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CHAPITRE IV

Le Prince fut exact les jours suivants à faire sa cour à la Fée. Peu à peu il s'accoutuma au brillant et aux manières évaporées qui triomphaient

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pour lors ; il cummeiîça à les trouver l)luo supportables, et ce sentiment le conduisait nécessairement à un autre, qui était de désirer de les prendre.

Éobéide lui laissa voir une partie de sa sensibilité, charmée d'être convaincue d'une chose dont elle aurait été au désespoir de douter ; mais ne pouvant cependant renoncer an manège usité à la Cour, elle lui marquait des incertitudes et des craintes qu'un autre plus aguerri que lui aurait cherché à calmer par les plus tendres transports, mais qui paraissaient aux yeux du Prince, encore novice, des obstacles insurmontables.

Enfin le jour de l'Opéra étant arrive, la Reine s'y rendit avec une cour nombreuse et brillante". Le Prince, qui voulait connaître à fond ce genre de spectacle, s'y était rendu des premiers. Arrivé dans les coulisses avec Almaïr, un jeune seigneur de la cour, ils s'approchèrent de quelques-uT^es de ces divinités, qui recevaient d'un air distrait et enfan-

tiji les clogcb de quelques jeunes gens, fades adorateurs de leurs attraits postiches. Celle-ci s'enflait à perdre la respiration pour constater l'évidence d'une gorge reteinte et étayée, et qui, parfois par sa docilité naturelle, trahissait l'intention de sa maîtresse dès qu'elle cessait d'être un moment sur ses gardes. Celle-là, feignant de repasser un pas de ballet, cherchait à mettre au jour une jambe et même quelque chose de plus, pour dédommager l'assistance de la tournure hideuse de 8071 buste. Telle enfin se voyait fêtée, et à l'enchère, dans ce pays d'enchan tement, qui, peu de temps auparavant , plongée dans la crapule la plus indigne, avait servi de plastron et de pis-aller à la plus basse débauche. Le théâtre retentissait, longtemps avant le commencement de la pièce, de plusieurs fredonnements différents, par où ces Sirènes plâtrées tâchaient d'attirer les sots dans leurs filets. Surtout l'encens des étrangers fumait assidûment sur leurs autels : elles leur par-

donnaient volontiers, en faveur de leurs TrUrChements fiterling, ce qui leur manquait du côté de la politesse et de l'esprit. Dès qu'elles virent Angola elles désirèrent de faire cette prise ; mais bientôt informées de son rang, et le voyant accompagné d'Almaïr, un des plus sanglants caustiques de la Cour, elles désespérèrent d'y réussir.

Le Prince, pour être en règle et par les avis d'Almaïr, rôda beaucoup dans les coulisses, se montra par la fente du milieu de la toile et ensuite par les deux côtés du balcon, fut aperçu par la Reine, qui le reconnut et le lorgna après par bienséance, ensuite lui fit des mines avec son éventail, auxquelles il répondit de son mieux avec un bouquet qu'il avait dans la main.

Mais Almaïr, s'apercevant tout à coup qu'il n'avait point de lorgnette, le lui fit remarquer comme une furieuse incongruité. Il n'y avait rien de si bourgeois et de si plat que d'avoir la vue bonne : tous les gens d'une certaine façon clignotaient et ne

voyaient pas à quatre pas, et sans cela il n'y aurait pas eu moyen d'y tenir, il aurait fallu saluer tout le genre humain.

Le Prince, au désespoir de cette faute, appela un de ses gens pour lui en apporter une au plus tôt : et, en attendant, Almaïr lui montra la façon de s'en servir. L'orchestre, qui commença alors à préluder, les interrompit. Ils furent se placer dans les balcons ; ou jouait X... et A... L'ouverture la plus brillante et la plus harmonieuse annonçait le talent supérieur du grand maître qui l'a composée.

