CHAPITRE X\ Il Le bruit de l'enlèvement de Luzéieli
répandit bientôt à la Cour, ei Angola n.» tarda pas à en rtre informa. D'abord on ne sut sur nui arrêter
des soupçons ; mais l'absence du Génie détermina toutes les conjectures. Le Prince, transporté de fureur, courut au logis de Luzéide et trouva ses gens dans la consternation. N'en pouvant tirer aucun éclaircissement, il fut au palais du Makis.
Tout ce qu'il put découvrir fut que le Génie était absent, sans avoir mis personne au fait du m^^stère de son voyage. Angola désespéré, ne sachant à qui avoir recours, se rendit au Palais. Il y trouva tout le monde informé de cette cruelle aventure. On commençait à soupçonner le Génie d'y avoir part, et on tenait là-dessus cent discours différents qui ne satisfaisaient point l'impatience du Prince. Il se fit introduire dans le cabinet de la Reine, et, se précipitant à ses genoux, avec tous les transports de la douleur la plus amère :
a On enlève Luzéide, Madame, lui dit-il ; le cruel Génie commet à vos veux, et dans votre ("our, le crime le plus affreux : le laisserez-vous impuni.
et souffrirez-vous que cette malheureuse Princesse ait réclamé en vain votre protection ?
— Je connais, dit la Reine, toute la bassesse de l'action du Génie, et je donnerai à Luzéide le secours qu'elle est en droit d'attendre de mon amitié. Mais vous me paraissez prendre un intérêt bien vif à son malheur, et vous me faites soupçonner des choses sur lesquelles j'ai tâché de m'aveugler jusqu'ici.
— Que me servirait-il de vous les dissimuler davantage ? dit Angola.
J'adore la Princesse, et j'ose vous montrer des sentiments que vous ne devez pas désapprouver. J'aspire à être uni à elle ; et vous savez que je ne pouvais me flatter du même avantage avec vous. Dans la nécessité où mon rang me met de faire un choix, j'ai consulté le penchant de mon cœur. J'espérais d'assurer mon bonheur en vous le faisant approuver ; jugez de mon désespoir et de la cruelle situation où je suis. Me refuserez-
VOUS votre secours, dit-il en embrassant ses genoux et en versant des larmes, et pourrez-vous voir l'excès de ma douleur sans y apporter les remèdes qui sont en votre pouvoir ?
— Voilà donc, s'écria la Reine, l'effet des cruelles prédictions de Mutine ! Vous vous plongez dafts des malheurs que je voulais vous i?Àre éviter. Ingrat, poursuivit-elle d'un air de dépit, la possession de mon cœur ne pouvait donc pas vous suffire ; et da,ns le temps que je me croyais maîtresse du vôtre, vous ne songiez qu'à me tromper !
— Accusez-en, reprit Angola, la force de mon étoile, qui me fa,it renoncer à un sort digne d'envie, pour me livrer à une passion rdalheurense qui ne me promet qu'un avenir funeste. Je ne puis résister à ma destinée ; ne refusez point votre secours à deux malheureux a.mants qui attendent tout de votre appui !
— Vous excitez ma pitié, dit la Fée : puisque rien n'est capable de
VOUS détourner de votre dessein, je vais vous donner les moyens de délivrer Luzéide des mains du Génie, et peut-être qu'en vous servant, je mettrai le comble à vos malheurs. Partez et suivez sans vous détourner le chemin de la Chine.
L'essieu de votre chaise rompra à point nommé à l'endroit où vous devez vous arrêter. C'est dans ce lieu que le Génie a transporté Luzéide :
il a fait jusqu'ici des efiorts inutiles pour vaincre ses rigueurs. Voilà, dit-elle, une boîte à bonbons que je vous donne : il y a du cachou, des pastilles amhxfes au safran et à la violette ; vous aurez soin de les distribuer aux monstres qui s'opposeront à votre passage, et vous vous épargnerez par là la peine de soutenir des combats dont le succès serait incertair Faites mettre dans les coffres dt votrechaise quelquesbouteilles<i'e;<rc^/ lent vin de Brie, que vous ne manquerez pas d'oublier chez le suisse. Quant aux laquais et autres domestiques.
