CHAPITRE VI
«Je suis d'une lassitude extrême, lui dit-elle ; ma duchesse ^n'excède et m'ennuie à la mort : je ne voudrais pas vous renvoyer, il est de bonne heure, et puis j'ai encore mille choses à vous dire. Vous voudrez bien me permettre de me mettre au lit ; j'imagine que je m'y porterai beaucoup mieux. Je vous pennettrai de rester quelques instants à ma ruelle ; il me paraît essentiel que nous ne nous séparions pas que vous ne m'ayez ^onné des éclaircissements sur bien des choses qui m'intéressent, et dont il m'est important d'être instruite. »
En disant cela elle sonna, et il entra une de ses femmes, à qui elle ordonna de la déshabiller. Le Prince voulait par bienséance passer dans une autre pièce.
« Oh ! vous pouvez rester, lui ditelle 671 jninaudanl; ou aura soin de ne point effaroucher votre modestie, et il y a une façon de faire toutes ces sortes de choses par où on peut mettre en défaut les regards les plus curieux.»
Le Prince qui, en feignant de sortir, aurait été bien fâché d'être pris au mot, ne se fit point répéter un ordre si agréable.
« Ne vous imaginez pas, au reste, continua Lumineuse, m 'avoir de grandes obligations ; on peut mettre des bornes si étroites à cette faveur, que vous n'aurez pas lieu de vous en féliciter. »
Cela se disait en défaisant devant un trumeau une échelle de rubans et un corset qui, entièrement lâché, laissait voir les trésors d'une gorge adorable, plus blanche que la neige, d'un embonpoint achevé, et qui, contre la coutume des trois quarts de celles de la Cour, était soutenue par la nature et par sa propre élasticité, sans avoir besoin d'aucune de ces supercheries
qui, bien plus que la modestie, ont interdit aux hommes d'assister à l'habillement des femmes..
Lumineuse voyait dans un trumeau le trouble que causait au Prince la vue de ses charmes ; et, pour augmenter ses désirs par la difficulté, paraissant comme fâchée de les avoir laissés un instant à découvert, elle y portait la main précipitamment et relevait son tour de gorge, qu'elle savait bien ne pouvoir se tenir en place de luimême. Bientôt elle l'abandonnait pour porter la main à sa coiffure et laissait voir de nouveau au Prince les beautés qui l'avaient charmé.
On se prépara à lui ôter sa chaussure : elle s'assit dans une chaise longue, et feignit de tourner le dos à Angola pour lui dérober la vue d'un pied et d'une jambe charmants ; et dans l'instant, sous prétexte de lui dire quelque chose, elle se tournait de son côté, comme sans y penser, et la lui laissait voir tout entière : et tout à coup, paraissant confuse de
son étourderie, elle se retournait avec précipitation. Elle passa ensuite dans sa ruelle pour prendre sa chemise ; et là, comme enhardie par l'obscuiité qui y régnait, quoique sûre dans le fond que les regards du Prince perceraient jusque-là, elle disposa si bien son temps et ménag^ea si bien ses attitudes que, sans qu'il parût qu'il y eût de sa faute, elle laissa voir presque en entier au Prince un corps d'une peifection achevée et ces charmes sur lesquels aucun mortel n'avait porté la vue jusque-là. Ensuite elle se mit au lit, et ayant fait approcher sa table et ses bougies de nuit :
« Nous a,vons une lecture à achever, dit-elle au Prince, et je vous permets de rester quelques instants. Qu'on voie si son équipage est arrivé, ditelle, et qu'on dise à ses gens de l'attendre, w
A ces mots elle congédia sa femme de chambre et fit asseoir le Prince dans la ruelle de son lit.
An^'ola était dans un état difficile
à décrire ; il portait une vue troublée sur la Fée et sur les voiles envieux qui lui cachaient les trois quarts de ses charmes.
(i II faut avouer que je suis bien bonne, lui dit-elle, de vous garder ici à l'heure qu'il est : il faut que je compte excessivemeyit sur votre retenue ; car enfin être seule ici avec un homme de votre âge, cela est bien scabreux. Nous avons une lecture à achever, ma,is je crois de bonne foi que nous ferions mieux de la laisser. Nous étions près du dénoûment, il promet d'être tendre, et je ne le crois pas fort propre à inspirer le respect que je désire que vous me conserviez.
— N'aurions-nous pas de meilleures leçons à prendre de lui, reprit le Prince, et est-il donc défendu d'espérer de les mettre en pratique ?
— lisez, lui répondit la Fée ; \ ous devenez d'une curiosité insoutena,ble, et je ne sais où vous prenez toutes les extravagances que vous me débitez, et
que je serais peut-être assez bonne pour croire. »
Après avoir lu quelques pages, il arriva à l'endroit intéressant : c'était un tête-à-tête, il était vif. Les deux amants, assurés de leur tendresse mutuelle, s'en donnaient les preuves les moins équivoques. Cet endroit était trop bien touché pour ne pas remuer Angola. Il était hors de luimême, il lisait d'une voix tremblante et portait à chaque instant des regards sur Lumineuse, interprètes des désirs les plus vifs.
La Fée, feignant d'être incommodée de la chaleur, éloignait ses couvertures et découvrait à ses yeux des charmes au-dessus de l'expression.