En vaiji les partisans de la musique antique, plus radoteurs que respectables, s'efforçaient de trouver des défauts dans un morceau si excellent, tantôt en disant que la musique ne flattait point l'oreille, ou que le génie de notre langue ne lui convenait pas ; forcés de lui rendre justice, ils étaient obligés de convenir, en enrageant, que cet homme divin était maître de la nature comme de l'art, qu'il

excellait dans les morceaux simples et touchants, comme dans les plus travaillés. Les plus raisonnables se rendaient, et on renvoyait les plus entêtés se désennuyer avec les pontsveufs du siècle passe.

Le Prince fut quelque temps hors de lui-même par la nouveauté et le brillant enchanteur de ce spectacle :

peu à peu il reprit ses esprits et fut en état d'examiner plus de sang-froid les talents supérieurs qui parurent à ses yeux. Il écoutait bourgeoisement l'opéra, c'est-à-dire qu'il y donnait toute son attention, tandis qu'Almaïr, plus usagé que lui, minaudait, braquait sa lorgnette impitoyablement sur toutes les femmes, changeait à tout moment sa posture, était couché et non assis sur le balcon et chantait à demi- voix ce que l'acteur chantait sur le théâtre. Le Prince, désolé de ce mouvement perpétuel, lui dit :

« Je croyais qu'on venait au spectacle pour l'entendre ; mais apparemment que ce n'est pas la mode, car

\'()iis ries d'une distraction qui ne vous permet pas sûrement d'en remarquer les beautés ni les défauts.

— Fi donc I Vous moquez-vous ?

reprit Almaïr. On a sa réputation à garder, et rien n'est si maussade que d'écouter une pièce comme \q marchand du coin ou comme un proviiicial qui débarque ; nous autres gens d'une certaine façon, nous sommes censés tout savoir. On vient ici pour voir les femmes, pour en être vu ; on entend tout au plus deux ou trois morceaux consacrés par la mode, et à la fin on loue à l'excès, ou l'on blâme hardiment toute la pièce. C'est l'afiaire des auteurs de gagner d'avance notre suffrage, puisquec'est nous quidécidons de leur sort,et qu'il est bien constant qu'ils ne peuvent avoir aucun mérite quand ils n'ont pas le bonheur de nous plaire. — De cette façon, dit le Prince, puisque nous n'avez point d'attention à leur prêter, vous m'obligerez beaucoup de m'instruire sur les principaux sujets qui brillent ici.

— Je vais vous satisfaire, dit Almaïr. Cet acteur que vous voyez arriver, qui fait le rôle du jeune prince, est un de ces sujets que les Dieux n'accordent que rarement aux mortels :

son organe divin rassemble en lui les sons les plus harmonieux, l'éclat le plus brillant et les cadences les mieux frappées et les plus touchantes ; maître dans l'art de remuer les cœurs, il nous enlève à nous-mêmes et nous met de moitié de tous les sentiments difîérents qu'il éprouve ; c'est à cette supériorité de talents que la chronique attribue des aventures qui l'ont mis vis-à-vis des premiers de la Cour ; et quoique peut-être cette concurrence lui ait été fatale, il est toujours glorieux pour quelqu'un de son état d'être entré en lice, d'avoir eu pour lui le cœur des dames et d'avoir débusqué des gens qui ne s'attendaient pas à être réduits à une pareille comparaison. Au reste, sa voix est un de ses moindres talents ; il est aimable, fait pour la bonne compagnie, la voit, et,

ce qui est plus étonnant, ne s'y méconnaît pas. »

Le premier acte fini, Almaïr fit remarquer au Prince qu'il était de la bienséance de paraître un instant dans la loge de la Reine ; ils se présentèrent, et Angola fut reçu d'elle avec sa bonté ordinaire, au travers de laquelle perçaient quelques coups d'œil tendres, à qui le Prince n'osa donner que la moitié de leur signification. Angola fut ébloui de sa beauté; couverte de l'habillement le plus riche et des diamants les plus rares, elle leur prêtait plus d'éclat qu'elle n'en recevait d'eux. Le souvenir de Zobéide s'affaiblit dans l'esprit du Prince pour se livrer tout entier à l'objet présent, dont les tendres regards, malgré le peu de disposition qu'il avait à se flatter, lui laissaient dans l'avenir concevoir quelque espérance. La Fée s'aperçut de l'impression que sa vue faisait sur le Prince, et elle trouva moyen dans la conversation de lui glisser de ces petits mots

qui ne peuvent être entendus ni interprétés que par deux personnes qui ont intérêt de se deviner, et entre lesquelles il y a déjà une sympathie d'organes établie qui les éclaire sur leurs sentiments mutuels ; façon d'agir qui deviendrait dangereuse avec un homme expérimenté, en lui donnant trop d'avantage ; mais qui ne sert tout au plus qu'à encourager un- novice.