qui sont dans les appartements, vous laisserez tomber adroitement quelques jeux de caries et quelques pontsneufs nouveaux, et vous vous délivrerez par là de leur attention. Au reste, si par quelque événement imprévu vous aviez besoin de mon assistance, vous n'a.urez qu'à m'appeler à votre secours, mais que ce ne soit qu'à la dernière extrémité. Le destin a ordonné que je ne pourrai vous secourir qu'une fois ; et si vous avez recours à moi pour quelque occasion légère, je vous déclare que vous rendrez inutile toute ma bonne volonté, et que vous perdrez à jamais la malheureuse Luzéide. Une raison si importante vous empêchera, sans doute, d'implorer mon aide légèrement et de me mettre dans le cas des fées mes compagnes, qui ne vont jamais au secours des princes que pour leur aider à dire ou à faire des sottises et partager le ridicule dont ils se couvrent. »
La Reine, après ce discours, embras-
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sa tendrement le Prince : il prit congé d'elle, il fut se déshabiller chez lui, monta dans sa dolente, se mit au lit, prit un bouillon, ordonna qu'on partît.
Son voyage fut heureux : il dormit tout d'un somme et ne fut point cahoté. Dans ce temps, les chemins étaient admirables dans toutle royaume : les intendants de la Reine y tenaient la main avec beaucoup d'exactitude ; aussi étaient-ils tous pauvres, et on ne pouvait se lasser d'admirer leur probité et leur désintéressement.
Il eut même de bons chevaux de poste, et fut servi exactement, ce qu'on aura peine à croire. Enfin après avoir marché plusieurs jours, il arriva une après-midi à la vue d'une assez jolie ville. L'essieu de sa chaise rompit en arrivant à la porte : il ne manqua point de gronder beaucoup son valet de chambre ; et après avoir donné des ordres pour qu'elle fût prête dans l'instant, il se mit à sa toilette et fit monter 1© maître d© la maison pour
prendre de lui quelques éclaircissements.
. « Monseigneur, lui dit le maître (qui n'avait pas manqué de questionner les domestiques du -Prince, qui lui en avaient dit plus qu'il n'en voulait savoir), c'est ici une des maisons de plaisance du puissant génie Makis. Il passe en cette ville une par-' tie de la belle saison. 11 y est arrivé il y a quelques jours avec une jeune personne qui avait l'air fort affligé : il la dérobe aux regards de tout le monde ; et pour ôter toute envie de tenter de la voir, il a rempli les cours de son château de griffons, d'autruches, de loups-garous et de coquecigrues, qui en défendent l'entrée.
Cependant je suis persuadé qu'une pareille précaution ne peut pas regarder un homme de votre rang, et je crois qu'en vous faisant annoncer vous y serez reçu au mieux. »
Il entama ensuite une longue conversation pour ra'-onter au Prince toutes les espiègleries du Génie. An-
gola, s'étant défait de lui avec beaucoup de peine, s'avança vers le.
château.
Arrivé à la porte, il demanda si le Génie était visible. Le Suisse, à moitié ivre, lui répondit qu'il n'y avait personne ; mais le valet de chambre qui le suivait ayant dit tout bas le rang de son maître, et laissé voir adroitement quelques bouteilles cachetées qu'il portait avec lui, le Suisse, gagné par une si puissante amorce, lui demanda pardon, et tout de suite il siffla, et le Prince s'avança dans la cour. Il rencontra sur son passage les monstres différents dont on lui avait parlé. Il ne manqua pas de leur distribuer ses bonbons, et ils ne manquèrent point de se jeter dessus ; surtout ils firent grande fête atix pastilles ambrées, cu.t la fureur de la mode avait passé jusqu'à eux. Il par\dnt aux appiirtements par uu très bel escalier ; et, arrivé dans l'antichambre, il rencontra une foule de laquais qui le regardèrent sous le
nez, le chapeau sur la tête. Il laissa tomber adroitement les jeux de cartes et les ponts-neiifs nouveaux, <\\\i furent ramassés dans l'instant et devinrent l'objet de l'attention de toute l'assistance, de sorte que persou ne ne répondit à ses questions. Il ne s'en trouva pas un de qui il pût obtenir de l'annoncer, et il fut obligé d'entrer tout de suite. Il traversa une longue enfilade d'appartements très bien meublés, et garnis des portra,its desancêtres du Génie, qui étaient tous censés avoir été les plus grands hommes de leur temps. Î^Iakis était fort rigide sur sa noblesse et faisait gloire de la mettre à Malthe et dans tous les Chapitres. Enfin, il parvint à la pièce du fond ; et, s'étant débarrassé avec peine de plusieurs portières mises l'une sur l'autre, il s'introduisit dans la chambre. Trois ou quatre chiens vinrent aboyer et lui sauter aux jambes. Après avoir fait -le tour d'un paravent immense, il aperçut Luzéide o;uchée dans une chaise
longue et plongée dans le dernier abattement. Elle fit un cri mêlé de surprise et de joie :
« Quoi ! c'est vous ! lui dit-elle d'une voix touchante : par quel heureux hasard avez-vous pu percer jusqu'à mon appartement, sans succomber aux périls qui en défendent l'entrée ?