« Quelle situation que celle de ces deux amants, Madame ! dit le Prince d'une voix entrecoupée. La maîtresse persuadée ne défend plus rien ; l'amant vainqueur ose tout entreprendre, il baise mille fois des mains charmantes qu'on abandonne à ses transports, n
Le Prince en même temps, par imitation, dévorait de baisers celles de la Fée.
I « Heureuse hardiesse ! continua Angola ; il ose prendre sur la bouche de sa maîtresse des gages encore moins équivoques de son amour. »
En même temps le Prince, entraîné par la contagion de l'exemple, ose approcher sa bouche de celle de la Fée et y prendre des baisers charanants, qu'on ne refuse qu'autant qu'il jfaut pour y mettre le dernier prix.
« Peu satisfait encore, dit le Prince en continuant sa lecture, la gorge de sa maîtresse n'est pas à l'abri de ses transports », et dans l'instant, le Prince, toujours fidèle à son modèle, se précipite sur la Fée, porte ses mains 3t sa bouche sur un sein d'albâtre et 'accable de ses brûlantes caresses.
Angola faisait des progrès étonnants lans l'imitation : son exactitude à îuivre les leçons qu'il avait sous les /eux le menait insensiblement à son jut. La Fée, dominée par sa tendresse^
avait elle-même la faiblesse de seconder ses transports : elle lui abandon nait tous ses charmes, ou si elle feignait de lui défendre quelque chose, c'était pour lui en livrer une autre plus aimable. Bientôt Angola abandonna sa lecture, et Lumineuse ne lui en rappela pas le souvenir. Assez instruit par les leçons qu'il avait commencé à mettre en pratique, et devinant à peu près à quoi devaient aboutir de pareils commencements, il prit sur Le compte de ses propres lumières de profiter de ses avantages.
Pendant le cours de sa lecture et des leçons qu'il avait réduites en pratique, il s'était approché du lit de la Fée, de sorte qu'ayant commencé par appuyer modestement un bras,' il en était venu insensiblement à le partager pour ainsi dire avec elle. Disposé à tout entreprendre par une attitude aussi voluptueuse, il porta des mains avides sur des beautés dont la vue ne lui était pas encore permise. Lumineuse s'opposa faiblement à ses entre-
prises. Heureux Angola ! préludes -délicieux qui préparent aux plus doux .plaisirs ! L'agitation de leurs mouvements écarta peu à peu les voiles qui cachaient les charmes de la Fée, Que de beautés réunies s'offrirent à ses regards ! Ses mains et sa bouche ne suffisaient paspour exprimer ses transports. Maitre de tout, il ne savait ce qui méritait préférablement ses louanges. Peu fait à ces sortes de victoires, il , savait mieux vaincre qu'en profiter.
Son amour l'éclaira cependant sur ses avantages et sur ce qui leur man- . quait. Les transports les plus vifs éclatèrent et lui ouvrirent "ïa route des plaisirs.
« Cher Prince, disait la Reine d'une voix étouffée, v^ous voyez ma tendresse : puissiez-vous en être digne !
Puissicz-vous m'aimer toujours ! Non, je ne doute pas de votre amour. Mais, que faites-vous ?... cruel... arrêtez...
que me faites-vous éprouver ?... Quel sentiment inconnu m'enlève à moi^-
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même ?... amour... plaisir... je ne puis vous résister... »
Elle tomba entre les bras du Prince qui, égaré lui-même dans des ravissements indéfinissables, arriva bientôt au comble des plaisirs. Il fut heureux, et il semblait que la volupté eût ramassé tous ses attraits les plus piquants pour les lui faire éprouver.
Ces deux amants, plongés dans un anéantissement digne d'envie, ne conservaient que des regards mourants qui exprimaient l'excès où les avait portés leur passion mutuelle. Bientôt revenus dé cet état, ils se prodiguèrent de nouveau les plus tendres caresses.
Ensuite il se forma entre eux une conversation tendre et animée, où la confiance et l'amour prirent la place de la timidité et de la contrainte. Ils se communiquaient mutuellement ces heureux épanchements de cœur qui partagent le temps avec les plus doux plaisirs, et qui ont peut-être autant d'agrément qu'eux. La Fée, permettant désormais tout à sa tendresse,
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laissait le Prince en entière liberté de parcourir tous ses charme^ ; et le Prince, dont les transports renaissaient sans cesse, se plongea dans de nouvelles délices qui l'entraînèrent dans de nouveaux égarements. La volupté épuisa tous ses traits dans cette nuit charmante. Angola donna les preuves les plus réitérées de la tendresse la plus forte. Lumineuse, contente à l'excès de ses transports, ne pouvait se lasser de se féliciter d'un si heureux choix. Enj5.n, après avoir employé une partie de la nuit à tout ce que l'amour peut inspirer de plus tendre à deux amants aussi contents l'un de l'autre. Lumineuse, exacte sur les bienséajzces, ayant regardé à sa pendule et vu qu'il était près de quatre heures du matin, heure à laquelle les gens de qualité sent censés devoir se retirer, elle congédia le Prince, qui s'en revint chez lui, très oontent de sa première aventure, et résolu de ne s'en pas tenir là.