La conversation fut interrompue par l'arrivée de l'actrice fameuse qui réunissait tous les suffrages du public. Cette femme, unique dans son espèce, joignait à l'organe le plus inouï le talent le plus supérieur de la déclamation lyrique ; sa voix d'une étendue immense, forte ou adoucie selon la nécessité, ses inflexions rapides ou flûtées, mais toujours également surprenantes, donnaient l'exemple du plus haut point de perfection où puisse atteindre ce talent : elle joignait à cela l'art de peindre les passions, de quelque espèce qu'elles

fussent : une expression vraie, une action vive et passionnée, caractérisaient son chant ; tantôt par un air gai et léger, elle versait la joie dans l'âme des spectateurs ; tantôt dans un morceau tendre et touchant, nous traçant fidèlement les transports d'une amante au désespoir, elle s'emparait de toutes les facultés de l'âme, excitait un doux frémissement dans le cœur, arrachait de c^s larmes que les cœurs sensibles versent avec tant de volupté, et qui les affectent davantage que les transports de la joie la plus vive. Son chant fut terminé par une danse exécutée par deux gens inimitables dans leur genre : l'un, d'une taille haute et parfaite, traçait les danses les mieux caractérisées : son agilité dérobait souvent aux regards la perfection et la j ustesse de ses opérations ; ses pas, ses attitudes avaient un langage muet dont l'éloquence enlevait les cœurs : il peignait au vif les passions, et on les ressentait sans avoir honte d'être .affecté par le méchanique.

L'autre, c'était une femme, avec la légèreté d'un oiseau et la précision la plus admirable, exécutait des choses jusqu'alors crues impossibles, s'élevait dv. " .irs, y paraissait soutenue par le.- . , î's. Ses sauts merveilleux et son agilité incroyable traçaient aux danseuses une route nouvelle qu 'aucune d'elles n'est tentée de suivre . Fendant les applaudissements qu'on leur prodiguait à juste titre, Almaïr aperçut dans une petite loge en clavecin, Zobéide avec Aménis, autre dame de l.i Cour. Il fit faire cette remarque au Prince qui, partagé entre la Fée et elle, ne sut à quoi se déterminer ; mais Zobéide, les ayant aperçus et lorgnés, leur fit signe de son éventail, et Almaïr ayant représenté au Prince qu'il y aurait une impolitesse marquée à n'y pas aller, cela acheva de fixer ses irrésolutions, et ils disparurent de la luge de la Reine.

Arrivés au corridor de l'amphithéâtre, ils furent introduits dans le clavecin, où ils y trouvèrent Zobéide

et Aménis couchées nonchalamment et occupées à faire des nœuds : elles étaient en robe ouverte et sans panier, enfin dans toutes les règles de l'tncogmto.

Almaïr. consommé dans l'art du monde et des femmes, avait deviné au premier coup d'œil les prétentions de ^obéide sur le Prince, et les désirs timides du Prince sur Zobéide. Pour épargner à ces deux amants des longueurs qui pourraient impatienter l'une et rebuter l'autre, il avait résolu de leur rendre le service important d'abréger bien des cérémonies, en les mettant vis-à-vis l'un de l'autre et à leur aise. Outre cela, il était résolu à la première occasion d'instruire le Prince de la façon de traiter de l'amour à la Cour, et d'éviter les longueurs fades et plates qui étaient confinées dans le fond des provinces. D'ailleurs il avait une affaire arranf^ée avec Aménis, avec qui il n'était pas fâché ' d'avoir quelquesmoments d'entretien.

