis de peines bien cruelles ! J'ai appris les prétentions du Génie, et je ne pui< assez redouter leur réussite.

— Elles pourraient en être fort •loignées, dit Luzéide, et son caractère odieux ne serait peut-être pas le plus grand obstacle qu'il rencontrerait.

— Qu'il est heureux, reprit Angola, de pouvoir montrer ha.rdiment son

-mour, tandis que, obligé de garder un silence cruel, je languis sans oser concevoir la moindre espérance !

— N'enviez pas sa situation, dit la Princesse, je vous haïrais, et je sens qu'un pareil sentiment me coûterait trop s'il devait vous regarder. j>

En parlant ainsi, ils se trouvèrent insensiblement dans une salle r.ssez déserte. Ils remirent leurs masques

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pour être plus libres; et, ne croyant pas être obser\és, ils continuéreut leur conversation dans leur ton de voix naturel, sans se servir du fausset usité dans le bal.

fl Vous auriez de la peine à me haïr, dit Angola en continuant leur conversation. Ah ! Madame, l'ardeur d(; mes sentiments mérite quelque chose de plus ; c'est de l'amour seul qui peut payer une passion aussi parfaite que la mienne, mais vous faites gloire d'une insensibilité cruelle qui met le comble à mes malheurs.

— V'ous mériteriez pour vous punir que je vous le laissasse croire ! répondit Luzéide.

— Votre cœur est bien libre, puisque vous êtes encore maîtresse de vous déterminer, reprit Angola ; le mien est dans un état bien différent ; je vous adore, je vous perds sans pouvoir y remédier, je ne puis mériter votre tendresse : que de maux réunis ! et comment ne pas y succomber ? »

Le rvince, en parlant ainsi, laissait

luniber quelques lamies : le cœur agiss<Lit, et son expression était trop vraie pour ne pas attendrir.

« Pourquoi me montrer ce désespoir ? dit Luzéide d'un ton ému. Les dispositions de mon cœur ne me parient que trop pour vous ; peut-être devrais-je y résister davantage. Kenilez-vous digne d'un penchant si favorable, et ne craignez point la concurrence du Génie ; le sort le plus affreux me paraîtrait agréable plutôt que d'être unie à lui.

— Permettez donc, dit le Prince, que je fasse pressentir la Reine sur notre hymen : c'est l'objet de tous mes vœux, et laissez-moi espérer qu'en attendant le succès de mes soins, vous écouterez l'inclination qui vous parle en ma faveur, et que vous résisterez à toutes les il1stan^.es du Génie.

— Je me sens autant de haine pour lui, que de penchant pour vous, dit Luzéide en lui présentant la main :

affreux : je serai à vous ou je ne serai à personne ! »

Le Prince, pénétré d'une promesse aussi flatteuse, se jeta sur une de ses mains qu'il baisa avec le plus doux transport : faveur légère, mais qui avait à ses yeux un prix bien plus grand que toutes celles qu'il avait obtenues des autres femmes. La Princesse, quoique entraînée par son penchant, se défendait avec une retenue modeste qui en augmentait le prix. Elle se déroba i. sa tendresse ; ils rentrèrent dans le bal sans soupçonner le cruel malheur dont ils étaient menacés.

Entièrement occupés d'eux-mêmes dans un entretien aussi vif, ils n'avaient point fait attention qu'ils étaient écoutés par un masque en domino noir, qui, retiré dans un coin et feignant de dormir, n'avait pas perdu un mot de leur conversation ; c'était le terrible Génie. Il les avait suivis dans le bal, et les premiers mots de leur conversation l'avaient intéressé assez pour chercher à être

informé du reste de leur entretien. Il avait été témoin de leur tendresse mutuelle, et de la manière odieuse et méprisante dont ils s'étaient expliqués sur son compte. Transporté de fureur, il eut beaucoup de peine à en contenir les mouvements ; et s'il prit assez sur lui pour se contraindre, ce fut en formant le dessein barbare qu'il exécuta dans l'instant. Le bal était prêt à finir, les bougies diminuaient, les musiciens, ivres ou endormis, ne faisaient plus usage de leurs instruments. La foule était dissipée, tout le monde était démasqué, le blanc et le rouge co 'cient à grands flots sur les visages recrépis et laissaient voir des peaux livides, flasques et couperosées, qui offraient aux yeux le spectacle dégoûtant d'une coquetterie délabrée. Déjà on entendait parler de soupes à l'oignon et de chapons au gros sel, lorsque la Reine et la Princesse songèrent à se retirer. Les dames, avant que de se séparer, se firent cent compliments aussi

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faux que fades, louèrent mututlleiuen l leur déguisement et leur beauté, et dans le fond se trouvèrent détestable l'une et l'autre. Enfin, après toutes les misères usitées en pareille occasion, la Reine partit la première, menée par Angola. Le Génie, qui attendait ce moment pour exécuter son dessein, présenta la main à Luzéide. Un équipage gris, des gens sans livrées se présentèrent ; elle y monta san' défiance. Il la mena avec la dernier, diligence à la porte de la ville ; ell-. reconnut son malheur et voulut pous ser des cris. Il la frappa de sa baguette, la plongea dans l'assoupissement, la mit dans son char et disparut avec elle dans les airs.

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