— Quels dangers n'aurais-je pas bravé, dit le Prince attendri et se précipitant à ses genoux, pour vous soustraire à la tyrannie d'un barbare.
Je laverai sa perfidie dans son sang, et son pouvoir immense ne peut le soustraire à ma fureur.
— Toute votre valeur vous serait inutile, cher Prince, dit Luzéide, et ne servira,it qu'à hâter nos malheurs ! J'ai eu les plus cruelles persécutions à essuyer de la part du Génie. Son absence me laisse enfin quelques moments de repos. Il est parti pour se rendre dans le Ginnistan, à une assemblée où il est obligé d'assister, et il iw'- r,\f*rt?e de me disposer à répon-
dre à sa flamme à son retour ; mais la mort la plus cruelle ne saurait me faire manquer à la foi que je vous ai donnée : vous seul aurez mon cœur et ma miim.
— Je saurai vous délivrer de ces inquiétudes, dit le Prince. J'ai pénétré jusqu'à votre appartement, et j'ai surmonté tous les obstacles par le secours de Lumineuse. »
Il lui raconta en même temps comment il s'était délivré des m.onstres et des domestiques du Génie.
« La Reine, poursuivit-il, est instruite de nos sentiments mutuels ; elle donnera aisément les mains à notre union. Partons, Mada.nie, dans l'instant ; ma chaise va être prête ; nous pouvons feindre une promenade dans les jardins et nous dérober à la vigilance de ceux qui vous gardent. »
Le Prince, pendant cette conversation, s'était assis sur un fauteuil, auprès du lit de repos de Luzéide, et il tomba, sans le savoir, dans un piège que le Génie avait tendu. Comptant
fort peu sur la Princesse, et d'ailleurs généralement prévenu contre les femmes, il avait jugé à. propos, avant de s'éloigner d'elle, de s'assurer de sa fidélité par un moyen puissant qui pût tranquilliser sa défiance. Il avait composé un talisman, dont l'effet devait être fort singulier. Il s'était servi à cet effet de quelques Odes nouvelles, de deux volumes du Mercure et de deux Panégyriques ; et, après les conjurations nécessaiies, il y avait attaché une vertu soporifique qui ne devait faire son effet que dans l'instant où l'amant, autorisé par l'aveu de sa maîtresse, voudrait achever son bonheur ; un assoupissement profond devait interrompre ses caresses et se renouveler toutes les fois qu'il voudrait tenter la même entreprise.
Le Prince s'assit sur le talisman sans le savoir, et dans l'instant (telle était la force des choses qui le composaient), quoiqu'il fût au milieu d'une phrase fort tendre qu'il adressait à Luzéide, il bâilla trois fois, et ses yeux s'appe-
sentirent. La Princesse l'attribua à la fatigue du voyage. Il lui réitéra ses instances pour l'obliger à partir, et elle y consentit enfin, pressée par l'amour qu'elle ressentait pour lui et par la crainte que le Génie lui avait inspirée. Elle sortit en petite robe comme elle était, et en mules. A peine se donna-t-elle le temps de jeter sur ses épaules un mantelet couleur de rose, doublé de martre. Il traversèrent les salles. Les laquais et les femmes de chambre, occupés à leur jeu et à leurs chansons, ne s'opposèrent point à leur passage. Ils descendirent et firent quelques tours de jardin. De là ils se rendirent dans la cour ; et, ayant trouvé les mêmes monstres qui avaient toujours le même appétit, il leur distribua le reste de sa provision de bonbons qu'ils eurent bientôt expédié. Ils auraient, je crois, avalé toute la rue des Lombards. Le Prince ne leur donna pas le temps de se reposer ; et, ayant trouvé les Suisses dans leur état ordinaire, c'est-à-dire un peu
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plus que morts-ivres, ils sortirent heureusement. La chaise du Prince se trouva raccommodée et fut l'attendre à la porte de la ville. Ils furent la rejoindre par des chemins détournés; et, étant montés dedans, ils prirent avec rapidité le chemin des États de Lumineuse,