Ainsi dès qu'il proposa la conversai-

tion particulière, Zobéide commença par plaisanter avec ses grâces ordinaires sur cet esprit d'arrangement et finit par en profiter de très bon cœur. Bientôt il se forma des deux côtés une conversation où l'amour fut traité à la moderne, c'egt-à-dire qu'on le dépouilla de Phéhus et de ces protestations ennuyeuses qu'il n'est pas en son pouvoir de tenir. On se trouvait réciproquement aimable, on se le dit, on se le laissa deviner, il n'y a pas loin de là à la reconnaissance et au désir de s'acquitter.

Us étaient au plus tendre de leur entretien, quand Almaïr, sévère observateur des bienséances, leur fit apercevoir qu'on était au cinquième acte ; et comme il n'y a rien de si indécent que d'attendre la fin d'une pièce, quand même toutes les beautés y seraient renfermées, ils -sortirent. Almaïr donna la main à Aménis, et le l'rince à Zobéide.

Avez-vons un souper arrangé ?

dit-elle à Angola.

— Je ne m'en prévois pas, réponditil tuuténiu.

— Aménis et Almaïr voudront bien être des nôtres, dit-elle, en haussant la voix.

— Je suis furieuse de vous reiuser, dit Aménis, mais j'ai une migraine qui me tue : je suis ce soir d'une sottise rebutante, et je vais m'ennuyer sur ma duchesse. Et puis je n'ai qu'un vis-à-vis. Ma petite, comment ajuster

tout cela ?

— Je dois avoir mes gens à la porte,

dit Zobéide.

— Je vais m'en cclaircir «. dit Almaïr, et il revint dans la minute dire qu'ils ne paraissaient pas.

Zobéide joxta la courroucée.

« En vérité, dit-elle, cela est impatientant ! J'aurais été charmée de vous rassembler ce soir chez moi, mais tout cela me paraît bien difficile à arranger.

— Rien n'est plus simple, dit Almaïr, je n'imagine pas que nous puissions passer la soirée ensemble ;

d'ailleurs, Madame, dit-il en parlant d'Aménis, est malade, et outre cela elle a encore quelques doutes à me proposer, que je suis bien aise de résoudre. Elle aura la bonté de me ramener dans son vis-à-vis, et le Prince voudra bien vous rendre le même service..

Angola, étant dans son vis-à-vis avec Zobéide, se trouva dans un état nouveau qu'il aurait eu bien de la peine à définir.

L'attitude où un homme et une femme se trouvaient nécessairement dans ces sortes d'équipages avait je ne sais quoi de voluptueux qui rendait l'un plus entreprenant et l'autre plus facile à vaincre. Les genoux et les jambes se trouvaient entrelacés l'un dans l'autre, se renvoyaient mutuellement la chaleur de la passion qui les animait. Séparés du reste du monde et se regardant comme dan?

une entière solitude, tout disposait à la volupté et contribuait à diminuer les égards d'un côté, et à faire perdre

les scriïpules de l'autre. Heureuse invention, et dont l'artiste devait être un des plus chers favoris de l'Amour ! Combien de femmes, en efîet, après avoir résisté aux occasions les plus déUcates, étaient venues échouer décemrnert dans un vis-à-vis ?

Combien d'amants ne devaient leur bonheur qu'à son attitude voluptueuse et à la nécessité du tête-à-tête? Mais Angola ignorait tout le prix de sa situation : il ne connaissait encore aucun des avantages précieux attachés à reconduire avantages qui avancent plus une passion que six mois de soins, parce que les premières approches, ordinairement si difficiles, se trouvant faites naturellement, les préliminaires ennuyeux par où il faut passer pour vaincre une coquetterie étudiée se trouvaient nécessairement bannis. Ce Prince, peu maître de son trouble etnedevinant point l'occasion, ne lui tint que des discours sans suite, qui la flattèrent davantage par le caractère de passion qu'ils portaient,

que l'éloquence la plus persunsivc.

Ses désirs, étouffés par sa timidité, rendaient sa respiration vive et précipitée : il serrait une main que Zobéide lui abandonnait comme par distraction; mais n'osant entreprendre davantage et confus même de sa hardiesse, il employa, à craindre de l'offenser, un temps précieux que Zobéide passa à craindre qu'il ne se mît pas dans la cas d'avoir besoin de pardon. Enfin, ils arrivèrent chez elle, lui croyant ses affaires fort peu avancées, et elle songeant comme elle pourrait avec décence mettre cette aventure à fin.

Angola lui donna la main jusque dans son appartement ; et comme il n'aurait jamais osé espérer de souper tête à tête avec elle, et qu'il croyait la partie rompue par l'absence d'Almaïr et d'Aménis, après quelques propos généraux, il voulut prendre congé.

« Pourquoi donc ? dit Zobéide. Où voulez-vous aller à l'heure qu'il est ?

J'avais compté, il est vrai, v^us piocurer la compagnie d'Almaïr et d'Aménis, j'en suis furieuse ; mais enfin vous mangerez un morceau ici : nous causerons, et vous me permettrez de vous renvoyer de bonne heure. Je suis malade à périr, et je n'imagine pas que je doive vous paraître amusante ; car je suis faite à faire peur. »

Cela se disait en se raccommodant d'un air nonchalant dans un trumeau.

Ensuite elle se mit sur sa duchesse pour ne perdre aucune des prérogatives de sa mauvaise santé. « Asseyezvous », dit-elle à Angola, en lui montrant un fauteuil vis-à-vis d'elle, et posté de façon qu'il ne perdait aucune des grâces que lui prêtait son attitude. Elle était couchée négligemment, et par décence faisait des nœuds. Son (déshabillé galant et léger laissait voir I une partie de ses charmes et ne sem- ! blait ne cacher l'autre que pour aug- ; menter les désirs. Une robe ouverte, I un corset garni d'une échelle de rubans couleur de rose, noués galamment.

laissaient voir une gorge adorabk , d'un embonpoint et d'une blancheur parfaits ; sa jupe tant soit peu relevée, soit par l'ouvrage du hasard, soit à dessein, offrait aux yeux un pied d 'une délicatesse et d'une tournure achevées et le bas d'une jambe charmante, qui donnait sur le reste les préjugés les plus avantageux. Son attitude était voluptueuse et ne dérobait aucun des charmes de sa taille : ses regards doux et languissants, sa physionomie animée et touchante, portaient une impression de volupté qui aurait remué les cœurs les plus insensibles.

Dans quel état se trouva le Prince à la vue de tant de charmes ! Il éprouvait des mouvements indéfinissables ; un trouble inconnu et puissant le maîtrisait au point de lui ôter la liberté de s'exprimer. Il levait sur Zobéide des regards où les désirs et la timidité se combattaient, et qu'il baissait précipitamment dès qu'il rencontrait les siens. Il avait l'air rêveur et agité.

« Je ne sais, lui dit Zobéide en sou-

ridiit tendrement, si c'est par compassion pour ma maladie, ou par l'ennui qui saisit vis-à-vis des malades, que vous avez une physionomie si triste.

Quoi qu'il en soit, ce n'est point là l'espèce de remède ni de soulagement que j'attends de votre présence ; mon indisposition vient en partie d'être excédée du fracas de la Cour ; et j'imagine qu'une conversation tendre et pleine de confiance avec quelqu'un qui me conviendrait dissiperait mes vapeurs et me remettrait l'esprit dans son assiette naturelle.

— Peut-être aussi, interrompit Angola d'une voix tremblante, que cette cure pourrait devenir fatale à celui qui l 'entreprendrait.

— Je ne vois pas votre idée, reprit Zobéide en jetant sur lui un de ses regards en dessous, armes les plus dangereuses des femmes.

— Ah ! Madame, s'écria le Prince d'un ton passionné, quel mortel assez heureux pourrait être choisi de vous pour ces dangereuses conversations

et être insensible à ces épanchements de confiance et de tendresse dont vous parlez ? Et que de maux ne se préparerait-il pas, si, après avoir préparé votre guérison.vous aviez la cruauté de ne pas vouloir vous prêter à la sienne ?

— La reconnaissance mène quelque fois plus loin qu'on ne croit, reprit Zobéide, et le cœur fait souvent des trahisons si aimables qu'il ne laisse j)as même la force de se les reprocher ; mais je ne vois pas pourquoi votre imagination travaille à se tracer des maux dont je vous crois fort éloigné, et auxquels, quand ils seraient réels, on en pourrait être sensible sans courir tous les risques inséparables des défauts des jeunes gens.

— Qui mieux que vous est capable de les faire disparaître ? s'écria Angola.

Un mouvement passionné le précipita aux genoux de Zobéide.

Zobéide n'était pas moins émue que

lui ; elle se trouvait ici dans une situation neuve pour elle. La vérité des transports du Prince, la candeur qui régnait dans ses protestations les plus tendres, la difficulté de résister à l'objet aimé, l'occasion ; tout était contre elle. Cet aveu charmant, qui devait décider de leur bonheur, était prêt à lui échapper ; lorsqu'on vint les avertir qu'ils étaient servis.

Il ne fut question pendant le repas que de choses indifiérentes. Le Prince, qui n'était pas encore défait absolu ment de l'éducation unie et grossière de son pays, mangea, comme un vrai Académiste, de tout, et beaucoup.

Pour Zobéide, elle vécut bien plus décemment ; elle laissa les bonnes choses, ne mangea que des drogues, des têtes et des pattes, des petits pieds et un léger morceau d'entremets, joua la mauvaise poitrine, et cependant au dessert s'humanisa avec le vin de Champagne et la crème des Barbades, faisant cependant une grimace agréable et les trouvant d'une force hor-

rihie, seulement pour la fomic. Ils parlèrent peu et se lâchèrent quelquesuns de ces mots qui dédommagent de la contrainte où l'on est devant des tiers incommodes.

Ils sortirent de table et passèrent dans un cabinet reculé au fond de l'appartement, plus voluptueusement meublé que tout ce que le Prince avait vu jusque-là. Il était revêtu de glaces, et on voyait sur les panneaux des aventures galantes rendues avec une expression parfaite : aucune d'elles ne peignait les rigueurs, elles étaient bannies, même en peinture, de ce lieu de plaisir ; tout y respirait l'amour content : un lit de repos en niche, de damas couleur de rose et argent, paraissait comme un autel consacré à la volupté, un grand paravent immense l'entourait, le restedel'ameublement y répondait parfaitement :

des consoles et des coins de jaspe, des cabinets de la Chine, chargés de porcelaines les plus rares, la cheminée garnie de magots à gros ventre de la

tournure la plus neuve et la plus bouffonne, des écrans en découpures travaillés par les mains de Zobéide et des hommes les plus savants de la Cour, et les bougies placées derrière des rideaux de taffetas vert, qui semblaient être faits pour rompre la trop grand clarté, et qui ne laissaient que ce demi-jour qui paraissait avoir été inventé pour éclairer les entreprises de l'amour, ou pour ensevelir la défaite de la vertu.

Zobéide se coucha sur le lit de repos, et le Prince se mit sur un fauteuil auprès d'elle.

» Que je crains bien. Madame, lui dit-il d'un air timide, que votre prévention contre les jeunes gens ne soit absolue et sans exception ! Mais quelle serait votre injustice si vous me confondiez avec eux ! Mes sentiments méritent de vous une distinction que j'avoue ne pouvoir espérer par mon mérite.

— Je n'ai point prétendu, dit Zobéide, les condamner absolument tous ;

une règle si générale serait un excès de ridicule de ma part, dont je suis fort éloignée. Il est vrai qu'en général on doit se défier d'eux, qu'ils se gâtent les uns les uns les autres, et qu'il est devenu à la mode aujourd'hui d'avoir de mauvais procédés avec les femmes, de penser détestablement sur leur compte, d'en tenir les propos les plus outrés et les plus indécents ; de sorte que quelqu'un d'entre eux, qui aura par sa propre expérience trouvé de quoi se convaincre de la fausseté de ce système, est obligé de cacher avec soin une façon de penser proscrite parmi les jeunes gens du bel air, et qui l'exposerait à passer pour un homme sans monde et sans expérience. Ils ne conviennent même de l'existence de la vertu, que pour se donner la gloire de l'anéantir partout où ils se présentent ; il faut en effet qu'elle soit bien faible pour être vaincue sans cesse par de pareils adversaires.

a Je vous avouerai, continua-t-elle,

que je veus ai reconnu un fond de candeur et de sincérité qui me persuade que vous êtes exempt de ces vices de mode. Vous avez un caractère de vérité dans votre façon de vous exprimer, qui séduit et porte à vous croire ; et si on osait... »

Elle mit samain sur son visage pour dérober une rougeur aimable ; une langueur tendre parut dans ses yeux,

« Pourquoi vous arrêter, s'écria le Prince transporté. Pourquoi, Madame, me laisser dans une incertitude aussi cruelle ? Quoi ! la vicacité de mes sentiments ne peut-elle mériter de vous un aveu qui serait tout mon bonheur ? Achevez, dites un seul mot ! poursuivit-il en se jetant à ses genoux, et en imprimant sur ses mains mille baisers pleins de flamme ; faites le bonheur d'un Prince qui vous adore et qui ne peut être heureux s'il n'est payé du plus tendre retour !

— Que me demandez-vous, ingrat?

lui dit Zobéide d'une voix étoufîée.

Que voulez-vous de plus ? Quel aveu

plus certain vous faut-il de ma tendresse, que la complaisance avee laquelle je reçois les assurances de la vôtre ?

— Vous la reprochez-vOus ? reprit le Prince avec vivacité. Ah ! mon' triomphe n'est pas certain, puisque les remords trouvent place en votre cœur.

— Vous ne le croyez pas, reprit Zobéide emportée par sa passion, et serrant avec tendresse la tête du Prince contre son sein, vous possédez mon cœur : puissé-je être maîtresse du vôtre, et, coula,nt les jours les plus heureux dans une union parfaite, voir nos plaisirs renaître à chaque instant!-)

Un mouvement qu'elle fit en achevant ces paroles, approcha son visage de celui du Prince. Enhardi par la certitude d'être aimé, il y cueillit le baiser le plus ardent. Bientôt plongé dans le plus doux égarement, il tom.ba sur le lit de repos avec elle. Zobéide était dans un déshabillé si léger, que ses moindres mouvements décou-

vraient une partie de ses charmes. Le Prince enivré d'amour, porta sa main sur une gorge charmante qu'on abandonna à ses transports. Dieux, que d'attraits, quelle blancheur I quelle fermeté ! quel embonpoint ! Bientôt il osa y mettre la bouche et se rassasier de charmes faits pour les Dieux mêmes.

« Arrêtez, cher Prince ! s'écria Zobéide ; n'abusez pas de ma faiblesse ! L'excès de mon amour ne peut me faire dansl'instant renoncer à mavertu, laissez le soin au temps et à votre tendresse d'amener des choses que je ne vous défends pas d'espérer, mais que je ne dois pas prévoir. Épargnezmoi, je vous en conjure ! »

Le Prince, perdu dans les transports les plus vifs, ne l'écoutait point. Ellemême, en proie à des désirs qui la mettaient hors d'elle, éprouvait les plus grandes contradictions. Tantôt, emportée par sa tendresse, elle se précipitait sur lui et l'accablait des plus tendres caresses ; et dans Tins-

tant où le Prince, encouragé par des marques d'amour si décidées, devenait plus entreprenant, les remords prenant le dessus la forçaient à le repousser avec violence.

Dans l'agitation de ces divers mouvements, leurs attitudes avaient été si peu ménagées, que Zobéide, dont le déshabillé était fort léger et la jupe fort courte, ofîrit aux yeux du Prince cette jambe adorable dont il avait vu l'échantillon avant le souper, et qu'il revit p our lors tout entière, avec le commencement de quelque autre chose infiniment plus attrayant, et dont elle n'était que l'avant-goût. Il avait si peu d'obstacles à lever pour s'en procurer la vue entière, qu'il les eut bientôt surmontés. Dieux, que de beautés s'offrirent à ses yeux ! L'imagination ne peut rien se peindre de plus parfait ; jamais on n'avait sacrifié à l'Amour dans un plusbeau temple .

Le Prince, perdu dans cesravissements inexprimables, hors de lui-même, ne pouvait arriculer que des sons confus.

Toutes les facultés de son âme étaient réunies à accabler de caresses les charmes divins qui étaient devenus sa proie. Il portait des mains avides dans les endroits qui recèlent les plus chers trésors de l'Amour. Il les baisait avec fureur et les retouchait encore, comme s'il eût douté que des charmes si parfaits existassent réellement et pussent appartenir à une mortelle.

Bientôt il chercha à se procurer des plaisirs plus solides. Zobéide,en proie elle-même à la volupté, n'avait plus la force de rien défendre : elle partageait ses transports et l'accablait des plus tendres caresses. Cependant dès qu'elle connut qu'il voulait pousser jusqu'au bout son triomphe, une étincelle de vertu la porta à s'y opposer encore. Il n'était plus possible de se méprendre à ses desseins. Maître de ses beautés et d'elle-même par le genre d'attitude qu'il s'était procuré, sa timidité avait fait place à la passion la plus emportée.

<v Cher Prince, s'écria-t-elle d'une

voix entrecoupée, arrêtez... Quel est votre dessein ? N'abusez pas de ma tendresse... Est-ce là cette passion respectueuse que vous m'avez j urée ? . . . Arrêtez, cruel... »

Elle voulait continuer ; les transports du Prince l'en empêchèrent. Il lui couvrit la bouche de baisers enflammés.

« Ne vous opposez pas à mon bonheur, lui dit-il, ne vous irritez pas contre une ardeur qui est votre ouvrage...

— Non, je n'y consentirai jamais, reprit Zobéide... Arrêtez, cher Amant...

Volupté, que tu es puissante!... Dieux, je meurs... »

A ces mots le plaisir lui ôta l'usage de la voix.

« Idole de mon cœur, s'écria le Prince qui touchait au comble de la volupté, attends... je vais unir mon âme à la tienne... je te suis... je ne vis que dans toi... »

En efiet, il allait être heureux, déjà la voix lui manquait, déjà il touchait

au but fortuné de tous ses désirs, lorsqu'il s'aperçut que Zobéide paraissait privée de tout sentiment et pion-gée dans l'évanouissement le plus profond. La tristesse succéda aux plaisirs. Il l'appela plusieurs fois en vain, elle ne donnait aucune signe de vie. Alarmé de son état et trop peu instruit des usages du monde pour savoir quelle espèce de secours est propre aux évanouissements des dames, il lui fit respirer un flacon d'eau des Carmes, qui n'opéra pas davantage.

Alors, fort embarrassé, après avoir réparé de son mieux les désordres que ses transports avaient causés dans l'ajustement de Zobéide, il tira les cordons des sonnettes, et il entra à l'instant quelques-unes de ses femmes, à qui il donna à entendre qu'il fallait que ce fût une suite de son indisposition. On fut chercher dans son cabinet des gouttes du Général de Lamothe et de celles d'Angleterre, et à force de soins elle reprit ses esprits. Le premier objet qui frappa ses yeux fut le Prince,

qui, le visage consterné, paraissait fort empressé à Ja secourir. Elle prit l'instant que les femmes arrangeaient sa toilette de nuit, et s'approchant de lui :

« Je vous dispense de vos soins, lui dit-elle d'un petit air piqué ; le peu de succès qu'ils ont eu quand nous étions seuls me met en droit de douter de leur ef&cacité. Vous ne me paraissez pas fort expert à secourir les femmes ; c'est cependant une science fort utile à la Cour ; je vous conseille en amie de l'apprendre, et je vous permettrai de me faire part de vos découvertes. »

On vint avertir le Prince que son carrosse était arrivé. Il sortit sans répondre un seul mot, commençant trop tard à connaître sa sottise, et se retira chez lui plein de dépit d'avoir laissé échapper une si belle occasion à pure perte.

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